Une tribune pour les luttes

LA PAROLE EST A PÉRET

de Benjamin PÉRET (1943)

Article mis en ligne le vendredi 22 avril 2005

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La parole est à Péret

Précédé de :
- ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES
- Cosignature du mouvement surréaliste

BENJAMIN PÉRET

ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES

Né le 4 juillet I899, à Rezé, près de Nantes.

I9I7 à I9I9 : Sa mère le force à s’engager dans les cuirassiers, il part pour les Balkans, est rapatrié en Lorraine.

I920 : Admirateur de Mallarmé, il débarque à Paris pour se « lancer dans la littérature », fait la connaissance de Breton, Aragon, Eluard au premier « Vendredi de Littérature ».

I92I : Au cours des manifestations Dada, Péret, au Procès Barrès, incarne le Soldat inconnu. Publie Le passager du transatlantique, illustré par Arp (Au Sans Pareil).

I923 : Au I25 du boulevard Saint-Germain, illustré par Max Ernst (Littérature).

I924 : Fondation de La Révolution surréaliste, organe du mouvement surréaliste, qui succède à Dada. Directeurs : Pierre Naville et B. Péret. Immortelle maladie (Littérature).

I925 : I1 était une boulangère (Sagittaire). I52 proverbes mis au goût du jour, avec la collaboration de Paul Eluard (Éd. Surréal.).

I927 : Dormir dormir dans les pierres, illustré par Tanguy (Éd. Surréal.). Épouse Elsie Houston.

I928 : Le grand jeu (Gallimard). Et les seins mouraient (Cahiers du Sud).

I929-I93I : Péret vit au Brésil. Son activité politique lui vaut d’y être incarcéré, puis d’en être expulsé.

I934 : De derrière les fagots (Éd. Surréal.).

1935-I936 : Péret et Breton organisent une exposition internationale du surréalisme aux Canaries. Péret gagne l’Espagne au début de l’insurrection et milite contre Franco dans les rangs du P.O.U.M. Je ne mange pas de ce pain-là (Éd. Surréal.) et Je sublime, illustré par Max Ernst (Éd. Surréal ).

I937 : Trois cerises. et une sardine (G. L. M.). Péret est revenu d’Espagne où le P.O.U.M. stalinisé compromet, à son gré, les chances de la révolution.

I938 : Au paradis des fantômes (Éd. Un divertissement).

I939 : Mobilisé, incarcéré à Rennes pour activités politiques, réfugié à Marseille, il part pour le Mexique où il va demeurer jusqu’en I948. Épouse Remédios Varo, peintre.

I942 : Les malheurs d’un dollar (Main à Plume).

1943 : La parole est à Péret (New-York, Éd. Surréal.).

I945 : Le déshonneur des poètes (Mexico, Poésie et révolution). Dernier malheur, dernière chance (Age d’or).

I946 : Main forte, illustré par Victor Brauner (Fontaine).

I947 : Feu central, illustré par Tanguy (K).

I948 : Péret rentre à Paris.

I949 : La brebis galante, illustré par Max Ernst (Éd. Premières).

I952 : Air Mexicains, illustré par Tamayo (Arcanes).

I953 : Mort aux vaches et au champ d’honneur, (Arcanes).

I954 : Les rouilles encagées, (sous le ps. de Satyremont, éd. E. Losfeld).

I955 : Le livre de Chilam Balam de Chumayel, (Denoël). Péret part au Brésil et séjourne chez les Indiens de l’Amazonie.

I956 : Anthologie de l’amour sublime, (Albin Michel), précédé de Noyau de la comète.

I957 : Le gigot, sa vie, son oeuvre, (Terrain vague).

I958 : Histoire naturelle, (anonyme, Ussel). La Poesia surrealista francese, (Milan, Schwarz).

I959 : Opéré d’une névrite, puis souffrant d’artérite, Péret meurt à l’hôpital Boucicaut d’une thrombose de l’aorte, le I8 septembre I959.

Sa tombe au cimetière des Batignolles porte ces mots :

Benjamin Péret (I899-I959)

JE NE MANGE PAS DE CE PAIN-LA.

I960 : Parution de l’Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique (Albin Michel), écrite en I955.


LA PAROLE EST A PÉRET

L’importance du texte ci-après - destiné en traduction anglaise à introduire un recueil de mythes, légendes et contes populaires d’Amérique - a paru aux amis de l’auteur assez grande pour justifier par leurs soins sa publication isolée et anticipée dans la langue originale.

Pénétrés de sa rigueur et de son ardeur, dont le jeu combiné l’apparente à un très petit nombre d’oeuvres théoriques les plus agissantes et lui prête une résonance presque unique dans les temps que nous traversons, ils déclarent faire leurs toutes ses conclusions.

En hommage, ici, à Benjamin Péret, ils croient pouvoir joindre à leurs noms ceux d’absents dont l’attitude antérieure implique la même solidarité actuelle que la leur à l’égard d’un esprit d’une liberté inaltérable, que n’a cessé de cautionner une vie singulièrement pure de concessions.

Pour :

J. B. Brunius, Valentine Penrose, (Angleterre),

René Magritte, Paul Nougé, Raoul Ubac, (Belgique),

Braulio Arenas, Jorge Cacerès, (Chili),

Wifredo Lam, (Cuba),

Georges Henein, (Egypte),

Victor Brauner, Oscar Dominguez, Herold, (France ),

Pierre Mabille, (Haïti),

Aimé Césaire, Suzanne Césaire, René Ménil, (Martinique),

Leonora Carrington, Esteban Francès, (Mexique),

André Breton, Marcel Duchamp, Charles Duits, Max Ernst, Matta, Yves Tanguy.

New York, le 28 Mai I943.


LA PAROLE EST A PÉRET

Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ;

ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sais ce que me réserve l’année 1939.

André Breton : Manifeste du surréalisme, « Lettre aux voyantes » 1925.

Cette anthologie n’a nullement l’ambition de représenter dans sa totalité la production littéraire, primitive et populaire, des peuples américains depuis les temps précolombiens jusqu’à nos jours. Elle ne veut que donner une image aussi saisissante que possible de l’oeuvre poétique de ces peuples en révélant les textes les plus caractéristiques dispersés dans les chroniques des conquérants, voyageurs et missionnaires d’une part, dans les travaux des ethnologues et folkloristes d’autre part. Toute intention d’empiéter sur le domaine de l’ethnographie en est absente puisque seul un critérium poétique a présidé au choix des textes qui la composent et qu’un tel choix ne peut être qu’arbitraire du point de vue de cette science. Il ne s’ensuit pas forcément qu’une telle entreprise ne présente aucun intérêt sur un autre plan. Au contraire, montrant les premiers pas de l’homme sur le chemin de la connaissance, cette anthologie indique clairement que la pensée poétique apparaît dès l’aurore de l’humanité, d’abord sous la forme - non considérée ici - du langage, plus tard sous l’aspect du mythe qui préfigure la science, la philosophie et constitue à la fois le premier état de la poésie et l’axe autour duquel elle continue de tourner à une vitesse indéfiniment accélérée.

L’oiseau vole, le poisson nage et l’homme invente car seul dans la nature il possède une imagination toujours aux aguets, toujours stimulée par une nécessité sans cesse renouvelée. Il sait que son sommeil fourmille de rêves qui lui conseillent de tuer son ennemi le lendemain même ou, interprétés selon les règles, lui tracent son avenir. Mais sont-ce des rêves, des manifestations de son « esprit » ou de celui d’un ancêtre qui lui veut du bien ou poursuit la vengeance d’une quelconque offense ? Pour le primitif il n’y a pas encore de rêves ; cette mystérieuse activité de l’esprit dans un corps inerte lui révèle que son « double » veille sur lui, qu’un ancêtre pèse sur sa destinée ou, plus tard, qu’un dieu Viracocha chez les Incas, Huitzilopochtli chez les Aztèques - veut le bonheur du peuple en échange d’un tribut d’adoration. Cet esprit qui est en lui et l’anime nuit et jour, il n’est pas assez présomptueux - connaissant trop bien l’exiguïté de ses moyens physiques - pour croire qu’il est seul dans l’univers à le posséder. Le soleil, la lune, les étoiles, le tonnerre, la pluie et la nature entière lui ressemblent et si, de matière à matière, son pouvoir est faible, il est compensé, d’esprit à esprit, par une puissance qu’il postule sans limites. Il lui suffit de trouver le moyen adéquat de toucher l’esprit qu’il s’agit de circonvenir. Si la nature paraît hostile ou tout au moins indifférente au sort des hommes, il n’en a pas toujours été ainsi. Les animaux, les plantes, les phénomènes météorologiques et les astres sont des ancêtres prêts à le secourir ou à le châtier. Ils ont été bons ou mauvais et se sont vu transformer en signe de récompense ou de condamnation, en quelque chose d’utile ou de nuisible à l’homme, à moins qu’un accident imaginaire ne détermine cette métamorphose pour expliquer un phénomène naturel mais surprenant. Le paysan breton, en disant devant une giboulée que le « diable bat sa femme », témoigne que cette conception du monde ne lui est pas tout à fait étrangère et qu’il sait encore voir la nature d’un oeil poétique. Encore ! car la société barbare qui fait vivre (vivre ?) l’immense majorité des hommes de boîtes de conserve et les conserve dans des boîtes, logements de la dimension d’un cercueil, tarifant le soleil et la mer, cherche à les ramener aussi intellectuellement à une époque immémoriale, antérieure à la reconnaissance de la poésie. Je pense à l’existence de damnés que cette société impose aux ouvriers, telle que nous l’a révélée, à peine soulignée par un humour étincelant, le film de Charlie Chaplin,
« Temps Modernes ». Pour ces hommes la poésie perd fatalement toute signification. Il ne leur reste plus guère que le langage. Leurs maîtres ne le leur ont pas ôté, ils ont trop besoin qu’ils le conservent. Du moins l’ont-ils émasculé pour le priver de toute velléité d’évocation poétique, le réduisant au langage dégénéré du « doit » et de l’« avoir ».

S’il est indiscutable que l’invention du langage, produit automatique du besoin de mutuelle communication des hommes, tend d’abord à satisfaire ce besoin de relation humaine, il n’en est pas moins vrai que les hommes empruntent pour s’exprimer une forme toute poétique dès qu’ils ont réussi, d’une manière purement inconsciente, à organiser leur langage, à l’adapter à leurs nécessités les plus pressantes et ont senti toutes les possibilités qu’il recèle. En un mot, aussitôt satisfait le besoin primordial auquel il correspond, le langage devient poésie.

 [1]

Le prétendu primitif, même le plus attardé, a, de nos jours, perdu de vue l’époque lointaine de l’invention du langage. C’est à peine si çà et là quelque fragment de légende rappelle poétiquement cette découverte. Mais la richesse et la variété des interprétations cosmiques que les primitifs ont inventées, témoignent de la vigueur et de la fraîcheur d’imagination de ces peuples. Ils montrent qu’ils ne doutent pas que « le langage a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste », [2] conforme à la pleine satisfaction de leurs désirs. De fait l’homme des anciens âges ne sait penser que sur le mode poétique et, malgré son ignorance, pénètre peut-être intuitivement plus loin en lui-même et dans la nature dont il est à peine différencié que le penseur rationaliste en la disséquant à partir d’une connaissance toute livresque.

Il ne s’agit pas de faire ici l’apologie de la poésie aux dépens de la pensée rationaliste, mais de protester contre le mépris de la poésie par les tenants de la logique et de la raison, découvertes elles aussi, cependant, à partir de l’inconscient. L’invention du vin n’a pas incité les hommes à abandonner l’eau pour se baigner dans du vin rouge et personne ne contredira en outre que, sans la pluie, le vin ne saurait exister. De même, sans l’illumination inconsciente, la logique et la raison restées dans les limbes ne seraient pas tentées de dénigrer la poésie encore à créer. Si la science est née d’une interprétation magique de l’univers, elle ressemble fort en tout cas à ces enfants de la horde primitive qui assassinèrent leur père. Du moins ceux-ci en firent-ils un prestigieux héros céleste. Les générations futures auront à trouver la synthèse de là raison et de la poésie ; on ne peut pas continuer à les opposer l’une à l’autre, à jeter délibérément un voile pudique sur leur commune origine. On peut reprocher à la pensée rationaliste si sûre d’elle-même de ne tenir en général aucun compte de ses assises inconscientes, de séparer arbitrairement le conscient de l’inconscient, le rêve de la réalité. Et tant qu’on n’aura pas reconnu sans réticence le rôle capital de l’inconscient dans la vie psychique, ses effets sur le conscient et les réactions de celui-ci sur celui-là, on continuera à penser en prêtre, c’est-à-dire en sauvage dualiste avec cette réserve toutefois que le sauvage reste un poète tandis que le rationaliste qui refuse de comprendre l’unité de la pensée demeure un obstacle au mouvement culturel. Celui qui la comprend se révèle un révolutionnaire qui tend, peut-être à son insu, à rejoindre la poésie. Il s’agit en effet de réduire une fois pour toutes l’opposition artificielle créée par des esprits sectaires venus de l’un et l’autre côtés de la barricade qu’ils ont élevée de concert, entre la pensée poétique, qualifiée pré-logique, et la pensée logique, entre la pensée rationnelle et l’irrationnel.

Un siècle avant Freud, Goethe confirme l’intuition populaire qui voit dans les poètes les précurseurs des savants et indique que « l’homme ne peut rester longtemps dans l’état conscient et doit se replonger dans l’inconscient, car là vit la racine de son être ».

Chez l’homme des anciens âges la pensée consciente commence tout juste à émerger des brumes d’un inconscient ne différant guère encore de l’instinct animal. Même chez le primitif actuel la part de la pensée consciente reste évidemment très faible. Elle est strictement limitée aux nécessités pratiques de la vie quotidienne et il n’est plus à démontrer que l’activité inconsciente et la vie onirique la dominent complètement.

Mais l’homme civilisé est-il à ce point de vue, quoi qu’il en dise et suppose, si loin de son frère « inférieur » ? On peut en tout cas être assuré que les explications que le primitif donne de l’origine du monde et de sa propre origine et nature sont des produits de l’imagination pure où la part de la réflexion consciente demeure nulle ou quasi. De là vient sans doute que non limitées, non critiquées, ces créations ressortissent presque toujours au merveilleux poétique.

On attend sans doute que je définisse ici le merveilleux poétique. Je m’en garderai bien. Il est d’une nature lumineuse qui ne souffre pas la concurrence du soleil : il dissipe les ténèbres et le soleil ternit son éclat. Le dictionnaire, bien sûr, se borne à en donner une étymologie sèche où le merveilleux se reconnaît aussi mal qu’une orchidée conservée dans un herbier. J’essaierai seulement de le suggérer.

Je pense aux poupées des indiens Hopi du Nouveau-Mexique dont la tête parfois figure schématiquement un château médiéval. C’est dans ce château que je vais essayer de pénétrer. Il n’a pas de portes et ses murailles ont l’épaisseur de mille siècles. Il n’est pas en ruines comme on serait tenté de le croire. Depuis le romantisme ses murs écroulés se sont redressés, reconstitués comme le rubis, mais aussi durs que cette gemme, ils ont, maintenant que je les heurte de la tête, toute sa limpidité. Voici qu’ils s’écartent comme les hautes herbes au passage d’un fauve prudent, voici que par un phénomène d’osmose, je suis à l’intérieur, dégageant des lueurs d’aurore boréale. Les armures étincelantes, montant dans le vestibule une garde de pics éternellement enneigés, me saluent de leur poing dressé dont les doigts se muent en un flux continuel d’oiseaux - à moins que ce ne soient des étoiles filantes s’accouplant pour obtenir du mélange de leurs couleurs primaires les nuances délicates du plumage des colibris et des paradisiers. Bien que je sois apparemment seul, une foule qui m’obéit aveuglément m’entoure. Ce sont des êtres moins nets qu’un grain de poussière dans un rayon de soleil. Dans leur tête de racine, leurs yeux de feux follets se déplacent en tous les sens et leurs douze ailes munies de griffes leur permettent d’agir avec la rapidité de l’éclair qu’ils entraînent dans leur sillage. Dans ma main, ils mangent les yeux des plumes de paon et si je les presse entre le pouce et l’index, je modèle une cigarette qui, entre les pieds d’une armure, prend vite la forme du premier artichaut.

Cependant le merveilleux est partout, dissimulé aux regards du vulgaire, mais prêt à éclater comme une bombe à retardement. Ce tiroir que j’ouvre me montre, entre des bobines de fil et des compas, une cuillère à absinthe. A travers les trous de cette cuillère s’avance à ma rencontre une bande de tulipes qui défilent au pas de l’oie. Dans leur corolle se dressent des professeurs de philosophie qui discourent sur l’impératif catégorique. Chacune de leurs paroles, sou démonétisé, se brise sur le sol hérissé de nez qui les rejettent en l’air où elles décrivent des ronds de fumée. Leur lente dissolution engendre de minuscules fragments de miroirs où se reflète un brin de mousse humide.

Mais, que dis-je ? Pourquoi ouvrir un tiroir si le scorpion qui, du plafond, vient de tomber sur ma table, me parle : « Reconnais-moi, je suis l’ancien allumeur de réverbères. C’est entendu, j’ai abandonné ma jambe de bois dans un terrain vague où s’émiettent les restes d’une usine depuis longtemps incendiée, dont la haute cheminée encore debout tricote maintenant des chandails éclatants. Ma jambe de bois a fait son chemin depuis lors. Regarde ce ventre de ministre, ce « Sam Suffy » qu’elle porte sur la tête, ces ors, ces... mais tu as aisément reconnu un pape cachant rapidement dans sa main gauche un monocle qui pourrait bien n’être qu’une hostie empoisonnée, cependant que, de sa droite, il trace dans l’air un signe de croix à l’envers. A ce geste, la cheminée s’ouvre de haut en bas comme une moule, laissant voir ses seize étages intérieurs où des ballerines nues, à peine plus denses qu’un tourbillon de pollen, répètent, dans l’oeil d’un chat, des pas lascifs et compliqués. » Et le scorpion, s’étant piqué de son dard, s’enfonce dans l’épaisseur de ma table, la décorant d’une tache d’encre où je lis à l’aide d’un miroir : « Cheveu bourreau. »

Le merveilleux, je le répète, est partout, de tous les temps, de tous les instants. C’est, ce devrait être la vie même, à condition cependant de ne pas rendre cette vie délibérément sordide comme s’y ingénie cette société avec son école, sa religion, ses tribunaux, ses guerres, ses occupations et libérations, ses camps de concentration et son horrible misère matérielle et intellectuelle. Toutefois, je me souviens : c’était à la prison de Rennes où ils m’avaient fait enfermer au mois de mai I940 parce que j’avais commis le crime d’estimer qu’une semblable société était mon ennemie quand ce ne serait que pour m’avoir obligé, moi comme tant d’autres, à la défendre deux fois dans ma vie alors que je ne me reconnaissais rien de commun avec elle.

On connaît le mobilier de ces lieux : une mauvaise imitation de lit que le règlement oblige, durant la journée, à replier contre le mur, si bien qu’on est contraint de s’étendre sur le sol, une table fixée au mur opposé au lit et, près d’elle, un tabouret scellé au même mur, afin que le prisonnier ne soit pas tenté de céder à la tentation obsédante de s’en servir pour assommer son geôlier. (Comment un homme peut-il se faire geôlier ? Je persiste à ne pas comprendre. Outre l’abîme d’ignominie qu’une telle « profession » suppose, le geôlier vit aussi dans la prison.)

On avait un matin peint en bleu les vitres de la fenêtre placées hors de la portée de la main. Je passais une bonne partie de la journée étendu sur le dos à même le plancher, la tête tournée vers la fenêtre d’où le soleil, maintenant, ne venait plus. Et j’ai vu dans ces vitres, quelques instants après qu’on les eût peintes, le visage de François Ier, tel que les manuels d’histoire élémentaire m’en ont laissé le souvenir. Sur la vitre voisine, un cheval se cabrait. A côté, c’était un paysage tropical assez semblable à ceux du douanier Rousseau où, dans l’angle inférieur droit, apparaissait une fée. Si charmante, la fée qui lançait des papillons d’un geste léger et gracieux de sa main dressée au-dessus de sa tête ! Dans la dernière vitre je lus le chiffre 22 et aussitôt je sus que je serais libéré le 22. Mais le 22 de quel mois, de quelle année ? Nous étions dans la première semaine de juin I940. L’accusation qui pesait sur moi était alors lourdement sanctionnée et mes estimations les plus optimistes m’accordaient d’avance trois ans de prison. Malgré tout, je fus aussitôt convaincu, contre toute vraisemblance, que ma libération était proche.

Cependant tous les jours, ou presque, les images se renouvelaient, sans qu’il y en eût jamais eu plus de quatre à la fois sur les huit vitres : François Ier devenait un navire s’enfonçant dans les flots, le paysage à la fée une machine compliquée, le cheval une salle de café, etc. Seul, le chiffre 22 demeurait obstinément visible jusqu’au jour où une bombe d’avion tombant dans les environs fit disparaître pour toute la journée les geôliers épouvantés et, en même temps, la plupart des vitres. Seule restait entière bien que fêlée, celle où continuait de se lire, dans la partie intacte où j’avais coutume de le voir, le chiffre 22 qui, cependant, avait une fois ou deux disparu de cette vitre pour apparaître ailleurs.

Et, qu’on le veuille ou non, je suis sorti de la prison de Rennes le 22 juillet I940 en payant une rançon de mille francs aux nazis.

Inutile d’ajouter que, libéré et enchanté de ma « découverte », je peignis des vitres en bleu, vert, rouge, etc., sans y voir, hélas ! autre chose qu’une tache de couleur à peu près uniforme

L’erreur était flagrante : aucune recette de pharmacien ne permet de fabriquer le merveilleux. Il vous saisit à la gorge. Il faut un certain état de « vacance » pour que le merveilleux daigne vous visiter. J’entends : « Vous voyez bien. Parbleu ! Je m’en doutais. Ce n’était qu’une illusion de votre part. » Le détenu qui avait barbouillé les vitres à larges coups de brosse n’y avait évidemment pas pu peindre les images que j’avais vues ensuite. Elles avaient cependant une telle réalité que je ne puis douter un instant de les avoir vues. D’où vient alors que ma propre peinture n’en reflétait aucune ?

En prison, j’étais dans cet état de « vacance » dont j’ai parlé, j’étais de

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues [3].

Toutes les images que j’avais aperçues le premier jour (je ne ferai état que de celles-là, n’ayant conservé des autres et de leur succession qu’un souvenir insuffisant ; de plus elles étaient attendues chaque jour tandis que les premières m’avaient surpris), toutes ces images se mouvaient autour d’un violent appétit de liberté tout naturel dans ma situation : François Ier suggère aussitôt l’école où j’avais fait connaissance avec ce roi que les manuels d’histoire présentent comme un souverain aimable et libéral, protecteur des artistes et des poètes de la Renaissance et exprime une situation ambivalente par rapport à l’école même. On sait que, pour l’enfant, l’école est une lourde sujétion, une sorte de prison dont il est libéré chaque soir, mais une prison combien préférable rétrospectivement à celle où je me trouvais. Enfin, l’instituteur préfigure un geôlier mais tellement plus bénin que ceux à qui j’avais affaire jour et nuit.

Le cheval se cabrant symbolisait ma protestation impuissante contre la situation qui m’était faite et me rappelait aussi que, pendant la dernière guerre, je pris contact avec l’armée au Ier régiment de cuirassiers, véritable bagne, où les gradés de tout rang n’avaient envers les soldats que les insultes les plus grossières à la bouche accompagnées de continuelles menaces de sanction. Exactement comme la prison, avec ce léger correctif que le soldat jouissait de quelques heures de liberté quotidiennes qui rendaient l’état militaire, bien qu’exécrable, préférable à celui de prisonnier.

La forêt tropicale ressemblant à celles de Rousseau avec la fée aux papillons : le douanier Rousseau appartint au corps expéditionnaire français envoyé au Mexique par Napoléon III et le souvenir qu’il avait gardé de ce pays inspira ses végétations tropicales. Avant cette guerre, persuadé de son imminence et des risques d’arrestation qu’elle comportait pour moi, par suite de la dictature militaire qu’elle impliquait en France, j’avais vainement essayé de venir au Mexique que, depuis longtemps, je souhaitais connaître et où je suis actuellement réfugié. La fée appelle immédiatement l’image de ma compagne dont je n’avais alors aucune nouvelle et dont le sort m’angoissait encore plus que le mien. Je la savais menacée à la fois d’internement dans un camp français et risquant l’expulsion qui l’aurait jetée dans un camp de concentration de Franco. Je ne pouvais pas oublier l’expression de détresse terrifiée que je lui avais vue huit ou dix jours plus tôt, à Paris, sur le quai de la gare Montparnasse alors qu’enchaîné et entouré d’une imposante escorte de gendarmes, je montais dans le train de Rennes. Toutes ces idées noires, ces « papillons noirs », la fée les lançait au loin, les repoussait. C’étaient sur la vitre des papillons clairs, mais elle a toujours eu une terreur nerveuse des insectes et même des papillons. Je l’avais souvent plaisantée sur cette terreur en lui disant : « Si jamais nous allons au Mexique, que deviendras-tu ? Dans les pays tropicaux il y a parfois à la campagne de véritables nuages de papillons. » Sa présence dans ce paysage exotique montrait encore mon désir de la voir libre, hors de la portée de tous les chiens de police, repoussant de clairs papillons matériels : cela vaudrait mieux pour elle que de chasser les papillons noirs qui doivent l’assaillir jour et nuit. Enfin : si nous avions réussi à aller au Mexique, nous serions libres et alors, qu’importe un nuage de papillons ! J’ajouterai encore que j’ai séjourné au Brésil, pays tropical, où j’ai été emprisonné pour des motifs analogues à ceux qui me valaient cette incarcération, mais le régime de la prison de Rio de Janeiro, s’il était peut-être plus sordide que celui de la geôle de Rennes, restait d’une manière générale beaucoup moins brutal et beaucoup plus tolérable.

Le chiffre 22 : Pendant mon enfance ce chiffre était très populaire, au moins parmi les enfants et, crié, servait à avertir de l’approche d’un danger.Dans les conditions où j’étaisplacé il était un rappel du péril constant qui m’entourait et son insistance à s’imposer à moi soulignait la gravité des menaces de tout ordre qui me guettaient.

Mais, aussitôt que je le lus, je compris qu’il marquait la date de ma libération prochaine ; car je le sus à l’instant même. Ce fut une illumination. Comment ? Je ne saurais le dire, mais le fait est que je le sus clairement et sans le moindre doute. J’en obtins un soulagement moral immédiat, ce qui était absurde puisque ce pouvait être le 22 de n’importe quel mois de n’importe quelle année ; mais cette conviction qui s’imposait à moi m’aida, ravivée chaque jour par la réapparition de ce chiffre, à supporter l’incertitude dont mon sort était entouré, incertitude qui s’aggrava considérablement lorsque, stupéfait, j’appris que les Allemands occupaient Rennes. (Il est vrai que j’ignorais tout de la situation militaire.) Cette certitude que me donnait le chiffre 22 symbolisait donc d’une manière compensatrice l’obsession de liberté qui m’étreignait et une attitude ambivalente à l’égard des dangers qui m’entouraient : conscience de leur intensité et espoir d’y échapper.

En résumé, la succession des quatre images se déroule comme un film elliptique extrêmement accéléré de toute ma vie. L’enfance : François Ier ; la jeunesse : la guerre de I9I4 représentée par le cheval cabré ; mon séjour au Brésil et l’époque alors présente : la forêt tropicale avec la fée ; enfin l’avenir : l’énigmatique et absurdement optimiste nombre 22.

Dans L’Amour Fou, André Breton examine un cas de révélation prophétique : il accomplit matériellement l’itinéraire tracé d’une manière à peine voilée par un de ses poèmes [4] écrit onze ans plus tôt. Les lignes du même auteur qui vont en exergue de cette préface soulignent une autre illumination de même nature qu’il n’a probablement pas encore remarquée [5].

On ne saurait valablement assurer qu’en écrivant le poème ou la phrase en question André Breton se proposait d’augurer de l’avenir. Consciemment, il n’en savait absolument rien, bien sûr. Par contre, en voyant le chiffre 22, je savais qu’il indiquait malgré les apparences ma prochaine libération. Mais cette croyance était combattue par moi-même et je m’en représentais clairement toute l’absurdité. Le 22 juin passa sans que ma croyance s’en trouvât affaiblie, mais l’opposition intérieure était momentanément renforcée. Je ne sais si je réussis à rendre sensible le débat qui se poursuivait. C’était vraiment comme une discussion entre deux individus soutenant des points de vue contradictoires. A vrai dire celui qui affirmait que je serais libéré le 22 n’avait aucun argument à opposer à l’autre qui l’accablait de raisons tendant à démontrer l’impossibilité de cette prochaine libération. Et cependant c’était le premier qui voyait juste car, à n’en pas douter il « voyait », tandis que l’autre comprenait et critiquait.

Le chiffre 22 constitue donc dans le récit qui précède, qu’on le veuille ou non, une manifestation poétique de voyance dont je suis, d’ailleurs, loin d’être le premier à témoigner. Sans parler d’André Breton, déjà cité, de tous temps les poètes l’ont noté ou pressenti : « C’est oracle ce que je dis », certifiait Arthur Rimbaud. « L’homme absolument réfléchi, c’est le voyant », avait déjà dit avant lui Novalis pour qui ce même homme est le poète. Parallèlement Rimbaud confirme que le poète est un voyant. Les romantiques de tous les pays parlent, parfois improprement d’ailleurs de leurs « visions » et les poètes, je le répète, ont toujours plus ou moins soupçonné cette faculté qui tient à leur nature de poètes.

Je ne m’opposerai pas à ce que cet état de « voyance » ait été, en ce qui me conserne, favorisé par des conditions matérielles particulières. Les mystiques du monde entier dont les visions et les extases atteignent la poésie lorsqu’elles ne sont pas bêtes pratiquaient un jeûne rigoureux. Peut-être le régime de sous-alimentation qui m’était imposé en prison m’a-t-il aidé à voir les images que recelaient les vitres. La tension nerveuse de tout mon être orienté vers la reconquête de la liberté jointe à l’habitude de la poésie aurait alors donné à ce violent désir de liberté la forme qu’on lui a vue.

On sait que la condition de poète place automatiquement celui qui la revendique valablement en marge de la société et cela dans la mesure exacte où il est plus réellement poète. La reconnaissance des poètes « maudits » le montre clairement. Ils sont maudits pour s’être situés hors de la société qui, jadis, par son église et pour les mêmes raisons, maudissait les sorciers, leurs prédécesseurs. Ceux-ci, de leurs intuitions, minaient la religion dominant la société médiévale et les poètes, aujourd’hui, combattent par leurs « visions » mêmes les postulats intellectuels et moraux auxquels la société actuelle voudrait subrepticement donner un caractère religieux. Cette nature visionnaire leur vaut aussi d’être considérés par les gens d’ordre comme des fous. Et les fous, dans les sociétés primitives, sont des envoyés du ciel ou des messagers des puissances infernales, de toutes manières leur pouvoir surnaturel n’est pas contesté. Il faut donc admettre qu’un commun dénominateur unit le sorcier, le poète et le fou. Mais ce dernier, ayant rompu toutes relations avec le monde extérieur, erre à la dérive sur l’océan déchaîné de son imagination et il ne nous est guère donné de voir ce que contemplent ses yeux. Le commun dénominateur unissant le sorcier, le poète et le fou ne peut être que la magie. Elle est la chair et le sang de la poésie. Mieux, à l’époque où la magie résumait toute la science humaine, la poésie ne se distinguait pas encore d’elle ; on peut donc penser sans aucun risque d’erreur que les mythes primitifs sont en grande partie des composés et des résidus d’illuminations, d’intuitions, de présages confirmés jadis d’une manière si éclatante qu’ils ont pénétré d’un trait jusqu’aux plus grandes profondeurs de la conscience de ces populations.

L’origine de la poésie se perd dans l’insondable abîme des âges car l’homme naît poète, les enfants en témoignent. Cependant c’est la grande révolution - la première historiquement ou plutôt préhistoriquement - où le tabou de l’inceste joue le rôle capital, qui lui donnera l’élan initial en dirigeant une partie de la libido vers une issue d’où, sublimée, elle ressuscite dans le mythe, projetant sur l’infini des cieux l’image finie du père assassiné. « Le cadavre d’un ennemi mort sent toujours bon. » Ce père honni de son vivant, ses meurtriers le parent d’une auréole légendaire que les générations successives doteront chacune d’un reflet nouveau. Voici les premiers mythes, les premiers poèmes de ces lointaines époques où tous les hommes sont plus ou moins sorciers, c’est-à-dire poètes et artistes. Certes, ce qui nous parvient aujourd’hui de leurs créations est fort loin de ce qu’ils ont imaginé. D’innombrables générations y ont ajouté les diamants qu’elles ont découverts et, parfois, le terne métal qu’elles ont confondu avec l’or. La transformation en un nouveau régime de férule paternelle de la société matriarcale qui, émerveillée, les a vu naître, les migrations, guerres et invasions les ont enrichis ou appauvris, en tout cas métamorphosés. Dans les mythes et légendes animistes des premiers âges fermentent les dieux qui vont mettre à la poésie la camisole de force des dogmes religieux, car si la poésie croît sur le riche terrain de la magie, les miasmes pestilentiels de la religion s’élevant de ce même terrain l’étiolent et il lui faudra dresser sa cime très au-dessus de la couche délétère pour retrouver sa vigueur.

La tribu de poètes, peu à peu, a perdu contact avec les esprits des fabuleux ancêtres totémiques, rejetés si haut dans les cieux qu’ils dominent désormais la terre de leurs premiers balbutiements, et a concédé à ses membres les plus doués, aux sorciers et magiciens, le privilège de maintenir avec eux des relations poétiques. En devenant du domaine exclusif des sorciers, la poésie mythique s’appauvrit sans cesse jusqu’à s’ossifier dans le dogme religieux, si bien qu’on voit les tribus les plus primitives, celles qui ont le moins de contact avec la civilisation occidentale et sa religion et possèdent en même temps le plus grand pourcentage de sorciers, afficher des mythes d’une extrême exubérance poétique mais pauvres en préceptes moraux, tandis que les peuples plus évolués voient leurs mythes perdre leur éclat poétique pour multiplier les restrictions morales. Comme si la morale était l’ennemie de la poésie ! De fait, il saute aux yeux que l’absurde, pour ne pas dire la répugnante morale d’hypocrisie, de bassesse et de lâcheté qui a cours dans la société actuelle est non seulement l’ennemie mortelle de la poésie mais aussi de la vie même - toute morale conservatrice ne peut être qu’une morale de prison et de mort - et qu’elle n’a réussi à se maintenir jusqu’ici qu’à l’aide d’un immense appareil de coercition matériel et intellectuel : le clergé et l’école appuyant la police et le tribunal.

La religion est « l’illusion d’un monde qui a besoin d’illusion » [6]. Il est de fait que si un monde a jamais eu besoin d’illusion c’est bien celui où nous vivons. Mais un monde qui n’en éprouverait pas la nécessité, donc un monde parfaitement harmonieux, est-il concevable ? Un tel monde n’est évidemment qu’une illusion de plus : l’horizon reculant devant nos pas. L’Eldorado lui-même devient indéfiniment perfectible à partir du moment où l’on y vit et demain est paré de grâces que le présent, si étincelant qu’il soit, lui enviera toujours. Il ne s’ensuit pas nécessairement que cette illusion gardera le caractère d’une duperie religieuse compensant de félicités célestes la misère affreuse d’une vie d’esclaves. Non, cette sorte d’illusion vit d’un monde de violence et d’horreur dont la fin inévitable approche. Le monde nouveau qui s’annonce aura pour mission de détruire l’enfer terrestre pour faire descendre sur la terre le paradis absolu du ciel religieux, le métamorphosant en paradis relatif humain. De même qu’une vie infernale demande une consolation paradisiaque, un monde plus harmonieux que le nôtre suppose une illusion exaltante vivant de la vie même des futures générations qui le perfectionneront. Cette illusion collective à jamais insatisfaite, mouvante et renouvelée ou plutôt ce désir multiplié par sa satisfaction même sera le collier de perles de la femme qui, n’ayant jamais connu la hantise de la nourriture et du logement, ne sera pas tentée d’implorer un secours céleste : un luxe de plus aussi loin de l’indemnité de chômage que ce collier de perles, aussi loin de la consolation religieuse que la poursuite exaltée du merveilleux.

On remarquera que le mythe primitif, dépourvu de consolation et ne comportant que des tabous élémentaires, est tout exaltation poétique. La raison en est simple : la division du travail n’a pas encore réussi à provoquer dans la tribu des différences notables entre ses membres qui forment alors un corps à peu près homogène dont les besoins essentiels - ils n’en ont pas encore d’autres - sont plus ou moins satisfaits. En tout cas les uns ne meurent pas de faim devant d’autres crevant d’abondance.

On sait que les restrictions morales et le droit qui, plus tard, les sanctionne ont pour objet de décorer et de justifier les inégalités de conditions qu’engendre la société au fur et à mesure de son développement. Le monde futur se proposant de les détruire par l’application du principe : « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins », la nécessité d’une divinité compensant illusoirement l’inégalité sociale disparaît. La religion s’évanouit, mais le mythe poétique n’en demeure pas moins nécessaire, épuré de son contenu religieux. Enfin, si la religion réussit à subsister c’est parce qu’elle continue tant bien que mal à satisfaire à des tarifs d’Uniprix un besoin de merveilleux que les masses conservent dans les plis les plus profonds de leur être. On assiste aussi dès maintenant à des tentatives de création de mythes athées privés de toute poésie et destinés à alimenter et canaliser un fanatisme religieux latent dans des masses ayant perdu contact avec la divinité mais chez qui persiste le besoin d’une consolation religieuse. Le chef surhumain quasi divinisé de son vivant aurait été, trente ou quarante siècles plus tôt, s’il avait succombé en plein succès, hissé dans un quelconque Olympe. Hitler ne se dit-il pas « l’envoyé de la providence », une sorte de messie germanique et Staline ne se fait-il pas appeler le « soleil des peuples » - plus que l’Inca se reconnaissant seulement comme le fils du soleil ? L’un et l’autre ne se sont-ils pas dotés de l’infaillibilité divine ? Ces tentatives d’attribution de qualités divines à des personnes physiques nimbées de gloires et de vertus surnaturelles, montrent que les conditions matérielles engendrant la nécessité d’une consolation religieuse persistent à côté d’une angoisse religieuse égarée qu’il s’agit d’orienter vers le chef.

« La poésie doit être faite par tous. Non par un. » Il est hors de doute que cette injonction de Lautréamont sera entendue un jour car la poésie a déjà été le fruit de la collaboration active et passive de peuples entiers. Les mythes, légendes et contes populaires qui nous occupent l’attestent d’une manière éclatante.

Si les sociétés primitives constituent l’enfance de l’humanité comme il est communément admis, le monde actuel est sa maison de correction, son bagne. Les portes des prisons vont s’ouvrir et l’humanité va reconnaître sa perpétuelle jeunesse au regard de liberté. Les mythes et légendes des primitifs nous montrent, si grande que peu d’hommes la peuvent admettre et la taxent de délire, la liberté d’esprit des peuples qui les ont inventés. Mais ces oeuvres peuvent sembler derrière nous, au fond de l’obscur souterrain où nous vivons. En tout cas, à l’autre bout, à la sortie dont nous approchons, voici la lumière, une lumière si éblouissante que nos yeux sont encore incapables de distinguer les objets qu’elle baigne et que l’homme a peine à se concevoir dans cette clarté.

Sans se perdre dans des hypothèses hasardeuses qui risqueraient d’entraîner au vagabondage dans les domaines de l’utopie, il est néanmoins permis de supposer que l’homme, libéré des présentes contraintes matérielles et morales, connaîtra une ère de liberté - je parle non seulement d’une liberté matérielle mais aussi d’une liberté d’esprit telle que nous pouvons difficilement l’imaginer.

L’homme primitif ne se connaît pas encore, il se cherche. L’homme actuel s’est égaré. Celui de demain devra d’abord se retrouver, se reconnaître, prendre contradictoirement conscience de lui-même. Il en aura le moyen. Il l’a peut-être déjà sans pouvoir en user parce qu’il n’est pas libre de penser sous la poussière qui l’asphyxie. Si l’homme d’hier, ne connaissant d’autres limites à sa pensée que celles de son désir, a pu dans sa lutte contre la nature produire ces merveilleuses légendes, que ne pourra pas créer l’homme de demain conscient de sa nature et dominant de plus en plus le monde d’un esprit libéré de toute entrave ?

De même que ces mythes et légendes sont le produit poétique collectif de sociétés où les inégalités de condition, encore peu marquées, n’avaient pas réussi à susciter d’oppression sensible, la pratique de la poésie n’est concevable collectivement que dans un monde libéré de toute oppression, où la pensée poétique sera redevenue aussi naturelle à l’homme que le regard ou le sommeil. Ce sera la « poésie universelle progressive » qu’envisageait Frédéric Schlegel, il y a près de I50 ans. Cette pensée poétique se développant sans contrainte d’aucune sorte créera des mythes exaltants, d’essence purement merveilleuse, car le merveilleux ne l’épouvantera plus comme aujourd’hui. Ces mythes seront dépourvus de toute consolation religieuse puisque celle-ci sera sans objet dans un monde orienté vers la poursuite de la toujours provocante et tentatrice chimère de la perfection à jamais inaccessible.

Il ne faudrait pas conclure que le peuple entier participera directement à la création poétique, mais celle-ci au lieu d’être l’oeuvre de quelques individus sera la vie et la pensée de vastes groupes d’hommes animés par la masse entière de la population car les poètes auront renoué avec elle le lien rompu depuis tant de siècles. L’existence misérable à laquelle la société réduit aujourd’hui la masse de la population l’écarte - ainsi qu’il a déjà été indiqué - de toute pensée poétique, bien que l’aspiration à la poésie, chez elle, reste latente. La faveur dont jouissent la littérature la plus bêtement sentimentale, les romans d’aventure, etc., révèle ce besoin de poésie. Mais le monde qui lance sur le marché les bijoux à dix sous ne peut donner à la masse que de la poésie au même prix, accompagnée du pain sec du prisonnier, cependant que les maîtres dévorent les mets succulents et, quelquefois, s’éprennent de poésie authentique. Quelquefois, car la vie qu’ils mènent ne les prédispose guère plus que leurs esclaves aux élans poétiques. En fait, de nos jours, la poésie est devenue l’apanage presque exclusif d’un petit nombre d’individus qui restent les seuls à en sentir plus ou moins nettement la nécessité.

Cette poésie frelatée à l’usage des masses vise donc non seulement à satisfaire leur nécessité de poésie mais aussi à créer une soupape de sûreté régularisant leur pression spirituelle, à leur offrir une sorte d’évasion consolatrice destinée à suppléer en partie leur foi religieuse éteinte et à canaliser dans une direction inoffensive leur soif d’irrationnel. De même que les maîtres estiment que la religion est nécessaire au peuple, ils jugent que la poésie authentique, risquant d’aider à son émancipation, est nuisible non seulement au peuple mais à la société tout entière car ils en soupçonnent la valeur subversive. Ils s’ingénient donc, non sans succès, à l’étouffer, créant autour d’elle une véritable zone de silence où elle se raréfie.

Enfin, le nombre sans cesse décroissant des poètes (encore heureux qu’il en reste !) souligne cette rupture entre les poètes et la masse et montre encore l’agonie de la société présente. L’analogie s’impose entre notre époque et la fin de la société féodale française qui, si elle a été marquée par un épanouissement de la pensée philosophique créant les bases intellectuelles du régime en gestation, n’a pas connu un seul poète pendant tout le XVIIIème siècle. Tout ce qui, à ce moment, a porté indûment ce nom, le romantisme, quelques années plus tard, l’a répandu en mince couche de poussière sur les chaises à porteur et les perruques oubliées au fond des greniers.

Il était donné au romantisme de retrouver le merveilleux et de doter la poésie d’une signification révolutionnaire qu’elle garde encore aujourd’hui et qui lui permet de vivre une existence de proscrit, mais de vivre tout de même. Car le poète - je ne parle pas des amuseurs de toutes sortes - ne peut plus être reconnu comme tel s’il ne s’oppose par un non-conformisme total au monde où il vit. Il se dresse contre tous, y compris les révolutionnaires qui, se plaçant sur le terrain de la seule politique, arbitrairement isolée par là de l’ensemble du mouvement culturel, préconisent la soumission de la culture à l’accomplissement de la révolution sociale. Il n’est pas un poète, pas un artiste conscient de sa place dans la société qui n’estime pas que cette révolution indispensable et urgente est la clef de l’avenir. Cependant, vouloir soumettre dictatorialement la poésie et toute la culture au mouvement politique me paraît aussi réactionnaire que vouloir l’en écarter. La « tour d’ivoire » n’est que le côté pile de la monnaie obscurantiste dont la face est l’art dit prolétarien, ou inversement, peu importe. Si, dans le camp réactionnaire, on cherche à faire de la poésie un équivalent laïque de la prière religieuse, du côté révolutionnaire on n’a que trop tendance à la confondre avec la publicité. Le poète actuel n’a pas d’autre ressource que d’être révolutionnaire ou de ne pas être poète, car il doit sans cesse se lancer dans l’inconnu ; le pas qu’il a fait la veille ne le dispense nullement du pas du lendemain puisque tout est à recommencer tous les jours et que ce qu’il a acquis à l’heure du sommeil est tombé en poussière à son réveil. Pour lui il n’y a aucun placement de père de famille mais le risque et l’aventure indéfiniment renouvelés. C’est à ce prix seulement qu’il peut se dire poète et prétendre prendre une place légitime à l’extrême pointe du mouvement culturel, là ou il n’y a à recevoir ni louanges ni lauriers, mais à frapper de toutes ses forces pour abattre les barrières sans cesse renaissantes de l’habitude et de la routine.

Il ne peut être aujourd’hui que le maudit. Cette malédiction que lui lance la société actuelle indique sa position révolutionnaire ; mais il sortira de sa réserve obligée pour se voir placé à la tête de la société lorsque, bouleversée de fond en comble, elle aura reconnu la commune origine humaine de la poésie et de la science et que le poète, avec la collaboration active et passive de tous, créera les mythes exaltants et merveilleux qui enverront le monde entier à l’assaut de l’inconnu.

Benjamin PÉRET

New-York, Éd. Surréal., 1943.

Edition française : Association des Amis de Benjamin Péret
et Le Terrain Vague, éditeur 1945.

Réédité en 1965 dans « Le déshonneur des poètes précédé de La parole est à Péret »
J.J. Pauvert éditeur, collection Liberté n° 23.

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Notes

[1De nos jours et dans les sociétés les plus évoluées il serait aisé de voir se reconstituer sous nos yeux un langage poétique, non dans les couches supérieures mais parmi les parias et les hors-la-loi : l’argot. Il révèle chez les masses populaires qui le créent et l’utilisent un besoin inconscient de poésie que ne satisfait plus la langue des autres classes et une hostilité élémentaire et latente contre ces classes. Il montre encore une tendance parmi les travailleurs qui, en France, possèdent tous un argot professionnel, à la constitution d’un corps social distinct possédant sa propre langue, ses moeurs, coutumes et morale. De l’argot de ces classes déshéritées surgissent constamment des mots nouveaux et cet argot répète peut-être, à un échelon supérieur, tout le processus de développement du langage une fois qu’il a satisfait aux premiers besoins des hommes. Toute son évolution s’y retrace sommairement depuis l’onomatopée (tocante : montre) jusqu’à l’image poétique la plus évoluée (balancer le chiffon rouge : parler), si bien que Victor Hugo a pu y voir des « mots immédiats, créés de toutes pièces, on ne sait où ni par qui, sans étymologie, sans analogie, sans dérivés, mots solitaires, barbares, quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d’expression... Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil éteint et sanglant. »

Je citerai à titre d’exemple quelques mots et expressions cueillis au hasard d’une rapide lecture dans un petit dictionnaire (Jean de la Rue : Dictionnaire d’argot et des principales expressions populaires, E. Flammarion, édit. Paris.) :

Badigeonner la femme du puits : mentir
blanchisseuse de tuyaux de pipes : prostituée
prendre un boeuf : se mettre en colère
casser des emblèmes : se mettre en colère
casser la gueule à son porteur d’eau : avoir ses règles
fée : jeune fille
cerneau : jeune fille
cloporte : concierge
débâcler son chouan : ouvrir son coeur
déchirer son tablier : mourir
décrocher ses tableaux : mettre les doigts dans son nez
diligence de Rome : la langue
escargot : vagabond, agent de police
fonds de pêche : nombril
frémillante : assemblée
lait à broder : encre
pape : imbécile, verre de rhum
étrangler un perroquet : boire un verre d’absinthe
philosophe : vieux soulier
polichinelle : hostie
porc-épic : saint-sacrement
pape d’orient : diamant
ratichon : peigne, prêtre
robau : gendarme
sanglier : prêtre
séminaire : bagne
symbole : tête, chapeau, crédit chez le marchand de vin
la vaine louchante : la lune
cinq et trois font huit : un boiteux.

[2André Breton : Manifeste du réalisme.

[3Charles Baudelaire : Le voyage.

[4Tournesol, dans Clair de Terre, Paris, I923.

[5Ces pages étaient déjà écrites lorsque j’appris par le no II-III de VVV qu’il s’en était rendu compte et en faisait état dans un article . « Situation du surréalisme entre les deux guerres. »

[6Karl Marx : Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.

[7De nos jours et dans les sociétés les plus évoluées il serait aisé de voir se reconstituer sous nos yeux un langage poétique, non dans les couches supérieures mais parmi les parias et les hors-la-loi : l’argot. Il révèle chez les masses populaires qui le créent et l’utilisent un besoin inconscient de poésie que ne satisfait plus la langue des autres classes et une hostilité élémentaire et latente contre ces classes. Il montre encore une tendance parmi les travailleurs qui, en France, possèdent tous un argot professionnel, à la constitution d’un corps social distinct possédant sa propre langue, ses moeurs, coutumes et morale. De l’argot de ces classes déshéritées surgissent constamment des mots nouveaux et cet argot répète peut-être, à un échelon supérieur, tout le processus de développement du langage une fois qu’il a satisfait aux premiers besoins des hommes. Toute son évolution s’y retrace sommairement depuis l’onomatopée (tocante : montre) jusqu’à l’image poétique la plus évoluée (balancer le chiffon rouge : parler), si bien que Victor Hugo a pu y voir des « mots immédiats, créés de toutes pièces, on ne sait où ni par qui, sans étymologie, sans analogie, sans dérivés, mots solitaires, barbares, quelquefois hideux, qui ont une singulière puissance d’expression... Tel mot ressemble à une griffe, tel autre à un oeil éteint et sanglant. »

Je citerai à titre d’exemple quelques mots et expressions cueillis au hasard d’une rapide lecture dans un petit dictionnaire (Jean de la Rue : Dictionnaire d’argot et des principales expressions populaires, E. Flammarion, édit. Paris.) :

Badigeonner la femme du puits : mentir
blanchisseuse de tuyaux de pipes : prostituée
prendre un boeuf : se mettre en colère
casser des emblèmes : se mettre en colère
casser la gueule à son porteur d’eau : avoir ses règles
fée : jeune fille
cerneau : jeune fille
cloporte : concierge
débâcler son chouan : ouvrir son coeur
déchirer son tablier : mourir
décrocher ses tableaux : mettre les doigts dans son nez
diligence de Rome : la langue
escargot : vagabond, agent de police
fonds de pêche : nombril
frémillante : assemblée
lait à broder : encre
pape : imbécile, verre de rhum
étrangler un perroquet : boire un verre d’absinthe
philosophe : vieux soulier
polichinelle : hostie
porc-épic : saint-sacrement
pape d’orient : diamant
ratichon : peigne, prêtre
robau : gendarme
sanglier : prêtre
séminaire : bagne
symbole : tête, chapeau, crédit chez le marchand de vin
la vaine louchante : la lune
cinq et trois font huit : un boiteux.

[8André Breton : Manifeste du réalisme.

[9Charles Baudelaire : Le voyage.

[10Tournesol, dans Clair de Terre, Paris, I923.

[11Ces pages étaient déjà écrites lorsque j’appris par le no II-III de VVV qu’il s’en était rendu compte et en faisait état dans un article . « Situation du surréalisme entre les deux guerres. »

[12Karl Marx : Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.

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