Une tribune pour les luttes

« Sortir de l’impasse, expérimenter des alternatives à la prohibition " Anne Coppel et Olivier Doubre (La Découverte 2012)

Drogues : ce qu’il faut savoir !

Anne Coppel

Article mis en ligne le samedi 8 décembre 2012

Cette dernière décennie, quelques idées toute faites ont tenu lieu de débat public :
- L’usage serait dépénalisé de fait ; il n’y aurait pas d’usager en prison pour usage
- la peur du gendarme serait la seule arme efficace ;
- le cannabis rend fou, le cannabis rend dépendant, le cannabis tue (sur la route).

Ces croyances ont justifié la loi dite de tolérance zéro votée en 2007 dans la lutte contre la délinquance. La France a ainsi adopté le modèle américain de guerre à la drogue, avec les mêmes résultats désastreux : augmentation des consommations de drogues des jeunes, dégradation de l’état de santé des usagers, renforcement de l’organisation clandestine, exacerbation de la violence. Avec les séries qui passent soir après soir à la télé, les règlements de compte apparaissent comme inévitables, comme s’ils n’étaient en relations avec les stratégies policières et plus généralement les choix en matière de politique des drogues. A moins de sortir de la prohibition et de légaliser les drogues. Faudra-t-il atteindre les millions d’incarcération comme aux Etats-Unis (soit en 25 ans, 31 millions d’incarcération dont 90% de black) pour que l’opinion française prenne conscience, qu’une autre politique des drogues est possible dès à présent ?

La prohibition des drogues est sans doute une erreur historique mais elle a engendré un système en lien étroit avec le trafic d’armes, la circulation de l’argent, les paradis fiscaux + une mythologie qui aggrave les risques… Or malgré ses échecs, ce système n’a cessé de se renforcer au cours des 40 dernières années. Le changement des conventions internationales est certainement souhaitable, mais exige un consensus des nations – d’autant plus difficile à obtenir que
1°) ceux qui tirent profit de la prohibition (trafiquants de drogues, banques, trafiquants d’armes, politiques corrompus …) sont beaucoup plus puissants et mieux organisés que les citoyens qui en pâtissent.
2°) l’opinion a peur des drogues - pour de bonnes et de mauvaises raisons. Les produits psychotropes sont effectivement dangereux. La prohibition protège mal la santé, elle augmente les risques (produits frelatés, clandestinité) mais, malgré tout, elle limite l’accès aux drogues illicites les plus nocives comme l’héroïne, la cocaïne (ou le crack, pas plus dangereux que la cocaïne mais de très mauvaise réputation, parce que consommé dans les ghettos américains).
Personne (ou presque) n’ose proposer de mettre en vente libre l’héroïne ou la cocaïne. Pour le cannabis, on peut penser que dans les pays européens, la légalisation n’augmenterait pas ou très peu la consommation – tous ceux qui veulent en consommer peuvent le faire - mais que deviendraient ceux qui vivent du trafic ? Il ne suffit pas « supprimer les profits des trafiquants de drogues » pour faire disparaitre ni l’économie souterrain ni les systèmes mafieux qui ont bien d’autres ressources. Faudrait-il – et peut-on ? - mettre en place un service public comme autrefois la régie de l’Opium en Indochine, souvent le seul service public accessible sur tout le territoire ? Une proposition paradoxale de Vaillant - dans un temps où les services publics sont sans cesse réduits ! La libéralisation (suppression pure et simple du cadre légal) reviendrait à s’en remettre au marché : quels nouveaux trusts risque-t-elle d’engendrer ? La prescription médicale peut limiter l’emprise du marché noir mais que peut-on faire pour l’usage récréatif (le plus fréquent ) qui ne relève pas d’un traitement médical ? Questions ouvertes pour le moment…

La légalisation est une position de principe, aussi légitime que la remise en cause de l’économie de marché. Elle peut donner une direction mais, pour les drogues (comme pour le marché), il faut commencer par prendre acte de la réalité du système dans le quel on agit. Pour enclencher une stratégie de changement, il faut :
1°) tirer les leçons de l’expérience et mettre en place les actions ou les politiques qui ont fait leurs preuves. On sait désormais ce qu’il faut faire pour protéger la santé publique, on sait aussi que la répression des usagers ne limite pas le nombre des consommateurs .
2°) développer des expérimentations contrôlées pour les questions non résolues qui portent pour l’essentiel sur le cœur de la prohibition –production et trafic : avec pour objectif de réduire l’emprise du marché noir, ainsi que la violence et la corruption.
En Europe, le Portugal est un exemple de bonne politique, parce que depuis 2001, ce pays a mis en cohérence santé publique et sécurité. Toutes les mesures ont été prises pour que les usagers relèvent de la santé et ne soient pas incarcérés. Plus le cadre législatif est répressif, plus les usagers ont du mal à protéger leur santé – et plus la violence augmente sur le terrain.
C’est ce que nous venons de constater en France même : alors que les pouvoirs publics prétendent lutter contre le trafic, la répression porte essentiellement sur les usagers – ou plutôt sur certains d’entre eux, jeunes des quartiers populaires qu’on reconnaît à la couleur de leur peau. En Europe occidentale et en Amérique Latine, la plupart des pays ont déjà pris des mesures de dépénalisation (souvent seulement pour le cannabis, détention tolérée en petites quantités). La France (avec la Suède et Chypre) fait partie des pays européens les plus répressifs.

La pénalisation de l’usage est inefficace pour limiter la consommation et contre-productive dans la lutte contre le trafic.
Un tournant majeur qui se prend aujourd’hui dans les pays d’Amérique Latine comme en Amérique du Nord pour réorienter l’action de la police vers des priorités de sécurité. La lutte contre le trafic ne s’évalue pas en nombre d’arrestation ou en saisies, mais en fonction des réalités locales avec deux questions : est-ce que la violence liée au trafic a augmenté, est-ce que la clandestinité s’est renforcée ? On peut d’ores et déjà affirmer que la détention pour usage ou l’auto-production ne doivent pas être des priorités de l’action policière. Définir ces priorités exigent un travail collectif avec tous ceux qui sont concernés.

Il n’y a pas pour le moment de solution magique qui permettrait de résoudre définitivement le problème : il faut se résoudre à avancer pas à pas en tirant les leçons de l’expérience acquise au niveau national et international.
Les politiques de réduction des risques liés à l’usage font partie de ces acquis : elles ont pris acte des consommations en distribuant des seringues, avec des traitements médicaux pour les usagers dépendants. On peut y ajouter les salles de consommation, la prescription médicalisée d’héroïne et le cannabis thérapeutique. Ces expérimentations ont été évalués et leurs résultats font consensus parmi les experts (OMS, INSERM).
La réduction des dommages liés au trafic est désormais l’étape suivante. Contrairement à la santé, il n’y a pas aujourd’hui de certitudes, mais les initiatives se multiplient : le Colorado, dans l’Ouest des États-Unis, est devenu mardi 6 novembre le premier État américain à légaliser, par voie référendaire, la consommation de cannabis à des fins récréatives, tandis que l’Uruguay se propose de donner un statut légal à la vente. En Europe, les cannabis-club espagnols réunissent des usagers dans une logique d’économie solidaire. Aux Pays-Bas, le parti socialiste veut donner un statut légal au cannabis vendu dans les coffee-shop. Il est grand temps que les Français prennent à leur tour la question des drogues au sérieux !



Les mensonges prohibitionnistes

- L’usage de drogues serait «  dépénalisé » de fait : bien sûr des millions d’usagers échappent à toute sanction judicaire, Ce n’est pas parce que la police « ferme les yeux », mais parce que c’est impossible de sanctionner des millions de consommateurs.
Le problème : les lois sont trop sévères pour être appliquées de façon systématique : usage =1 an de prison + amendes de plus de 3000 euros, détention-acquisition, assimilée au trafic même pour de petites quantités=10 ans, production, même l’auto-culture =20 ans, incitation à l’usage, même dans les chansons =5 ans
Seule une minorité de 140 000 d’usagers est interpellée chaque année – essentiellement des jeunes de milieux populaires, et essentiellement des « bronzés », à 90% pour cannabis. Les infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS) représentaient 14 % des condamnations en 2009, soit 127 582 infractions sanctionnées par 46 603 condamnations.

- Il n’y a pas d’usager de drogue en prison pour usage : en 2009, plus de 8000 usagers ont été incarcérés pour usage (3330 pour usage simple et 5226 pour détention - acquisition). C’est en partie le résultat de la tolérance zéro votée en 2007 pour tous les délits et crimes, y compris l’usage de drogue. Mais il y a toujours eu des usagers en prison, en partie invisibles parce que sanctionnés pour «  détention ». En 1999, le gouvernement Jospin avait refusé la dépénalisation de l’usage, au prétexte que cette loi, inapplicable, allait tomber d’elle-même en désuétude. Les peines plancher imposent depuis 2007 une application systématique de la loi pour les «  récidivistes » : or presque tous les usagers sanctionnés sont des «  récidivistes » !

- La loi serait un rempart symbolique :
l’expérience montre que ce rempart est inefficace pour limiter les consommations de drogues. Il n’y a pas de relation entre le nombre de consommateurs et l’interdit légal : on ne constate pas d’augmentation de la consommation de drogues avec des mesures de dépénalisation de l’usage comme en Allemagne 1994 ou au Portugal 2001. Les pays les plus répressifs, comme la France et les USA, ont un nombre élevé de consommateurs. L’interdit éducatif se révèle plus efficace, comme le montrent les Pays-Bas avec deux fois moins de consommateurs qu’en France sans sanctions judiciaires mais avec une éducation sanitaire fondée sur la réalité des risques associés à l’usage.

- La peur du gendarme serait la seule arme efficace, la loi serait inefficace parce qu’elle ne serait pas appliquée : c’est l’argument de la tolérance zéro pour des sanctions systématiques. Cette doctrine a été conceptualisée aux USA au cours des années 80 et appliquée de plus en plus systématiquement à partir de Reagan pour aboutir à une incarcération de masse des noirs et hispaniques (31 millions de Reagan 1981 à Bush Junior 2006). Cette doctrine a été introduite en France à la fin des années 90 par « les marchands de peur », Bauer (à gauche), Raufer (à l’extême -droite), et mise en œuvre en 2007. Le problème, bien identifié par le Front National et Sarkozy, c’est qu’il manque des places de prison !

-  Le cannabis rend fou, il rend dépendant, il tue (sur la route)  : c’est l’argument répété à l’envie pour justifier le renforcement des sanctions ; or
1°) ce renforcement redouble la dangerosité de toutes les drogues, y compris les plus dangereuses (clandestinité, produits frelatés, etc).
2°) le cannabis est malgré tout la moins dangereuse des drogues licites et illicites, selon le rapport Roques 1998, fondé sur une synthèse des études (classement de la dangerosité : a) les plus dangereuses : héroïne, alcool et cocaïne, 2°) au milieu : le tabac, les médicaments psychotropes, 3°) cannabis.) Le rapport Nutt 2006 (Grande-Bretagne.) propose un autre classement en fonction de l’usage : le cannabis arrive en 11e position, loin derrière l’héroïne (1) , la cocaïne (2), les barbituriques (3), la méthadone (4), l’alcool (5), le valium (7), le tabac (9), le LSD (14) et l’ecstasy (18). David Nutt estiment que fumer du cannabis ne comporte qu’un "risque faible" de provoquer des maladies psychotiques, et que prendre de l’ecstasy n’est pas plus dangereux que de monter à cheval. Pour le cannabis, il ne faut pas confondre ses effets psychoactifs (qui peuvent être désagréables parce qu’ils intensifient ce qu’on ressent) avec une décompensation psychiatrique.
Par ailleurs, la dépendance est très faible. On peut penser que ceux qui se sentent dépendants (ne peuvent pas s’arrêter) en font un usage thérapeutique. Le cannabis est associé à 2% des accidents sur la route - dont 60% sont associés à l’alcool, responsable pour sa part de 39% des accidents !

- Les Pays-Bas reviennent en arrière pour rejoindre les autres pays européens, qui auraient tous des systèmes comparables à la France : non, les Pays-Bas n’ont jamais eu l’intention de changer leur politique qui inspire aujourd’hui la plupart des grande villes de l’Europe du Nord (Allemagne en particulier). La droite et l’extrême-droite, au pouvoir jusqu’à cette année, ont seulement voulu limiter l’accès des coffee-shops aux Hollandais pour exclure les Français, à l’origine de troubles de voisinage, en particulier pour les villes à la frontière belge, mais le gouvernement actuel vient d’y renoncer.
Avec la Suède et Chypre, la France a le système le plus répressif en Europe où la plupart de nos voisins ont pris des mesures de dépénalisation de l’usage et de la détention pour usage, au moins pour le cannabis (Belgique, Allemagne, Danemark, Italie, Espagne, Portugal et Grèce depuis 2 ans, etc). Il est vrai toutefois que l’Europe depuis le début des années 2000, au contraire des années 90, a eu tendance à renforcer la répression, surtout dans la lutte contre les nuisances (Grande-Bretagne, Danemark) : le changement aujourd’hui vient plutôt d’Outre-Atlantique.

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2 Messages

  • Le 18 novembre 2012 à 21:50, par flycada

    Le cannabis est associé à 2% des accidents sur la route - dont 60% sont associés à l’alcool, responsable pour sa part de 39% des accidents !

    Vos chiffres ne sont pas les plus récents. 1031 accidents mortels avec alcool en 2010 sur 4150 tués. soit 25% environ.
    le cannabis c’est 230 tués sur la route en 2010. soit près de 4-5% soit le double de ce que vous proposez.

    ensuite, selon l’inserm fumer le tabac entraine le décès de 74000 personnes /an. or la fumée d’un joint est 7 fois plus cancérigène. ça va donner quoi ?

    Réfléchissez bien !

  • Le 19 novembre 2012 à 10:22, par

    La Provence

    Marseille : une lumière bleue en gare pour éviter aux toxicos de se piquer

    Publié le lundi 19 novembre 2012

    Accueil › Actualités - Marseille
    Marseille : une lumière bleue en gare pour éviter aux toxicos de se piquer
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    Publié le lundi 19 novembre 2012 à 07H32

    À Marseille, la SNCF innove pour lutter contre la présence de drogués...

    Une "première" en France sur le réseau de la SNCF. La gare de Sainte-Marthe (14e), située sur la ligne Marseille-Gardanne-Aix, ouverte en 2008, va être équipée en partie d’un éclairage bleu. Et pas uniquement par souci d’esthétisme !

    En effet, cette décision vient d’être prise pour tenter d’éradiquer la présence de nombreux toxicomanes, la nuit venue, qui viennent se piquer, loin des regards, dans un abri et sur les quais.

    En effet, la lumière bleue est particulièrement gênante pour le drogué au moment de l’injection de son produit car, selon les spécialistes, il a du mal à "trouver" ses veines. "Nous sommes bien conscients qu’en agissant ainsi on déplace peut-être le problème ailleurs mais nous nous devions de réagir après la plainte de plusieurs clients et usagers qui prennent leur train dans cette gare des quartiers Nord", explique Benoit Gloumeau, responsable de la maintenance des gares au sein de la SNCF Méditerranée. Et parmi les clients mécontents, un pharmacien riverain qui, par courrier, avait alerté le président de Réseau Ferré de France pour évoquer les "conditions d’hygiène et de propreté du lieu, constatant à la gare des seringues avec sang et kit toxico souillés".

    (...)

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