Une tribune pour les luttes

Les JO à Paris 2012 ? Non merci !

par Charlotte Nenner, Sylvain Garel, Bernard Maris

Article mis en ligne le jeudi 10 mars 2005

Quelle grande cause mérite le soutien apparent de toute la classe politique et de tous les medias ? Qui mérite des drapeaux, des autocollants, des pin’s, mais aussi l’illumination des symboles de la démocratie que sont l’Hôtel de Ville et l’Assemblée nationale ? Qui mérite un affichage omniprésent, des galas, des émissions de télé et des comités de soutien.. ?

Malheureusement ce n’est ni la lutte contre le réchauffement climatique, ni la lutte contre le sida, ni l’annulation de la dette du tiers-monde.. Non il s’agit de cette grande foire du sport-spectacle, les Jeux Olympiques.

A quelques jours de la venue de la délégation du CIO, il est devenu tout à fait impossible de se déplacer dans la capitale sans voir un logo Paris JO 2012. Au mépris de la réglementation sur la publicité, les logos de la candidature parisienne et des entreprises sponsors s’étalent sur les grandes avenues de la capitale, y compris - et surtout - en zone de publicité interdite. On les retrouve absolument partout : dans le métro, dans les journaux, à la télévision, ... et bientôt dans son lit, avec les photos de couple « spécial St Valentin » devant le logo Paris2012. L’overdose est proche.

La pression est encore plus forte sur le personnel de la Ville de Paris et les élus : avec le papier à en-tête et les enveloppes de la Ville systématiquement estampillés « JO », les arbres de Noël JO, les banderoles JO sur les Mairies d’arrondissement... L’annonce de la constitution libre et spontanée d’une « Association des Personnels des Administrations Parisiennes pour l’Obtention des Jeux organisés à Paris en 2012 » finit de créer un climat surréaliste rappelant la propagande digne de l’ex-URSS.

On peut se demander s’il est encore possible d’affirmer une opinion différente face à ce consensus forcé, à ce rouleau compresseur de la candidature qui n’a jamais fait l’objet d’un vrai débat politique et public. Celui-ci est pourtant nécessaire.

Car on pourrait croire qu’avec le bel unanimisme gauche à droite concernant la candidature de Paris pour les JO 2012, tout le monde est d’accord. En réalité, un vrai tabou rode autour du sport spectacle, au point que toute critique est vécue comme si on sifflait le drapeau tricolore.

Alors quoi, c’est ça la démocratie ? On se tait et on sourit aux caméras de télévision ? Seuls les Verts de l’Ile de France ont su réfléchir à la question, et, par un vote lors d’une assemblée générale (*) dénoncer les jeux olympiques modernes et par là même la candidature de Paris à l’organisation de l’édition 2012.

Certains voient dans cet évènement un grand mouvement populaire et joyeux, une occasion pour les peuples de se réunir, par-delà les guerres et les intolérances. Mais il faut savoir regarder au-delà des paillettes et de l’hystérie ambiante, aller dans les coulisses pour constater que les JO contemporains sont loin de l’esprit initial de l’antiquité ou même de celui qui a pu animer Pierre de Coubertin.

Il ne faut pas confondre le sport spectacle et le sport tout court, c’est-à-dire la pratique sportive : la plupart des spectateurs se retrouvent avachis devant leurs postes de télévision, et il faut de grandes campagnes pour inciter les gens à marcher !

Si la pratique sportive amateur véhicule de hautes valeurs éthiques (fair-play, égalité), le sport-spectacle des jeux olympiques modernes s’en éloignent franchement dans la réalité. En effet, la compétition sportive de haut niveau ne va plus sans dopage, corruption, tricherie et affaires.

Car les JO n’ont rien à voir avec le sport mais tout avec la compétition. Il y a bien longtemps que l’important n’est plus de participer mais de gagner. Et comme il faut gagner à tout prix, le dopage est partout. Pendant que les athlètes des pays pauvres se font prendre la main dans le pot de confiture, ceux des pays riches échappent aux contrôles. Aux dernières nouvelles, on nous prépare des OGM (Olympiens Génétiquement Modifiés). Mais peut-être sont-ils déjà là ?

De même, le nationalisme exacerbé lors des JO est totalement contradictoire avec notre volonté de dépassement des frontières dans un cadre européen, puis mondial.

Le respect des droits de l’homme ne constitue pas un critère de choix pour le CIO. Les JO de Pékin en 2008 se dérouleront dans un pays qui exécute des milliers de personnes, occupe le Tibet, et où la liberté se paye très cher. La pression internationale autour des Jeux d’Athènes en 2004, a poussé la municipalité dans une politique ultra-sécuritaire quasi paranoïaque, avec son cortège de « nettoyages » et de restriction des libertés.

L’organisation même des JO modernes pose un problème démocratique : le pouvoir immense du CIO favorise la corruption. Récemment encore, un des membres de cet auguste organisme s’est fait prendre la main dans le sac par un journaliste de la BBC, celui-ci se faisant passer pour un homme d’affaire anglais voulant « encourager » la candidature de Londres, avec une belle mallette de billets !

Il est vrai que les JO, c’est d’abord une affaire de gros sous. C’est une très grosse industrie qui brasse des milliards, qui nécessite des investissements lourds. Déjà 24 millions d’euros seront dépensés pour le seul dossier de candidature de Paris ! Celui-ci, approuvé en conseil de Paris le 19 octobre 2004, comprend une garantie financière de la ville de Paris qui s’élève à près de 2 milliards d’euros, soit 1000 euros par Parisien.

Les investissements sont donc à la charge de la Ville, de l’Etat ou de la Région. Alors que les bénéfices démentiels générés par les droits TV ne vont jamais aux collectivités. Ce tour de passe-passe fait que les Villes organisatrices peuvent se retrouver lourdement endettées, voire carrément ruinées, et ceci pour un profit maximum du CIO et des multinationales sponsors. Pour une collectivité, organiser les JO n’est pas automatiquement une opération rentable : elle assure une bonne notoriété à la Ville et c’est tout. L’organisation des grands évènements sportifs suit d’ailleurs un modèle économique ultra-libéral, où les investissements sont pris en charge par la collectivité et les bénéfices sont privatisés, ceci souvent dans la plus grande opacité.

Oui, les JO modernes sont les JO de l’argent roi. Ces vingt dernières années, la place des multinationales sponsors n’a cessé de grandir, pour devenir très envahissante. Les logos et la publicité sont partout. Ces sponsors d’ailleurs imposés sont très loin du commerce équitable et des valeurs sportives : mal-bouffe, vêtements fabriqués dans des pays aux salaires minables... Croire qu’on pourra y échapper relève de la vraie naïveté. Il suffit de lire la liste des premiers sponsors de la candidature de Paris : un marchand d’armes, un exploitant de centrales nucléaires, un distributeur d’eau au passé sulfureux... Que des bienfaiteurs de l’humanité !

Certains brandissent l’argument de la création d’emplois. Mais les emplois qu’on nous fait miroiter concerneront essentiellement l’industrie du sport et du tourisme, et seront pour la plupart de précaires ou délocalisés. Nous préférerions que ces emplois soient créés pour satisfaire les besoins de la population, dans le domaine de la petite enfance, l’aide aux personnes âgées, l’environnement... Mais il est vrai que ces secteurs génèrent peu de profits publicitaires !

Les pros de la communication prétendent que les jeux olympiques seront « écolos ». Mais tels qu’ils sont actuellement conçus, les JO seront tout sauf « écolos », car outre l’éloge de la compétition et du nationalisme, les JO font partie des laboratoires du capitalisme sauvage.

De surcroît, le choix de Paris est assez problématique. A l’heure de la décentralisation, une fois de plus, c’est Paris qui est censée représenter la France. Même pour les thuriféraires des JO, la question du choix de Paris se pose. Paris a-t-elle besoin de touristes en plus ? Elle est déjà la ville la plus visitée au monde, son prestige international n’est pas à construire. Paris a t-elle besoin d’équipements de grande envergure supplémentaires ? Nous tombons encore dans le centralisme. Soutenir la candidature d’une autre ville française (de "province" comme on aime à dire dans notre beau pays jacobin) aurait eu à la limite plus de sens. Et il serait encore plus socialement et écologiquement responsable d’utiliser les droits TV et l’argent des sponsors pour organiser des JO dans une métropole d’Afrique ou d’Asie dépourvue d’infrastructures sportives.

Mais surtout, l’organisation des JO ne doit pas remplacer une politique municipale. Nous craignons déjà que Paris n’axe l’essentiel de sa politique municipale autour de l’organisation des jeux olympiques, alors qu’il y a bien d’autres priorités : lutter contre les inégalités sociales, faire reculer la pollution ou résorber l’habitat insalubre...

L’héritage pour Paris, ce sera un vélodrome et quelques stades en plus. Un bétonnage de toute la zone des Batignolles pour créer le village olympique. Certes, nous aurons la prolongation du tramway autour de Paris et une extension des espaces verts, mais il est triste de penser qu’il faudra attendre des années supplémentaires pour faire aboutir ces projets si nous n’avons pas "les Jeux". Les légitimes ambitions de changer Paris ne devraient pas être conditionnées par une décision que prendra le Comité International Olympique l’été prochain.

Charlotte Nenner, conseillère de Paris

Sylvain Garel, conseiller de Paris

Bernard Maris, économiste

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