Une tribune pour les luttes

LETTRE OUVERTE AUX PARESSEUX QUI VEULENT VOTER OUI

SANS AVOIR LU LE TEXTE

Article mis en ligne le vendredi 8 avril 2005

par Jean-Paul Lacharme, sntrs-cgt

Il est parfaitement inutile d’inviter au débat sur la constitution européenne des éléments qui n’y figurent pas : ainsi, les opinions de Le Pen ou De Villier n’ont pas d’importance en la matière, la politique de Chirac et Raffarin non plus, et pas davantage la directive Bolkenstein -qui n’y figure pas en tant que telle- ni même l’éventuelle entrée de la Turquie. Ne compte donc ici que le texte, rien que le texte mais tout le texte : les servitudes qui nous attendent y figurent en noir sur blanc ; il suffit donc de lire

constitution-europeenne.

Les rédacteurs ont simplement écrit pour des gens paresseux en noyant leurs intentions réelles au sein de centaines de pages de prose aussi anodine que soporifique : les articles entiers suintant les bonnes intentions non contraignantes sont symptomatiques de la méthode employée. C’est aussi malin que ces contrats d’assurance tout aussi abscons qu’indigestes comportant dans un renvoi de note une clause léonine à peine lisible à l’œil nu. Maintenant que des lecteurs opiniâtres ont tout lu et tout décortiqué pour nous, il est cependant facile d’aller à l’essentiel : ne pas lire et parler sans savoir serait une attitude stupide (voyez ici

attac.art495

par exemple). Mais si on peut accepter que la stupidité soit rétribuée par la servitude, il serait bien fâcheux que la servitude de tous soit la conséquence de la stupidité et de la paresse de quelques uns.

On peut facilement trouver dans le texte une foule d’arguments pour voter contre l’adoption de celui-ci, mais si l’on doit mettre en évidence un argument ’contre’ et un seul, je choisirais celui-ci : l’Europe du traité n’est pas une démocratie et ceci est facile à démontrer. Les institutions européennes reposent sur cinq piliers : la commission, le conseil de l’Europe, le conseil des ministres, le parlement et la cour de justice (Art. 19). Et je ne parle pas de la banque européenne qui n’a de comptes à rendre à personne (Art. 170-191 et 382). Seul le parlement est élu au suffrage universel direct (Art. 20). Dans l’affaire, la commission exerce une bonne partie du pouvoir exécutif et législatif (Art. 28). Le parlement n’a qu’un rôle consultatif (Art. 34 ; Art. 40,8 ; Art. 251,3) et ceci seulement dans un nombre limité de domaines. Le système est ensuite parfaitement verrouillé : quoi qu’en disent les artisans du ’oui’, les procédures de révision sont de fait prévues pour fonctionner à l’unanimité (Art. 443, 444 et 445) et tout retrait volontaire de l’union risque d’être bien problématique (Art. 60). Cette Europe est bien la forme moderne de la dictature des sociétés multinationales et les citoyens avec leurs organisations traditionnelle (partis politiques, syndicats, associations de consommateurs) n’auront pratiquement aucun moyen d’infléchir le cours de la politique globale. A notre époque où le débat politique se limite à l’organisation périodique de spectacles de cirque entre deux partis animés par des clowns corrompus sur la base de programmes quasi-identiques, l’émergence et l’accession au pouvoir d’un mouvement populaire mené par des hommes honnêtes, courageux et visionnaires demeure théoriquement possible (bien qu’improbable). Le texte de la constitution européenne supprimera totalement cette possibilité théorique : l’emplacement du cirque sera désormais bien délimité au parlement et bien isolé des lieux du pouvoir véritable. Ceci s’appelle une dictature et le 29 mai risque bien d’être la dernière étape avant notre servitude.

Lisez donc, chaque mot compte. Lisez bien Art. 20 à 27. Voyez combien les citoyens sont absents de ces structures. Il faut bien examiner l’usage des mots ’obligatoire’, ’interdit’, ’peut’ ou ’ne peut’, ’doit’, ’reconnaît et respecte’, ’fixe’, ’régit’, ’œuvre’, ’s’engage’, ’sont incompatibles avec’. Ainsi, ’Avoir le droit de travailler’ ne signifie pas du tout le droit à l’emploi. C’est bien par l’usage astucieux des mots que le droit actuel aux prestations sociales ne sera absolument plus garanti (V. Art. 75, 94, 122, 167). Ce qui doit être garanti c’est la liberté de mouvement des capitaux et la "loi" du marché (Art. 131, 156, 161), la course aux armements (Art. 41,3). Ce texte est sans doute le premier du genre où les mots ’capitaux’ et ’marché’ reviennent comme des leitmotivs. On est loin du chef d’œuvre de Condorcet. Pour le triomphe du ’non’ au texte, la lecture attentive de ce dernier est un acte suffisant. Seuls les manipulateurs, les naïfs, et les paresseux voteront ’oui’.

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