Une tribune pour les luttes

Au Rwanda, on dit que le crime de génocide ne vieillit pas

par Laure Heinich-Luijer Avocate

Article mis en ligne le jeudi 9 mai 2013

Laure Heinrich-Luijer est l’avocate de plusieurs victimes du génocide du Rwanda, qui ont déposé une plainte avec constitution de partie civile visant l’armée française. Elle livre, dans cette chronique, le récit de l’audition de deux d’entre elles au palais de justice de Paris.

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Publié le 09/05/2013

27 juin 1994, colline de Bisesero au Rwanda. Ils devaient être 50 000 Tutsis trois mois avant. Ils ne se comptent pas, mais ils ne sont plus que 4 000. Environ. Ça fait beaucoup de corps. Dit-on encore «  corps  » quand ils sont décapités ? Quand les mains ont été coupées pour être offertes comme un trophée ?

Le 27 juin, ces 4 000 Tutsis pensent être sauvés. Ils sortent des trous dans lesquels ils se sont réfugiés. Ce ne sont pas les miliciens qui sont venus pour les achever à la machette, ce sont les militaires français qui constatent un « carnage », du « jamais vu  », alors qu’ils sont expérimentés, alors qu’ils en ont tant vu.

Des journalistes qui accompagnent les militaires décrivent Eric, un « vieil homme » qui s’adresse à eux, une « silhouette », un « mort-vivant  ». Ils n’imaginent pas un instant que ce « vieil homme  » n’a pas encore 30 ans. Le mort-vivant les supplie de rester, sinon ils vont continuer à être massacrés.

Mais les militaires ne peuvent pas, l’histoire ne dit pas encore pourquoi. Ils disent qu’ils vont « revenir dans trois jours », en sachant qu’il n’en restera plus que la moitié. C’est ce que le gradé a confié au journaliste. Et c’est exactement ce qui est arrivé.

Quand un autre groupe de l’armée est passé, par hasard, qu’il les a «  redécouverts », trois jours avaient passé, la fiancée d’Eric avait été tuée par balle et sa petite sœur était morte, « machettée  » comme ils disent. Eric avait donc perdu la moitié de lui-même. Et la moitié de son groupe.

Depuis huit ans, Eric attend

En 2005, Eric a déposé plainte entre les mains d’un juge d’instruction français pour complicité de génocide et crime contre l’humanité. Il a été entendu par un juge la même année. Depuis, cinq juges d’instruction se sont succédé, quittant à chaque fois leurs fonctions sans avoir le temps d’ouvrir ce dossier, qui ressemble à 25 tomes de documents compilés.

Depuis huit ans, Eric attend. Quand on est resté des mois sur une colline à courir ou se planquer, à voir les coups de machette décimer les autres et à se dire que ça va finir par arriver, qu’on va se faire «  machetter  », on sait patienter.

Mais on sait aussi que le délai n’est pas «  raisonnable  » au sens que lui donne la Cour européenne, alors Eric commence à presser les juges de ce pôle génocide qui vient d’être constitué. Décidément, les Français ont un problème avec les délais.

Jeudi 25 avril 2013, Eric arrive au pôle génocide du tribunal de grande instance de Paris, ce pôle aseptisé situé dans les locaux du pôle financier. Il y a des années, le bâtiment abritait le journal Le Monde, dont le grand reporter avait raconté cette « redécouverte  » du 30 juin 1994 et les cadavres d’enfants qui venaient d’être tués.

Le crime de génocide ne vieillit pas

Eric a demandé à être entendu, comme on demande à ne pas être oublié. C’est un comble pour un crime que le droit a précisément marqué du sceau de l’inoubliable en le traduisant juridiquement : imprescriptible. Au Rwanda, on dit que le crime de génocide ne vieillit pas.

Le génocide a tellement vieilli Eric que maintenant il rajeunit : c’est un jeune homme fringuant de 50 ans qui franchit les portes de cette annexe du palais. Il ne porte même pas sa plainte comme un fardeau, ses valises sont déjà trop pleines.

Eric se demande pourquoi aucun officier n’a été convoqué, il se demande si c’est par peur d’affronter l’armée. Eric est venu pour parler, mais aussi pour questionner. Et comprendre.

Avant de commencer l’audition, le juge lui dit de ne pas s’inquiéter, que ça ne devrait pas trop durer. Eric sourit mais ne comprend pas bien, il vient du Rwanda pour parler alors il dit simplement être là pour ça. Il raconte son histoire avec dignité et dit qu’on peut tout imaginer mais qu’on ne peut rien se figurer.

Le mot « exterminé  » revient cent fois

Bernard est reçu le lendemain. Il est maire d’un district, l’équivalent d’un préfet. Lui aussi s’est constitué partie civile en 2005. Même juge, même endroit que la veille. Bernard désigne tous les lieux où les gens ont été exterminés, on n’en finit pas, le mot «  exterminé  » revient cent fois. Lui, il avait la chance d’avoir trouvé un trou pour se terrer.

Le 27 juin 1994, Bernard est sorti de son trou pour parler aux militaires français. Mais ils lui ont dit d’y retourner. Bernard a eu de la chance, le 30, on l’a retrouvé dans son trou. Un journaliste décrit à la face du monde ce trou parmi les morts et voit Bernard s’éloigner vers les hélicoptères des militaires «  sans un regard pour le trou  ».

Bernard interroge le juge sur la durée de l’instruction et évoque les raisons de sa plainte. Il a déposé plainte sans regarder en arrière ; la plainte, c’est pour devant. Depuis 1994, Bernard ne regarde plus en arrière. Sinon, il voit un trou.

Le trou a sauvé Bernard, pas l’armée

Il dit que les militaires français les ont exposés au regard de leurs tueurs puis les ont laissés tomber, qu’ils n’avaient qu’à rester, qu’au pire, il y avait une heure de marche jusqu’à la base militaire, qu’ils auraient pu les escorter.

Quand les militaires sont repartis avec leurs fusils et leur équipement de radio, et avec une promesse de retour pour trop tard, Bernard leur a demandé de le «  tuer tout de suite  ». La nuit a passé, c’est au matin que les massacres ont recommencé. C’est le trou qui a sauvé Bernard, pas l’armée.

Une fois sa déposition achevée, le plaignant est raccompagné avec une poignée de main, le juge lui assurant qu’il «  cherche la vérité  ». Voilà qui tombe bien, Bernard vient de la déposer. Il quitte le juge sans se retourner.

Aller plus loin
  • Sur rue89.com

    Génocide rwandais : trois Tutsi accusent les Français de viols

  • Sur rue89.com

    Génocide rwandais : faire la lumière sur le rôle de la France


    Dossier Génocide au Rwanda sur le site de Survie
    http://survie.org/genocide/?lang=fr

    Il y a 15 ans, entre avril et juillet 1994, un génocide a endeuillé le Rwanda : le génocide des Tutsi. Ce petit pays d’Afrique centrale a vu massacrés en 100 jours, entre 800 000 et 1 million de personnes sous le prétexte d’être Tutsi ou pour s’être opposé à cette extermination.

    Ce dernier génocide du XXè siècle reconnu par l’ONU, a été planifié et a pu être mis en œuvre grâce au silence des grandes puissances et au soutien apporté par les autorités françaises aux génocidaires.

    Cette allégation, difficile à croire et à concevoir pour les citoyens français, repose pourtant sur de nombreux faits mis au jour par diverses enquêtes.

    Vous en retrouverez une grande partie dans les articles présentés .

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