Une tribune pour les luttes

Journal de notre bord - Lettre n° 55 (7 avril 2005)

Article mis en ligne le dimanche 10 avril 2005

http://culture.revolution.free.fr/

Bonsoir à toutes et à tous,

L’usage excessif des grands médias peut nuire grandement à
la bonne humeur. Le spectacle lamentable orchestré par les
gros bonnets du Vatican depuis une semaine traîne
terriblement en longueur. L’avalanche de commentaires et
dossiers spéciaux sur la carrière de leur gourou peut
engendrer à la longue une écoeurette aiguë comme on dit au
Québec. Puisque toutes sortes de chefs d’État et canailles
officielles sont à Rome pour la circonstance, ils n’auront
qu’un petit saut à faire à Monaco pour rendre hommage à un
de leurs collègues, le chef d’un paradis fiscal pour
milliardaires en tout genre, et en priorité français, le
pourvoyeur de distractions pour les feignants de la Haute
(la Jet Set).

Sur le gourou réactionnaire, misogyne et homophobe, il a
tout de même été relevé par ci par là que son combat contre les préservatifs était regrettable, pour ne pas avoir à dire criminel. Non content d’être contre le droit à l’avortement, il a soutenu et encouragé les commandos anti-avortement. Ce gourou s’est avéré singulièrement dangereux en d’autres occasions qui ont été le plus souvent escamotées, y compris par des quotidiens se faisant passer pour évolués et même vaguement de gauche. " Paradoxes et contradictions d’un homme combinant modernité et archaïsme " ont susurré les journalistes dévots.

Mais n’est-ce point ce même gourou qui a soutenu Pinochet et quelques-uns de ses semblables et sbires, dictateurs et
tortionnaires latino-américains, en diverses circonstances ?
N’a-t-il pas soutenu, couvert et aidé les religieux
catholiques génocidaires au Rwanda ?

Si les Versaillais d’aujourd’hui mettent leurs drapeaux en
berne et s’agenouillent devant la dépouille d’un tel
personnage, il y a là une cohérence indiscutable. En
attendant les drapeaux rouges et les drapeaux noirs ne sont pas en berne et l’esprit de la Commune n’est pas mort !


Idolâtrie
Cellules en place
Avec toute mon empathie
En poche
Baltiques
Irrécupérable
Alors ? Comment ça marche ?
Voix
Cinéma
In situ


IDOLÂTRIE

A côté du combat politique et social nécessaire contre tout ce qui est réactionnaire, personne ayant le sens du respect d’autrui n’a envie de dénigrer ou de mépriser ceux ayant des croyances religieuses ou autres, qu’il ne partage pas. Mais toutes les formes d’abandon de soi-même à une autorité sacralisée, supposée détenir savoir ou sagesse, suscitent un malaise. Surtout chez celles et ceux qui apprécient tout ce que l’esprit critique, rationnel et imaginatif, a créé de grand, de beau et de meilleur pour l’humanité. Cet esprit critique n’a jamais fait bon ménage avec les chefs et sous-chefs de sectes ou de tribus, microscopiques ou macroscopiques, indépendamment de la " raison sociale " qu’ils affichent.

Mais dans les contrées riches, même le chef idolâtré d’une
grosse et riche secte comme l’Église catholique court
toujours le risque d’être détrôné par une idole encore plus fascinante que lui, la Marchandise. En voici un exemple à partir d’une photo parue en première page du journal " Le Monde " daté du 6 avril. On voit le corps du pape défunt entouré par la foule. La plupart des gens regardent en l’air et non vers lui. Vers le Ciel ? Que nenni. Leur oeil est rivé sur l’écran de leur téléphone cellulaire, de leur appareil de photo numérique ou de leur caméscope. Toutes les marques sont là, bien exposées. Quelle promo ! A croire que le Vatican et les médias ont passé un deal avec Canon, Nikon, Nokia, Sagem et Minolta. Les meilleures photos devraient pouvoir se négocier bonbon.

CELLULES EN PLACE

Dans un monde que d’aucuns prétendent chaotique, il y a tout de même des éléments qui sont bien en place. Dès qu’une catastrophe ou un accident grave se produit, les médias et les préfets nous assurent qu’ " une cellule psychologique est en place ". Le secteur hospitalier de la psychiatrie est dans un état catastrophique mais les autorités saupoudrent pour un bref moment de " cellules psychologiques " certains lieux où des traumatismes se sont produits. Même dans le fin fond du Maroc, une " cellule psychologique " a pu réconforter des touristes français accidentés par un 4X4. Tant mieux pour eux. Tant pis pour la population locale crevant dans sa misère, sans aucune aide ni matérielle ni psychologique.

Ajoutons qu’une vague de licenciements brisant la vie d’une série de travailleurs et de leurs familles n’a pas encore droit à une " cellule psychologique " mais parfois à une " cellule de reclassement ". Ce composant moderne, quasi incontournable dans ce genre de délestage de main d’oeuvre pour doper les profits, vous évacue les licenciés en douceur vers le chômage ou un sale boulot encore plus mal payé que le précédent.

Un corps social sans coeur, avec quelques cellules éparses, ne devrait pas vivre très longtemps.

AVEC TOUTE MON EMPATHIE

L’empathie est un mot sur lequel on tombe désormais
quasiment à tous les coins d’articles ou d’interviews.
L’empathie est un concept qui marche très fort et qui a
réussi à ringardiser complètement la sympathie, sans même
lui laisser une petite place de temps en temps.

La notion de solidarité s’est faite aussi complètement
dégommer par la compassion. On est donc prié dorénavant de
s’intéresser aux autres de façon empathique ou d’aimer son
prochain de façon compassionnelle. Il faut bien relooker le langage. On a changé de siècle, que diable ! Bon, je suis tout de même preneur de l’empathie (pas tous azimuts
cependant). Mais je laisse la compassion, qui est une
passion triste, aux dévots et moralisateurs professionnels.

EN POCHE

Un des plus importants romans historiques du grand écrivain yougoslave, Ivo Andritch, " La Chronique de Travnik " vient d’être réédité dans la collection Motifs du Serpent à plume.

Les textes pleins de saveur de l’écrivain soviétique Isaac
Babel regroupés sous le titre, " Mes Premiers Honoraires ", viennent d’être réédités dans la collection folio.

BALTIQUES

Il est agréable de parler de quelque chose dont la valeur
marchande est dérisoire, la poésie. Du reste sa valeur
d’usage est également très réduite, surtout en France. Mais qu’importe. Nous avons découvert un poète suédois
contemporain né en 1931, Tomas Tranströmer, qui est déjà
traduit en 55 langues. A la suite d’un accident cérébral en 1990, il ne peut plus écrire que de très courts poèmes. Dans " Les souvenirs m’observent " (éd. Le Castor Astral), il raconte son enfance et son adolescence jusqu’en 1948. C’est un texte d’une grande fraîcheur et intéressant sur la vie quotidienne en Suède au cours de cette période.

Ses poèmes ont été regroupés dans un recueil intitulé
" Baltiques " (Poésie/Gallimard). Ils ont souvent la concision et la densité propres à certains poèmes chinois ou japonais.

La musique, ses voyages, la nature scandinave, la vie
citadine et ses interrogations philosophiques s’y mêlent et s’y percutent dans une clarté parfois fulgurante. Pour
aujourd’hui deux de nos poèmes préférés s’intitulent
" Anémones " (page 251) et " En mars -79 " (page 244) qui
commence ainsi :

" Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots
mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige. "

IRRÉCUPÉRABLE

George Grosz fut un dessinateur et un peintre féroce, le
plus féroce de tous, contre les infamies des classes
dirigeantes en Allemagne après 1918. Un de ses dessins
souvent reproduit montre un officier venant de massacrer les Spartakistes et s’écriant un verre de vin à la main et un sabre sanglant dans l’autre : " À ta santé, Noske ! La jeune révolution est morte ! " Noske était un ministre " de gauche", un social-démocrate qui avec l’appui de ses amis avait ordonné de noyer dans le sang l’avant-garde révolutionnaire allemande et de faire assassiner Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Certains dessins de Grosz lui valurent des procès dont son " Christ au masque à gaz ". Il réussit à quitter l’Allemagne pour les États-Unis en 1932, juste avant l’arrivée au pouvoir des nazis.

Dans son essai écrit en 1961 intitulé simplement " George
Grosz " (éd. Alia, 89 pages, janvier 2005), Günther Anders
livre ses réflexions non seulement sur ce grand artiste du
XXe siècle mais sur le statut de l’art à notre époque.
Certains artistes se sont prétendus révolutionnaires
remarque-il avec ironie mais " aucun ne souhaitait que
toutes ces révolutions se déroulassent ailleurs que sur des chevalets ". Finalement des riches accrochèrent " un
désastre encadré, des décombres surréalistes ou tachistes
aux murs de villas bien solides ". Grosz refusait avec
véhémence d’être récupérable de cette façon-là, de même
qu’il tourna le dos avec dégoût au sinistre " réalisme
socialiste " des staliniens. Grosz, le marxiste qui ne
transige pas, se retrouva dans les décennies suivantes en
porte à faux et dans une situation désespérante, ce
qu’explique Anders dans cet essai d’une intelligence à
couper le souffle qui exige au moins deux lectures.

Mais au fait, qui était Günther Anders, si ce n’est qu’il
fut le premier mari de la philosophe Hannah Arendt ? Pour le savoir, nous recommandons la lecture d’un autre essai très substantiel et pointu de Thierry Simonelli : " Günther Anders De la désuétude de l’homme " (éd. du Jasmin, 97 pages,
novembre 2004).

ALORS ? COMMENT CA MARCHE ?

" L’homme est-il homme parce qu’il marche sur deux pieds ? " s’interrogent Gilles Berillon et François Marchal dans un article du numéro d’avril de Pour la Science. La réponse est clairement non comme le suggère le titre de leur article :
" Les multiples bipédies des hominidés ". Depuis Aristote puis Linné, Darwin et enfin Huxley à la fin du 19e siècle, les caractéristiques du squelette de l’homme primate bipède étaient opposées aux caractéristiques squelettiques des grands singes actuels (hominoïdes) considérés comme non bipèdes. Depuis 1924 jusqu’à nos jours, les découvertes d’ossements fossilisés d’une quinzaine d’hominidés (ni singe ni homme) et les recherches sur le comportement des grands singes conduisent à casser l’idée que la bipédie est l’apanage du seul genre humain même s’il en est le spécialiste. Des études de simulations comparées de la bipédie chez plusieurs hominidés ont pu être réalisées à partir des caractéristiques morphologiques des fossiles de bassin, fémur, genou, etc. Les recherches pluridisciplinaires marchent bien, c’est le cas de le dire, et les résultats pourraient bien conduire à reconsidérer notre vision de la généalogie de l’homme dans les années à venir.

Signalons dans cette même revue un article très controversé mais stimulant de William Ruddiman où il argumente que les activités humaines de déforestation et d’irrigation au néolithique auraient pu (déjà) modifier le climat dans le sens d’un réchauffement par dégagement de dioxyde de carbone et de méthane. Valérie Masson-Delmotte et Dominique Raynaud lui opposent des faits importants. Le débat est ouvert. Mais quant au réchauffement actuel du climat dû aux gaz à effet de serre, tous les avis des scientifiques convergent.

VOIX

On ne se plaindra pas de la floraison de chanteuses sur la
scène du jazz ou des musiques du Monde. Certaines sont sans doute surévaluées mais il y a une diversité de talents qui mérite notre attention. L’américaine de Paris, Sarah Lazarus vient seulement de pouvoir réaliser un disque avec notamment Alain Jean-Marie au piano et Gilles Naturel à la basse (CD Dreyfus, " Give me the simple life "). Elle a une vitalité joyeuse, un swing et un sens de l’improvisation relativement rares à notre époque. Une autre chanteuse américaine, Madeleine Peyroux, a un timbre et un feeling originaux, avec comme un parfum de Billie Holiday et de Bessie Smith, sans chercher à l’imiter. Son dernier disque " Careless love " (CD Rounder universal) est aussi réussi que son précédent " Dreamland " (CD Atlantic) paru il y a huit ans.

Les amateurs de grandes voix féminines et de musique de
chambre doivent écouter une chanteuse de trente ans à la
tessiture très large et au phrasé raffiné, extraordinaire.
Elle est accompagnée d’un trompettiste de vingt-quatre ans
jouant des soli et contre-chants inspirés. Les autres
musiciens, flûtiste, saxophoniste ténor, pianiste, bassiste et batteur contribuent tous à l’atmosphère recueillie de cette session magique. La chanteuse s’appelle Sarah Vaughan et le trompettiste Clifford Brown. Ernie Wilkins assure la direction musicale et les arrangements. Ce CD Lonehilljazz (LHJ10163) offre en complément huit faces de la chanteuse avec son trio (John Malachi, Joe Benjamin, Louis Hayes) dont le fameux " Shulie A Bop ".

Au fait, toute cette belle musique a été enregistrée en
1954. La modernité, c’est ce qui ne se démode pas.
D’ailleurs Charlie Parker, un autre moderne définitif,
admirait beaucoup l’art de Sarah Vaughan.

CINÉMA

Plusieurs amis vous recommandent " Le cauchemar de Darwin ". La mondialisation à l’oeuvre ; comment les Européens peuvent manger de bons filets de perche du Nil respectant les normes sanitaires de l’Union Européenne, pendant que sur place la population mange les arrêtes et les têtes, et les gamins se fabriquent de la colle à sniffer avec les restes d’emballages plastiques.

IN SITU

Depuis la dernière lettre, nous avons mis en ligne des
points de vue sur trois romans : " Homme invisible, pour qui chantes-tu ? " de Ralph Ellison, " Mr. Potter " de Jamaica Kincaid et " L’Institut Benjamenta " de Robert Walser.

Bien fraternellement à toutes et à tous

Samuel Holder


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