Une tribune pour les luttes

Fermeture de la télévision publique grecque : un nouveau pas vers un régime autoritaire

13 juin Résistance La télévision publique grecque émet de nouveau, de manière clandestine,

Par Agnès Rousseaux, Ivan du Roy

Article mis en ligne le jeudi 13 juin 2013

http://www.bastamag.net/article3122.html

« Notre objectif, décidé en assemblée générale, est de continuer à transmettre nos programmes par tous les moyens  », explique Nicky Tselika, rédactrice en chef du journal télévisé d’ERT. Dans les studios, sur les plateaux, derrière les claviers et les caméras, journalistes et techniciens de la radio-télévision publique grecque, brutalement fermée le 11 juin par un décret gouvernemental, continuent de s’activer. En bas, dans le vaste hall et les couloirs attenants, des centaines de personnes bavardent, vont et viennent, occupant le bâtiment pour empêcher une évacuation par les forces de l’ordre.

Le signal des trois chaînes et des radios publiques s’est tu dans la soirée. Il aura fallu 12 heures aux ingénieurs et techniciens du service public pour imaginer une solution. Les obstacles étaient pourtant nombreux. Les émetteurs, sur les hauteurs d’Athènes, ont été coupés suite à l’intervention des forces de l’ordre. L’accès à Internet a été fermé par l’opérateur Forthnet, dont ERT est client, et qui possède par ailleurs un bouquet de chaînes satellitaires [1]. Le signal satellite a lui aussi été suspendu. Ce qui, selon George Katerinis, du syndicat national des journalistes Poesy, aurait provoqué l’ire du gouvernement chypriote. Car l’île n’a, du coup, plus accès aux programmes satellitaires diffusés via le réseau coupé de l’ERT. Même les communications téléphoniques sont limitées. La compagnie des télécoms grecque (OTE), dont Deutsche Telekom est l’actionnaire principal, aurait reçu l’ordre du gouvernement d’interrompre toute liaison vers l’extérieur du bâtiment.

Pourtant, un canal numérique continue de diffuser en direct les émissions de l’ERT, reprises également sur Internet. «  Depuis ce soir, environ 60% des Athéniens peuvent regarder notre programme », sourit un ingénieur technicien. La magie porte un nom : l’Union européenne de radio-télévision (UER, «  European Broadcasting Union  »). L’organe interprofessionnel représentant l’ensemble des radiodiffuseurs de service public d’Europe a fourni gratuitement un canal à ERT. «  Nous n’avons évidemment jamais été confrontés à un épisode de ce genre, qui est en réalité totalement inimaginable dans une démocratie », a expliqué au Monde le président de l’UER. « Nous savons, en revanche, que lorsqu’il postule à une adhésion (à l’Union européenne, ndlr), un État doit démontrer qu’il dispose d’un émetteur public indépendant et doté d’une autonomie de gestion. »

Ce qui est toujours le cas en Grèce, au grand dam du gouvernement. La liaison part du siège, relayé par satellite ou par de discrets opérateurs privés. « Je remercie vivement les syndicats de toutes les radio-télévisions publiques européennes qui ont pris parti contre la fermeture en nous aidant bénévolement à trouver les moyens d’émettre », poursuit le technicien, qui souhaite rester anonyme. «  Pour moi, ce n’est pas une question d’emploi ou de salaire, mais une question de liberté !  » Avec la grève de l’ensemble des journalistes audiovisuels grecs, ce 12 juin, les programmes de l’ERT clandestine étaient les seuls à être diffusés. Situation cocasse : le parti gouvernemental Nouvelle démocratie (droite) s’est plaint de ne plus avoir accès aux médias et d’être boycotté par ERT...

Combien de temps ces émissions improvisées peuvent-elle durer ? Les employés de l’ERT travaillent sous la crainte d’une évacuation du bâtiment par les forces de l’ordre, ce qui mettrait fin aux programmes qui y sont fabriqués. Mais se réjouissent de la solidarité de la population et de l’ampleur des protestations européennes. Les deux autres partis de la coalition gouvernementale – Pasok (Parti socialiste) et Dimar (Gauche démocrate) – souhaitent que l’ERT reste ouverte tout en étant restructurée. Ils ont demandé à être reçus par le Premier ministre. Cette crise interne pourrait déboucher sur un vote de confiance au Parlement, et d’éventuelles élections anticipées. « Nous allons résister contre cette action digne d’une dictature », assure de son côté la journaliste Nicky Tselika. Autour d’elle, chacun s’active pour continuer d’informer.

Notes

[1] Forthnet est en partie détenu par un fonds d’investissement des Émirats Arabes Unis.


Mis en ligne le 12 juin

(12 juin 2013)
A lire en entier avec les photos :
http://www.bastamag.net/article3117.html

Frappée par l’austérité, placée sous tutelle de la Commission européenne, la Grèce vient de franchir une nouvelle étape vers l’autoritarisme. Le 11 juin, le gouvernement a brutalement fermé par décret la radio-télévision publique. Sous prétexte de réduire le nombre de fonctionnaires, il se débarrasse ainsi d’un vecteur d’informations de plus en plus gênant. Au profit des chaînes privées, contrôlées par des intérêts économiques proches du pouvoir. Basta ! était aux côtés des milliers de manifestants qui ont entouré le siège de la radio-télévision pour retarder l’assaut des forces de l’ordre.

La nouvelle a provoqué la stupeur. Dans l’après-midi du 11 juin, le gouvernement grec a décrété la fermeture immédiate de la radio-télévision publique (ERT). Les forces de l’ordre ont pris le contrôle des émetteurs, alors que les salariés refusaient de quitter les lieux et continuaient de diffuser leurs propres informations. Et les écrans noirs sont progressivement apparus sur les canaux des trois chaînes de télévision. Les radios publiques se sont tues à leur tour. A l’annonce de la nouvelle, plusieurs milliers de personnes ont convergé vers le siège de l’ERT, occupé par les journalistes, les techniciens et les employés du service public.

« J’ai appris l’annonce officielle à 18h. Je ne réalise pas encore  », témoigne Tasos, technicien en CDD à la télévision publique. Le jeune homme regarde sa montre. « A partir de minuit je ne serai plus payé. Je suis allé ramasser mes affaires et mon ordinateur au cas où la police bloquerait l’accès du siège demain.  » Bureaux et couloirs sont en pleine ébullition. Dehors, journalistes, artistes et députés des partis d’opposition se succèdent au micro, devant une foule de 10 000 personnes venues protéger la télévision d’une intervention des forces de l’ordre. Quand résonne le début de la première émission émise par la radio clandestine grecque pendant la résistance à l’occupation nazie, en 1941. Tout un symbole, alors que la démocratie grecque est mise entre parenthèse depuis que la Troïka (FMI, Commission européenne, Banque centrale européenne) impose ses plans d’austérité successifs.


Une partie de la population privée d’informations

Le gouvernement justifie sa mesure par l’injonction de la Troïka de supprimer 2 500 postes de fonctionnaires d’ici juillet. En fermant la radio-télévision et en licenciant ses 2 650 employés, le Premier ministre, Antónis Samarás, réalise d’un coup cet objectif. ERT et ses trois chaines de télévision constituent « un cas exceptionnel d’absence de transparence et de dépenses incroyables  », a affirmé le porte-parole du gouvernement en annonçant la fin des programmes. « Cette décision est prise en dehors de toute raison. La télévision publique ne pèse pas sur le budget national car elle est financée par la redevance et la publicité, explique à Basta ! Nicky Tselika, rédactrice en chef du journal télévisé de l’ERT. L’État va même perdre de l’argent avec cette décision, car les chaines de télévision étaient excédentaires. »

Les véritables raisons de cette brutale décision ne seraient pas uniquement économiques. « Ils diminuent le nombre d’employés et œuvrent en faveur des chaînes privées, dont plusieurs sont contrôlées par des groupes du BTP  », avance George Katerinis, du syndicat national des journalistes Poesy. Les chaînes privées récupèreraient ainsi l’audience, la manne publicitaire et les émetteurs de l’ERT. «  La télévision publique était la seule à avoir une information à peu près neutre. Et la seule à émettre sur tout le territoire, jusque dans les îles grecques. Le gouvernement ferme l’accès à l’information à une partie de la Grèce, ajoute-t-il. C’est aussi la seule chaine à avoir des programmes éducatifs. Tout cela s’arrête ce soir. »

Dérive autoritaire

«  La télévision publique est la seule à parler des grèves et des mouvements sociaux, analyse Adonis Kashitas, qui a travaillé pendant 30 ans comme cameraman. Ils veulent détruire tout mouvement de contestation, à commencer par l’information ». « Le gouvernement a complétement dévalorisé notre travail ces dernières années, complète Nicky Tselika. Voir les gens exprimer ainsi leur solidarité nous touche beaucoup.  »

(...)

Cet article vous a intéressé ? Basta ! a besoin de ses lecteurs
pour poursuivre son travail, faites un don.

Retour en haut de la page

Répondre à cet article

Capitalisme/anticapitalisme c'est aussi ...

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 | ... | 160

International c'est aussi ...

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 | ... | 385

Médias c'est aussi ...

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 | 45