Une tribune pour les luttes

La Question sociale

revue libertaire de réflexion et de combat

Article mis en ligne le vendredi 22 avril 2005

PROJET

Pourquoi La Question sociale ?

La question sociale - qui renvoie à la nécessité de mettre fin à l’aliénation salariale par l’émancipation des travailleurs et l’instauration d’une société d’êtres libres et égaux, dont dépend aussi désormais la survie de l’espèce humaine - reste aujourd’hui entière. En dépit de toutes les élucubrations sur la fin de la lutte de classes, elle continue à occuper une position centrale dans l’histoire et dans la vie des hommes.

La question sociale, rappelons-le, est aussi une question politique : elle renvoie à la façon dont les exploités s’organisent dans leurs luttes, à leurs rapports avec les institutions de ce système et surtout aux formes d’autogouvernement qu’il leur faudra mettre en œuvre pour modifier en profondeur la société.

Un siècle et demi nous sépare de la naissance de la Première Internationale, mais les problèmes qu’elle avait soulevés sont toujours à l’ordre du jour. La révolution reste à faire : elle sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ou ne sera pas. Or, pour envisager la renaissance d’un projet d’émancipation sociale, il faut repartir de ce qui lui avait permis d’exister : un mouvement social large, profond, radical, tel qu’en ont connu les moments clés de l’histoire du mouvement ouvrier, en France, en Russie, en Allemagne, en Italie, en Argentine, en Espagne...

Pourquoi « libertaire » ?

Plus qu’à une mouvance constituée, ce terme renvoie pour nous à la volonté de ne pas faire l’impasse sur la question de l’Etat. Après l’effondrement du bloc de l’Est, après la faillite du modèle de socialisme/communisme d’Etat, il nous semble impossible, si l’on veut redonner vigueur à l’utopie communiste, de ne pas prendre clairement position sur un principe : l’émancipation des exploités ne peut passer par la conquête, pacifique ou violente, électorale ou putschiste, de l’appareil d’Etat par une minorité de révolutionnaires agissant en leur nom. Si la question des formes que peut et doit prendre cette auto-émancipation reste pour nous une question ouverte, nous tenons ainsi à éviter des réponses faussées par des questions mal posées.
Nous pensons qu’il faut revenir aux sources des idées et des pratiques qui ont fondé la lutte pour l’émancipation des travailleurs : aux principes la Première Internationale et de la déclaration de Saint-Imier, aux expériences multiples des "wobblies", des anarcho-syndicalistes, des syndicalistes révolutionnaires (même si ce terme cache souvent une grande ambiguïté sur la question de l’Etat), des communistes de conseil, des marxistes antiléninistes, et de tout ce qui va dans la direction d’une remise en cause de l’emprise de l’Etat et du capitalisme sur la vie des êtres humains. Par certains aspects, en effet, le capitalisme d’aujourd’hui semble nous ramener à des conditions de la lutte de classe proches de celles de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, notamment par le retour à une forte polarisation sociale et à une démocratie autoritaire.

Mais nous savons aussi que, dans les pays où le capitalisme de marché s’est imposé depuis longtemps, l’Etat est devenu peu à peu un élément quasi constitutif, « naturel » de l’organisation en société, et que la demande de sécurité poussée par des contradictions sociales de plus en plus aiguës lui redonne chaque jour une crédibilité en tant que seul recours imaginable contre la décomposition des liens et des valeurs. Qu’en conséquence, la critique de l’Etat est à reformuler, sans sectarisme mais sans complaisance, en des termes qui lui donnent une pertinence aux yeux de tous ceux qui sentent désormais la nécessité d’une transformation sociale radicale sans en trouver la voie.

Précisons enfin que nous n’entendons pas travailler contre les organisations libertaires d’aujourd’hui, mais plutôt à côté d’elles, pour contribuer à renouveler la culture militante de ce milieu, à élaborer une véritable culture critique ne se bornant pas à la répétition rituelle des principes sacrés de l’anarchisme, mais se montrant à la hauteur des enjeux dictés par les contradictions de la société où nous vivons.

Pour quels lecteurs ?

Dans notre esprit, nous nous adressons d’abord à ce milieu, malheureusement assez restreint, de gens réactifs, disponibles, généreux, capables de se poser des questions sur une société qui ne les satisfait pas et sur les moyens de la changer en profondeur. Mais, plus généralement, nous nous adressons à tous ceux qui pensent que le capitalisme nous mène au désastre, et qui lui cherchent une alternative, sans exclusive.

Nous savons cependant que c’est dans la réalité des luttes que la rupture du consensus non seulement se pratique, mais parvient à se penser, se cherche un horizon. Non que le travail théorique soit vain, mais lorsqu’il s’effectue dans le cadre fermé du privé, sans se confronter aux interrogations et difficultés des luttes concrètes, il est le plus souvent producteur de sectarisme, assumé ou inconscient, et fournit rarement des réponses aux questions que se posent les acteurs de ces luttes, et plus généralement ceux pour qui un changement radical suppose d’abord disponibilité et engagement concret. C’est pourquoi un des buts essentiels de la revue sera d’articuler la réflexion théorique à un regard critique sur les luttes d’aujourd’hui, leurs potentialités et leurs limites, en prenant au sérieux les questions qu’elles posent. En deux mots, de faire un usage pratique de la théorie.

Précisons toutefois, par précaution, que nous ne confondons pas luttes et manifestations de protestation d’acteurs du « mouvement social » autoproclamé ou d’un altermondialisme où grenouillent toutes sortes de prétendants à une gestion rationnelle d’un capitalisme irrationnel. Par luttes nous entendons tout ce qui met concrètement en cause les règles du pouvoir dans l’intention de satisfaire des exigences et des besoins collectifs. Et le fait que ces luttes continuent dans leur majorité à se mener dans le cadre de l’exploitation du travail, opposant les salariés à leurs patrons, non seulement ne nous apparaît pas comme un phénomène d’arrière-garde, mais nous ramène à ce qui reste à nos yeux l’antagonisme central, celui sur lequel aucune transformation révolutionnaire ne peut faire l’impasse.
Ce choix nous impose quelques exigences quant à la teneur des articles. Pas de langue de bois, mais pas non plus de langage de spécialistes, si radicaux soient-ils. Nous insisterons pour que, simples ou complexes, les problèmes traités le soient dans une langue aussi claire que possible. Refus, donc, de tout hermétisme dans l’expression. La pensée ne peut être révolutionnaire qu’à condition que les acteurs des luttes puissent se l’approprier.

Avec qui ?

Nous n’avons pas peur de la diversité des opinions. Nous aimons le débat contradictoire, mené si possible dans une ambiance fraternelle et joyeuse. Nous cherchons donc à travailler avec des copains qui sachent autant écouter et lire que parler et écrire ; comprendre le point de vue de leur interlocuteur et lui apporter la contradiction sans chercher à l’écraser ; accepter d’être contredits sans se sentir attaqués ; mais aussi aller droit au cœur des problèmes sans chipoter sur les virgules. Car si nous souhaitons contribuer à développer une « culture du conflit » contre la société qui nous entoure, nous voulons aussi pratiquer une « culture du dialogue entre camarades », en refusant le « narcissisme de la petite différence » qui consiste à taper sur son voisin le plus proche, et qui a empoisonné la vie de l’ultragauche et des milieux libertaires.

Comme nous pensons qu’il faut réfléchir à l’échelle où les problèmes se posent, nous tenons beaucoup à un regard international sur les problèmes, et pas seulement sur le plan théorique. Nous irons donc à la recherche de contributions permettant de comprendre comment la question sociale se pose ailleurs que chez nous. Le travail de recherche dans les revues étrangères, de sollicitation de camarades étrangers, puis de traduction, aura donc une place importante. En retour, nous tâcherons d’avoir toujours en tête, dans la rédaction et le choix des articles, l’éventualité que ceux-ci soient traduits et publiés dans d’autres langues et coins du monde.

Nos emplois fictifs et notre caisse noire

Nous ne sommes pas payés par la CIA et n’avons pas non plus trouvé le trésor de feu le KGB. Nous n’avons pas derrière nous de puissante organisation politique ou syndicale, ni même de chapelle groupusculaire. Pour faire sortir la revue, il nous faudra vider nos poches. Tous ceux, amis ou camarades, qui auraient l’envie et le courage de nous soutenir dans une entreprise aussi hasardeuse sont forcément bienvenus. Mais soyons clairs : nous défendrons notre indépendance comme la prunelle de nos yeux.

Outre le travail d’écriture et de discussion/sélection, faire une revue veut dire relire, mettre en page, faire imprimer et diffuser, mettre sous pli, assurer la comptabilité et le travail administratif. Toutes les offres d’aide seront bienvenues. Le problème de la diffusion est cependant le plus délicat. Nous avons des raisons de penser que, si la revue répond à un besoin (ce que nous croyons), elle trouvera ses lecteurs et survivra, d’une manière ou d’une autre. Mais cela ne se fera que si l’on se donne tous les moyens d’obtenir une bonne diffusion. Ce qui n’est pas facile. Nous adopterons à contre-coeur les structures que la République française nous impose (directeur de publication, numéro de commission paritaire, dépôt légal, compte courant, code barre, etc.) pour une diffusion en librairie. Mais les structures de distribution de ce genre de presse étant d’une très faible efficacité, nous comptons beaucoup sur les relais militants pour assurer une distribution dans les lieux et les occasions de rencontre où la revue peut trouver ses lecteurs.

Nous ne voyons par ailleurs aucune raison de reculer devant les possibilités de diffusion qu’offre Internet. Nous comptons donc créer rapidement un site Web, pour mettre en circulation auprès des internautes les articles publiés (voire certains qui n’auront pas trouvé de place dans la revue) et accueillir des réactions de lecteurs - mais aussi, à plus long terme, pour créer des archives historiques et offrir une série de liens renvoyant à des sites et textes intéressants. Plus qu’une concurrence déloyale, nous voyons en effet dans le Web la possibilité d’élargir l’audience de la revue, voire le réseau de ses collaborateurs. Un réseau que, à terme, il sera sans doute bon de faire vivre en organisant des rencontres.

Nos questionnements

Nous sommes conscients qu’une revue de ce genre ne pourra vivre et se développer qu’à travers le débat contradictoire. En ce sens, il ne nous semble pas inutile de formuler succinctement les questionnements qui sont les nôtres actuellement, afin de donner une idée de la direction dans laquelle nous comptons orienter nos efforts. Ce n’est pas un programme, tout juste un cadre de discussion préalable.

1) Qu’en est-il du capitalisme ?
- Nature, réalité et limites de la mondialisation.
- Le « libéralisme » est-il l’avenir du capitalisme ou des contradictions sont-elles déjà à l’œuvre (sur le plan environnemental notamment) qui condamnent celui-ci à muer à plus ou moins brève échéance ?
- Crise/crises du capitalisme : revisiter le débat ancien à la lumière du capitalisme contemporain, et des différentes manifestations de crise économique et sociale à travers le monde.
- Evolutions géopolitiques sous l’effet des rivalités entre puissances capitalistes.

2) Le champ du politique
- Le recul du champ d’intervention de l’Etat et la progression des logiques mafieuses : quelles conséquences perceptibles et prévisibles ?
- Que signifie la progression des politiques répressives dans un contexte « libéral » (quid de l’idée de liberté) ? Jusqu’où peut-elle aller sans desservir les besoins du capitalisme ?
- La fracture classe politique / société civile peut-elle être réduite dans le cadre de ce système ? Nature et évolution possible des courants populistes.
- Une repolitisation par le bas est-elle en cours à travers les luttes et de quelle ampleur ? (Quelles couches sociales concerne-t-elle, notamment) ? Est-elle condamnée à produire un nouveau réformisme et de quelle nature ? Le mouvement altermondialiste est-il déjà, et seulement, une expression de ce nouveau réformisme ?

3) Les problèmes de la transformation révolutionnaire
Repenser :
- l’économie des besoins humains en tenant compte de la réalité du développement technique de la société (que faut-il détruire ? conserver ? transformer ?) ;
- une répartition égalitaire du travail socialement utile et nécessaire en tenant compte de la réalité du développement technique ;
- une gestion collective du "bien public" qui ne soit pas un nouveau recours à l’Etat ;
- la nécessaire réappropriation des moyens de production dans le contexte d’éclatement géographique de la production qui caractérise notre époque ;
- la démocratie de base dans un contexte productif et culturel transformé.

Chercher à voir quels débuts de réponse se dessinent dans les luttes en cours à travers le monde (en Amérique latine notamment), sans hésiter à passer au crible de la critique les vieux modèles collectifs fondés sur un compromis entre les classes (les formes diverses d’Etat-providence). S’interroger aussi sur les modèles de transformation sociale que défendent, explicitement et implicitement, les forces politiques qui jouent un rôle dans ces luttes.

Revenir sur certaines expériences du mouvement ouvrier mondial - et les débats qui les ont accompagnées - et voir en quoi elles éclairent encore les problèmes du présent.


Un petit mot d’histoire

La Question sociale a servi de titre (en italien surtout) à diverses publications du mouvement anarchiste dans la période située entre la fin de l’Internationale anti-autoritaire et la naissance du mouvement anarcho-syndicaliste. Il apparaît à Buenos Aires en 1883 puis de 1894 à 1896, à Florence de 1883 à 1889, à Paterson (New Jersey, USA) entre 1895 et 1908, à Trieste en 1910 (qui fait alors part de l’empire austro-hongrois) et à New York de 1914 à 1916, dans des journaux qui sont quasiment tous l’expression de courants partisans de l’organisation ouvrière et de milieux ayant mûri dans l’émigration. Dans ces journaux une large place est généralement faite au débat, et les luttes sociales occupent une place centrale. On retrouve plus d’une fois le nom d’Errico Malatesta parmi les rédacteurs, et notamment dans La Questione sociale publiée en 1899 à Paterson. Or cette ville deviendra en 1913 le théâtre d’une des plus grandes grèves du textile, menée par les Industrial Workers of the World, qui organisaient essentiellement la main-d’œuvre immigrée et non qualifiée Tout porte donc à croire que ce journal a joué un grand rôle dans la formation politique du milieu militant moteur de cette grève, comme de celle de Lawrence qui l’a précédée d’un an, et plus généralement dans la formation des milieux militants d’origine libertaire qui se sont engagés dans les IWW.

En France, ce titre a été porté par plusieurs publications parues entre 1885 et 1898, à Bordeaux, Lyon et Paris. Celle dont la durée de vie fut la plus longue est la revue socialiste révolutionnaire, d’origine blanquiste et ayant évolué vers le marxisme, publiée à Paris par P. Argyriadès et Paule Mink. Elle se caractérise pour son ouverture et par une grande attention portée à la condition des ouvriers et à leurs luttes à l’échelle internationale.

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