Une tribune pour les luttes

Nous, les sans-papiers, accusons

Article mis en ligne le mardi 5 novembre 2013

La loi française (loi Pasqua et suivantes) a créé un type particulier de travailleurs délinquants : les travailleurs immigrés sans-papiers, notamment ceux qui viennent des anciennes colonies françaises d¹Afrique, exploitées aujourd¹hui comme hier par l¹État français et les sociétés françaises.

En vertu de la loi, les sans-papiers sont devenus, sur le sol français, les esclaves d¹aujourd¹hui. Ils exercent en France un travail illégal et pour cela ils doivent être punis. Le résultat de ce système mis en place par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, a été de pousser
ouvertement et délibérément à l¹illégalité, et les sans-papiers dans la
clandestinité du travail au noir.
Ceux-ci se trouvent depuis à la merci des nombreux patrons négriers poussés comme des champignons, à l¹ombre de la loi. À la merci de salaires de famine et de toutes sortes de vexations.

Depuis qu¹elle est revenue au pouvoir, la gauche a arbitrairement et de
beaucoup aggravé cet état de choses. Et elle mène la vie la plus dure à des centaines de milliers de travailleurs étrangers vivant en France depuis des années.

Avec la circulaire du ministre de l¹intérieur du 28 novembre 2012, la voie royale de leur régularisation passe par le travail. Comment ? en réduisant
sa possibilité à une peau de chagrin : les sans-papiers doivent désormais fournir les bulletins de salaire de leur travail passé, ce qu¹ils ne peuvent
évidemment pas faire (sauf cas exceptionnel), acculés qu¹ils sont au travail
au noir par la loi : « écrasés par la loi  », ainsi qu¹ils le crient dans leurs slogans.

NOUS, LES SANS-PAPIERS, ACCUSONS : Voilà qu¹on nous pousse maintenant à faire de fausses cartes pour pouvoir faire de vraies déclarations !

Nous avons dénoncé cela en détail dans la pétition « VALLS DÉMISSION ! » Diffusée (dès le 6 septembre) pendant la marche du Grand Paris des sans-papiers, puis déposée à l¹Élysée le 11 octobre.
Un ministre peut-il se placer au-dessus de la loi ? Peut-il, selon les règles qui régissent les pouvoirs de l¹État, promulguer par voie réglementaire une circulaire qui est une loi de fait de son chef, bien pire encore que la loi votée par le parlement, et même en contradiction patente avec elle ?
Voilà en bref la question posée par notre pétition. Nous en avons appelé au chef de l¹État selon l¹article 5 de la constitution : qui prévoit que le
Président de la république «  assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics  » ; et avons demandé la démission du ministre pour abus de pouvoir et « non respect systématique de la loi  », à l¹encontre des travailleurs sans-papiers.

Pas de réponse à ce jour. Mais voilà l¹affaire LEONARDA. Nous pensons avoir là, entre autres, la réponse de l¹Élysée à notre question. Ce n¹est plus un de ses ministres, c¹est le Président de la république lui-même qui apparaît enfreindre ouvertement, et inviter l¹État à enfreindre, les lois de la république.
Leonarda est une jeune fille de quinze ans (ni mariée ni émancipée légalement). Dans son cas, l¹autorité parentale ne peut donc prendre fin qu¹en présence d¹un retrait des droits des parents ordonné par le tribunal.
Ce dernier ne peut, en droit français, être saisi que par le ministère public, un membre de la famille ou le tuteur. Tel n¹est pas le cas, d¹après les infos des médias.
Le Président de la république, avant d¹en appeler à la volonté de la jeune fille, avait à en appeler à celle de ses parents et à obtenir, dans le respect de la loi, leur consentement préalable. Ce qu¹il n¹a pas fait. Il a invité Leonarda à rentrer en France ignorant ses parents. Se permettant d¹inciter publiquement une mineure à se soustraire à l¹autorité parentale. Se plaçant au-dessus et contre la loi française. Édictant de fait, de sa place au sein de l¹État, de nouvelles règles de loi de son chef.
Cela pour la galerie : pour faire apparaître, aux yeux du monde, un « socialisme à visage humain  », bon enfant. Pour déguiser la xénophobie institutionnelle déployée par son ministre sous son mandat.

Ces deux exemples (continuité du chef de l¹État par rapport à son ministre,
et du pouvoir socialiste de haut en bas et vice-versa) sont deux indices
convergents, et, pour ainsi dire, comme deux interstices particuliers (qui
nous touchent directement, en tant que sans-papiers), dans lesquels glisser le regard et entrevoir se profiler quelque chose de plus grand et de plus grave : un dessein autoritaire à côté duquel pâlit celui qu¹on attribuait
hier encore à Sarkozy. Une perspective où, au-delà des coups portés à la loi pour la galerie médiatique, on voit apparaître autre chose : cet autre chose qui, dans l¹histoire, commence souvent d¹une manière, pour toujours finir d¹une tout autre.

Plus on est faible à l¹égard des forts, et plus on est forts à l¹égard des faibles. Plus on se met à plat ventre devant les patrons et auteurs de la misère du monde, et plus on n¹en fait porter la responsabilité qu¹aux
misérables eux-mêmes. Pour pallier son impuissance envers les uns, on gonfle les biceps de l¹État face aux autres. « L¹État c¹est moi ! », « la loi c¹est moi !  » : voilà ce qu¹il importe de faire apparaître.

Un aphorisme classique de la première réflexion politique moderne dit qu¹on
ne peut gouverner sans mensonge et sans crime. Désormais, il faut y ajouter au moins ce complément : et sans ignorance de l¹histoire.

NOUS, LES SANS-PAPIERS, ACCUSONS : C¹est gouverner par le mensonge politique que de dire que pour vaincre le Front national il faut lui arracher ses armes ­ en les érigeant en xénophobie et racisme d¹État !

NOUS, LES SANS-PAPIERS, ACCUSONS : C¹est, devant l¹histoire, gouverner par le crime politique que de vouloir faire aujourd¹hui d¹une manière «  douce  » ce que le Front national dit vouloir faire de la manière forte ! On banalise ainsi ses idées. Ainsi on confère légitimité et latitude morale à l¹inavouable et à l¹innomable. C¹est par une telle banalisation qu¹on crée la base, dans l¹opinion publique, de la grande criminalité politique de demain !

NOUS, LES SANS-PAPIERS, ACCUSONS : C¹est gouverner par l¹ignorance de l¹histoire que d¹enterrer, pour des calculs électoraux, les leçons d¹un passé européen tout récent ! Le terreau des fascismes, d¹abord nationaux et nationalistes, puis racistes et génocidaires, n¹ont pas été, historiquement, les groupes d¹extrême droite, mais les mouvements socialistes et sociaux-démocrates, à commencer par le premier, l¹italien. Les socialistes européens d¹aujourd¹hui peuvent-ils avoir la mémoire aussi courte, ignorer l¹abc de leurs glissements et transformations passés ?

NOUS, LES SANS-PAPIERS, ACCUSONS : Si la mondialisation de l¹économie est un fait majeur du monde contemporain, il s¹ensuit que celle du marché du travail, donc la mobilité des prolétaires, est une tendance majeure tout aussi inéluctable. Vouloir arrêter les migrations des pauvres de ce monde n¹est alors ou qu¹un énorme mensonge électoral, ou qu¹un rêve réactionnaire.

Ces migrations pourront se faire de manière plus ou moins pacifique, ou très violente. Selon une politique de reconnaissance de la légitimité (et des
conséquences pratiques) de la revendication de libre circulation des
personnes ; ou bien selon une politique de crispation sur des pratiques et des idées xénophobes qui préparent déjà, aujourd¹hui, les massacres et
génocides de demain, aussi épouvantables que ceux d’hier.
Hélas ! c¹est dans ce deuxième sens que va, en face de tragédies telles que celle de Lampedusa, la proposition du Président de la république à l¹Europe : renforcer le premier responsable de tous ces morts, l¹agence européenne créée pour la chasse aux migrants de l¹Afrique : FRONTEX !

5 novembre 2013

Coordination 75 des sans-papiers (CSP75) - FASTI - la Voix des sans-papiers

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