Une tribune pour les luttes

Témoignage

Gaza - désolation et dignité

Article mis en ligne le dimanche 8 mai 2005

Vous trouverez ci-dessous un compte-rendu rapide d’un séjour effectué en Palestine par une adhérente de Palestine 13, Ariane Monneron, dans le cadre d’une mission organisée par Palestine 33. Ariane Monneron animera dès que possible une réunion publique pour rendre compte de ce qu’elle a vu, principalement à Gaza, mais également en Cisjordanie.

PALESTINE 13


27 Avril 2005

La bande de Gaza, c’est un territoire de 360 km2, les colonies, routes et infrastructures militaires israéliennes en occupent grosso modo 40 %, soit 144 km2 pour 7000 colons, il reste 216 km2 pour 1 million 400.000 palestiniens, soit une densité de 6500 par km2, une des densités les plus élevées au monde, si ce n’est la plus élevée.

Palestine 33 est une association qui apporte un soutien humanitaire suivi dans la bande de Gaza depuis 1991. J’ai eu la chance d’accompagner du 13 au 24 Avril une petite mission de 5 personnes (son président, Jacques Salles, qui a des contacts amicaux et de collaboration avec les principales ONG et syndicats, 1 ingénieur agronome, 1 professeur d’histoire, 1 sage-femme dont la langue maternelle est le palestinien, 1 infirmier, et moi-même je suis médecin). De ce fait, nous avons rencontré et travaillé avec des responsables de la santé, de l’agriculture, d’organisations politiques et syndicales, et surtout le " tout venant ", nuées d’enfants en particulier. Nous avons pu rentrer dans la bande de Gaza grâce à l’intervention de longue date du consulat de France auprès du gouvernement israélien.

Toutes les frontières terrestres et maritimes sont hermétiquement contrôlées par l’armée israélienne, il existe un seul point de passage possible depuis Israël si l’on a les très rares autorisations nécessaires : le check-point d’Erez. 5000 manœuvres palestiniens, soit 0.3% de la population, bardés d’autorisations, se rendent actuellement chaque jour en Israël, après de très longs contrôles. Les Israéliens n’ont pas le droit de se rendre à Gaza, excepté dans les colonies, et pour cela ils disposent d’un réseau routier à eux hautement sécurisé et interdit bien sûr aux Palestiniens, chaque véhicule de colons ou presque étant escorté par l’armée. Le passage d’Erez est cauchemardesque. Après un très long contrôle, à l’ombre du mur, dans les barbelés et les ordures, des passeports et autorisations par des jeunes soldates hautaines, fusil-mitrailleur sur la hanche, après passage des bagages aux rayons X, on marche à pied dans un tunnel de quelques centaines de m de long, fait de dalles de béton identiques à celles du mur, éclairé artificiellement, désert, coupé de 5 ou 6 hauts tourniquets (mieux vaut s’y glisser mince et sans valise !), couvert. En guise de bruitage intermittent, des ordres hurlés par haut-parleurs de soldats invisibles tapis derrière. On finit par buter sur un grille fermée. Ce dispositif est bien pire qu’il y a 3 ans. Au bout d’un moment qui paraît long, la grille s’entrouvre sans bruit, on arrive dans le tunnel palestrinien, en lambeaux, sinistre tout cassé et sale, pour arriver sur une table en bois où siègent 4 à 5 policiers palestiniens bonasses, et puis voilà la lumière aveuglante du dehors. Le passage prend, pour nous, 1 heure à 1 heure 1/2, pour les manœuvres israéliens, parfois bien plus. A part Erez, rien, rien, aucun autre passage possible sauf un passage par l’Egypte essentiellement pour les palestiniens, qui lui, tient du parcours du combattant : il est bien sûr contrôlé par l’armée israélienne. Ca prend 5 h, ou 8 h, ou quelques jours, ou beaucoup de jours. Je ne le connais pas.

Gaza ! Qu’y a-t-il dans cette cage ? Beaucoup de belles choses, contre vents et marées, et beaucoup de drames humains.

Gaza ville, d’abord. (En réalité, toute la bande de Gaza est construite, et constitue les faubourg de Gaza, seul un Gazaoui peut savoir dans quelle agglomération il se trouve). C’est un coup dans l’estomac, c’est une frénésie de construction, des milliers, des dizaines de milliers d’immeubles de plusieurs étages (construits en montant des seaux de béton par treuil, il n’y a pas de grues, interdites car un danger potentiel pour Israël), au milieu de bâtiments en ruines et de bidonvilles. Des " rues " entières (sable, cailloux, un peu d’asphalte) de buildings en construction. Immeubles pas laids du tout, avec placage en pierre et ouvertures harmonieuses. Construits par les banques du Moyen-Orient, qui les louent ou les vendent à crédit. C’est qu’il y a du monde à loger, mais la plupart n’y aura pas accès.

La circulation : démente pour nos esprits européens, mais efficace. Les charrettes à âne (fruits et légumes) le disputent aux bus et voitures, camions, tout a l’air de s’enchevêtrer, mais non, les subtils Gazaouis dénouent vite les bouchons, inextricables pour nous, et sans policiers ni code la route.

Qui croise-t-on dans cette fourmilière ? Des femmes le plus souvent avec un voile sur les cheveux et une longue tunique (le fait n’est pas que religieux, c’est une tenue traditionnelle qui a le mérite de gommer les différences sociales). Des cohortes d’écoliers et d’écolières en uniforme. Des enfants partout. Des hommes d’affaire et des ouvriers, des Bédouins.

Le comble de la honte humaine : le camp de Khan Younès, au niveau du check-point israélien de Toufa, qui interdit depuis 4 ans toute sortie des 3000 habitants du camp d’El Mawasi, parce que la colonie israélienne de Gush Katif l’encercle. Au pied du fameux mur, au milieu d’un paysage lunaire de bâtiments fracassés, de fondrières d’eau sale, de détritus, campe une misérable population, en attente hypothétique d’un retour vers le camp. Ils nous apostrophent violemment, désespérés. Bien sûr, impossible pour nous non plus de rentrer dans le camp, souvent razzié par les colons (cultures et bicoques détruites, la seule école est sous tente et préfabriqués, et il fait froid l’hiver, pas de médicaments pour l’unique médecin). Mais c’est le black-out, ça ne doit pas se savoir...

Qui avons-nous rencontré dans cette fourmilière ?

Outre beaucoup de gens du peuple, beaucoup de responsables d’ONG palestiniennes, de syndicats ou mouvements, de partis politiques.

Pour les partis politiques, notre sélection n’a pas été représentative, car nous n’avons pas rencontré en tant que tels des responsables du Hamas, premier parti de Gaza, estimé rassembler actuellement près de 70% des intentions de vote. Il s’agit d’un courant religieux proche des Frères Musulmans égyptiens, fondamentaliste. Depuis les assassinats ciblés de Cheick Yassine et de son successeur Rantissi, il y a quelques mois, la jeune garde, pour gagner les élections, semble mener, d’après ce qu’on nous a dit, un jeu moins clair. Exemple : l’Université islamique de Gaza recevrait de l’argent des USA, aurait signé avec des ONG US (telles US Aid) une charte qui interdit aux bénéficiaires de l’aide américaine d’aider les familles des victimes de l’Intifada), est donc capable de distribuer des aides la veille des élections, bref, la diplomatie américaine semble vouloir introduire le ver dans le fruit, dans le but de faire régner bientôt le chaos, la guerre civile, tant attendue par son protégé israélien. Ca s’est déjà vu dans le passé : les USA avaient aidé le Hamas contre le Fatah, parti de Yasser Arafat. Le Hamas n’est pas du tout alter-mondialiste, pas du tout proche non plus de la mouvance Ben Laden.

Nous avons rencontré peu de gens du Fatah, certains, cependant. Le Fatah n’a pas une très bonne image à Gaza, en ce moment, pas tant le Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, respecté, que certains vieux caciques du régime, pour quelques-uns très certainement corrompus. Cependant, la population dans son ensemble reconnaît que le Fatah s’est beaucoup mieux comporté que la plupart des régimes arabes actuels. Elle sait aussi que Mahmoud Abbas est mis dans une situation impossible par le gouvernement Sharon, qui par ex. au lendemain de l’assassinat à coups de char de 3 gamins de 13 ans jouant au foot-ball dans la bande de Rafah, trop près de la frontière, il y a moins de 3 semaines, s’est plaint à Bush que les palestiniens aient tiré quelques roquettes, qui n’ont fait aucun dégât. Selon Sharon, le terrorisme reprenait : bonne raison de n’appliquer aucune des clauses de Sharm-el Cheikh.

Nous avons surtout rencontré des gens dits de gauche, encore que ce vocable ne soit pas à comparer au nôtre. Le PC et le FPLP sont faibles. Mais émerge un nouveau mouvement, pas encore structuré en parti, le " palestinian national initiative " PNI de Mustapha Barghouti. L’homme est anciennement communiste, médecin, homme politique très respecté ; il a fait 20% des voix à la présidentielle de Janvier. Le PNI dit ne recevoir aucune aide extérieure à la Palestine. Ce mouvement se veut le fer de lance de la démocratie, en ce sens qu’il s’active à conscientiser le peuple, la base, les faubourgs, les camps, les bidonvilles et les villes , les femmes, les jeunes. Pas seulement vis-à-vis du caractère inhumain de la colonisation israélienne, il n’y en a pas besoin, mais vis-à-vis de leurs droits de citoyens, pour que les gens fassent pression sur l’Autorité palestinienne, au moyen même de démonstrations, pour faire respecter ces droits, syndicaux, politiques ou autres ; pour qu’ils s’expriment, participent à l’organisation de la société, du futur état palestinien. Ce mouvement souhaite responsabiliser un peuple rongé de désespoir et à bout de force. Pour cela, le PNI a créé des comités de jeunes, par ex., qui sont formés à être eux-mêmes des éducateurs de leur entourage, sur le plan théorique mais aussi pratique. Par ex., à El Karrara, il y a, contre la ligne verte, dépourvue justement de toute culture de plus d’un demi-mètre de haut, sécurité israélienne oblige, des tentes de réfugiés. Aux familles les plus miséreuses, on donne à chacune une vache (1300 $, vendue par Israël), une trayeuse, et une présence vétérinaire. Si la famille se débrouille bien (25 l de lait/jour), son exemple fait tache d’huile alentour, et cette famille va acheter une autre vache, sortir un peu de la misère noire. Ou sinon, on leur fait démarrer un petit champ, vigne, concombres, plantes vivrières basses.

PC, FPLP et PNI ne se sont pas fédérés, encore.

A part ces partis ou mouvements, nous avons surtout travaillé avec deux grosses ONG, le PARC et le PMRC.

Le PARC, palestinian agricultural relief committee, comité de soutien à l’agriculture, est très actif. Palestine 33 a contribué à plusieurs actions : agriculture urbaine, écoles vertes, clubs de femmes. Agriculture urbaine : plus de place pour des champs, mais un peu de place sur les toits des immeubles ou des masures. Des ingénieurs agronomes palestiniens et français ont montré comment y faire pousser des cultures vivrières en pots, tomates, melons, concombres, ça marche, on l’a vu. Comment y élever des lapins, des pigeons : cela produit aux familles un petit gain non négligeable, et les enfants voient des plantes, des animaux, qu’ils sont privés de voir, sinon. La technique est facile et se diffuse très vite de toit en toit.

Clubs de femmes réfugiées en milieu rural, par ex. bédouin à Rafah et El Karrara. Les femmes sont poussées à sortir de chez elles, reçoivent une éducation sanitaire de base (savoir soigner ses enfants en l’absence de médecins, faire régner la propreté, même s’il y a très peu d’eau), une éducation pratique (savoir faire des conserves ; coudre ; broder pour vendre....), une éducation civique (elles apprennent qu’elles peuvent et devraient voter). Clubs d’enfants, avec camps d’été mixtes extrêmement prisés, bien qu’ils ne couvrent pas toute la journée : chants, danses folkloriques, jeux, ordinateurs ....

Le PMRC, pendant médical du PARC, est très actif. Il a créé et entretient des cliniques fixes, pas mal conçues, et 2 cliniques mobiles. Palestine 33 a formé et paie 14 travailleuses de la santé, très compétentes ; il en faudrait bien plus. De même qu’il faudrait bien plus de cliniques fixes et mobiles. Une femme qui accouche ne reste que 2 heures après son accouchement, elle doit rentrer chez elle pour laisser la place. En cas de difficulté du post-partum, une travailleuse de la santé, si elle est dans les parages, ira la voir. Il y a, ce n’est pas étonnant dans cet enfer d’enfermement, de très gros besoins en psychologie et psychiatrie, infantile comme d’adultes. Des psychiatres de chez nous pourraient épauler leurs collègues, ici et là-bas, non pas directement avec les patients, mais en conseillant les médecins ou psychologues. Il y a aussi beaucoup de maladies graves du rein, surtout chez l’enfant. Cela semble tenir à l’extrême salinité de l’eau (Israël a fait des forages extensifs en bordure orientale de Gaza, qui pompent presque toute l’eau de source, et les nappes phréatiques se remplissent d’eau de mer). L’eau est également empoisonnée de pesticides. Par ailleurs, les égouts israéliens de Beersheva et des colonies se déversent dans la mer sans aucun traitement ou filtration, les bactéries pullulent donc.

Le " retrait unilatéral d’Israël " de la bande de Gaza apportera-t-il un ballon d’oxygène ? A ma stupéfaction, tous les responsables de Gaza que nous avons rencontrés pensent qu’au contraire la situation va s’aggraver considérablement. En effet, les militaires vont rester dans la plupart des colonies - si tant est que les colons s’en aillent, cela vient d’être repoussé par le gouvernement Sharon. La totalité des frontières continuera d’être occupée par l’armée israélienne, de même que l’espace aérien (notre séjour a été bercé par le bruit des drones et F16). Erez, qui se renforce, continuera d’être le seul point de passage. Plus un permis de travail en Israël ne sera délivré à des Gazaouis après 2007. Sharon interdit la création d’un port, et bien sûr d’un aéroport. Toute personne, tout produit entrant dans Gaza, viendra d’Israël et sera soumis à son approbation. Il s’agira donc d’un marché captif de 1 million 400 000 personnes, derrière les barreaux ... Perspective économique juteuse. Israël n’aura même plus à respecter ses obligations humanitaires de puissance occupante, que d’ailleurs elle n’assume que très très peu (voir les rapports de l’ONU). Donc non seulement la situation à Gaza sera apparemment pire, mais le retrait sert aussi d’alibi pour occuper la Cisjordanie, ce que chacun sait.

L’analyse des partis politiques et ONG à Gaza convergent tristement sur ce point. Alors y aura-t-il le chaos tant espéré par Israël, lors du retrait, chaos qui lui permettrait de réoccuper instantanément ce territoire ? Personne à Gaza ne semble y croire. En effet, il existe un très fort sentiment patriotique et d’unité, et personne ne croit à une lutte fratricide. Tous ont pour seul et immense espoir que le monde se réveille enfin, après plus de 60 ans d’occupation, de colonisation ; se révolte. Que l’union européenne, en particulier, se décide à imposer à ses partenaires israélien et américain, c’est presque pareil, le simple respect des droits de l’homme.

Plus que toute autre chose, luttons contre la désinformation savamment orchestrée de nos élus, de nos hommes politiques. Qu’ils suspendent les accords de coopération avec Israël tant que celui-ci ne se retirera pas sur les frontières de 1967, ne gommera pas les colonies, ne détruira pas le mur condamné par le tribunal international de justice de la Haye, ne restituera pas les terres annexées par le mur, ne libérera pas les prisonniers, n’acceptera pas une juste solution aux problèmes des réfugiés ? Il faut déployer des observateurs internationaux tout au long des frontières de 1967 ! Sans quoi la désolation au Moyen-Orient continuera sans fin.

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