Une tribune pour les luttes

CQFD, mensuel de critique et d’expérimentation sociales

Dette immonde You’re not a loan !

paru dans CQFD n°117 (décembre 2013)

Article mis en ligne le mardi 21 janvier 2014

CQFD n°118, en kiosque à partir du 15 janvier 2014. Avec un dossier spécial : L’insurrection zapatiste en pleine jeunesse !
Voir le sommaire plus bas.

Les articles sont mis en ligne au fil de l’eau après la parution du CQFD d’ensuite. D’ici-là, tu as tout le temps d’aller saluer ton kiosquier ou de t’abonner...


Dette immonde
You’re not a loan !

http://cqfd-journal.org/You-re-not-a-loan

paru dans CQFD n°117 (décembre 2013), rubrique Le dossier, par Nicolas Haeringer

mis en ligne le 21/01/2014

You’re not a loan ! : Jeu de mot intraduisible qui repose sur l’homonymie des phrases : «  You’re not a loan » (« Vous n’êtes pas un prêt ») et « You’re not alone » (« Vous n’êtes pas seul »).

Racheter des créances au rabais pour les annuler, quelle drôle d’idée ! Émanation du mouvement Occupy Wall Street, les activistes du projet Strike Debt veulent libérer des milliers d’Américain-e-s du boulet de leurs créances et ont déjà fait disparaître l’équivalent de 14,7 millions de dettes presque comme par enchantement. Explication d’un procédé généreux qui révèle l’absurdité du système de l’endettement.

« Chère madame, cher Monsieur, Nous vous écrivons pour vous annoncer une bonne nouvelle : Rolling Jubilee, une organisation à but non lucratif, a racheté le compte mentionné ci-dessous. […] Par conséquent, vous ne devez plus le montant de cette dette. Elle est effacée, et c’est un cadeau sans contrepartie. Vous n’êtes plus dans l’obligation de régler ce montant auprès du créditeur, d’un collecteur de dette ou de qui que ce soit d’autre. »

Cette lettre au contenu singulier, 2 693 citoyen-ne-s américain-e-s l’ont reçue récemment. Endetté-e-s, ils et elles étaient tou-te-s en défaut de paiement. Leur endettement ne doit rien à la surconsommation, au goût pour les voitures luxueuses, les téléviseurs à la diagonale démesurée, ou les smartphones dernier cri. Ils ou elles sont tombé-e-s malades et n’avaient pas d’assurance maladie, ou ont perdu leur emploi et ne peuvent plus rembourser les emprunts qui leur ont permis d’acheter leur logement. Des victimes de la crise économique et financière, laissées sur le carreau, que l’anthropologue David Graeber [1], auteur d’un ouvrage de référence sur l’histoire de la dette [voir l’encadré Faut pas payer !], décrit comme « des réfugiés du système américain de la dette  » : aux États-Unis, la dette représente 154 % du revenu des ménages. 62 % des faillites individuelles sont d’origine médicale. 40 % de la dette contractée via des crédits à la consommation [2] sert à des dépenses de première nécessité.

Des victimes qui se vivent comme des coupables : l’un des ressorts de ce système de la dette, c’est précisément d’inverser les positions. Car une dette doit être honorée – y renoncer est une faute morale. La dette est parallèlement une affaire rentable, juteuse même. Elle est, selon Graeber, l’un des nœuds des rapports de pouvoir et de classes contemporains – de cette lutte qui oppose les 99 % aux autres, ces 1 %, «  dont il est clair qu’il s’agit des créditeurs, explique-t-il, ceux-là qui sont en mesure de transformer leur richesse en influence politique, puis, en retour, de faire de leur influence politique la source de leur richesse  ».

Ces endettés sont donc directement concernés par ce que portait le mouvement Occupy Wall Street. Dès le début de l’occupation du parc de Zucotti, les activistes d’Occupy ont en effet réfléchi à la manière dont ils et elles pourraient mobiliser autour de la dette. « Au départ, nous pensions que la forme de désobéissance civile la plus appropriée serait d’appeler à faire une grève de la dette, à ne pas payer les traites, explique Graeber. Mais nous avons réalisé aussitôt que c’était déjà le cas : les situations de défaut de paiement sont nombreuses.  » De fait, 27 % de la dette étudiante est en défaut de paiement et 10 % des créances contractées par cartes de crédit ont déjà été déclarées irrecouvrables. Un Américain sur sept est poursuivi par des collecteurs de dette, ces chasseurs de primes des temps modernes. Ainsi, à l’opprobre et à la honte s’ajoutent la persécution et la répression. Les endettés constituent une classe, mais dont les membres se cachent, déménagent, redoutent d’ouvrir leur courrier par peur de recevoir une convocation chez un juge, un avis d’expulsion, etc. – et n’imaginent pas pouvoir s’organiser collectivement. «  Il fallait donc passer à l’étape suivante, et organiser cette armée silencieuse », déclare Graeber.

C’est la tâche à laquelle se dédie le collectif Strike Debt, une des émanations d’Occupy, par le biais d’un livre-manuel [3] expliquant aux personnes en défaut de paiement quels sont leurs droits, ce qu’ils et elles risquent, ce qu’il est possible de faire. Surtout, Strike Debt est à l’origine de la campagne du Rolling Jubilee, qui a conduit à l’envoi de ce fameux courrier. La dette est une affaire rentable, juteuse même. Quand une banque ou un organisme de crédit prend conscience qu’un de ses débiteurs ne pourra rembourser l’ensemble de ses traites, il peut vendre cette dette sur un marché secondaire. Les collecteurs de dette l’y achètent pour un montant dérisoire (jusqu’à 30 ou 40 fois inférieur au montant des traites dues). À charge pour eux, ensuite, de traquer les endettés et de récupérer par tous les moyens légaux une partie de l’encours.

Or ce marché est accessible à qui le veut. Le principe du Rolling Jubilee consiste donc à lever des fonds pour racheter de la dette comme le font les organismes de recouvrement. Puis à l’annuler, la détruire, plutôt que de la collecter. Strike Debt a ainsi acheté l’équivalent de 14,7 millions de dollars de dettes pour un peu plus de… 644 000 dollars ! Ces fonds utilisés pour racheter des dettes ont été levés en quelques semaines, fin 2012, via Internet et à l’occasion de soirées de mobilisation qui associaient activistes et artistes, parmi lesquels des membres de groupes tels que Fugazi, Sonic Youth, Neutral Milk Hotel ou encore Jello Biafra, l’ancien chanteur des Dead Kennedys. «  On ne peut pas choisir les personnes dont on rachète la dette : cette information n’est pas disponible au moment de l’achat sur le marché secondaire. En revanche, on peut choisir d’acheter de la dette médicale dans l’Arkansas ou le Vermont », décrit David Graeber. Ann Larson, une des militantes du collectif, jointe par téléphone, précise le procédé : «  Une fois que nous avons acheté la dette, nous savons qui doit l’argent. Nous avons donc contacté chacune des 2 693 personnes dont nous avons pu racheter la dette. Mais nous ne voulions pas les harceler, ou leur faire peur. » Pas de coup de fil donc, mais cette lettre. « Nous ne sommes pas sûr-e-s d’avoir réussi à joindre tout le monde. Certain-e-s endetté-e-s se cachent. D’autres ont cru à une arnaque, ou à une blague. Mais nous les avons invités à nous appeler, pour qu’ils ou elles nous racontent leur histoire.  » Ce que quelques un-e-s on fait, comme Terrance Lavalle. Victime d’une commotion cérébrale après avoir glissé sur un sol gelé, il se rend à l’hôpital et ressort avec 3 000 dollars de facture à payer, qui s’ajoutent à d’autres frais médicaux que cet ancien mécanicien de Caterpillar, alors au chômage et sans logement, avait déjà du mal à payer. Après l’annulation de sa dette, il témoigne de sa gratitude en même temps que sa surprise, lorsqu’il a ouvert sa boîte aux lettres : « J’étais abasourdi. » Après avoir vérifié qu’il ne rêvait pas, il a donc décidé de rejoindre le collectif et venir grossir cette armée de moins en moins silencieuse, de moins en moins impuissante.

« Comme le dit l’adage, popularisé par Keynes, si vous devez 1 000 dollars à votre banque, vous avez un problème. Mais si vous lui devez 1 000 millions, alors c’est votre banque qui a un problème  », s’enthousiasme Ann Larson. Dans le cas présent, les banques ont potentiellement un très gros problème : les encours de la dette des ménages s’élèvent à 1 000 milliards de dollars. « Il nous reste 200 000 dollars, sur les 644 126 que nous avions réussi à collecter pour racheter de la dette. Nous allons donc procéder à un dernier jubilé. Puis nous passerons à autre chose, poursuit Ann Larson. Nous avons réussi à poser le problème. Mais le Rolling Jubilee n’est qu’une tactique. Nous n’avons jamais cru que nous parviendrons à racheter suffisamment de dette pour régler le problème.  » David Graeber va même plus loin : « Je ne doute pas que si nous avions levé plus d’argent et que le Rolling Jubilee avait constitué une menace pour le système de la dette, nous aurions été certainement poursuivis en justice. On aurait trouvé un moyen de nous interdire de racheter la dette comme nous le faisons.  » Ann Larson donne la mesure du potentiel de leur démarche : « De toute manière, dès lors que vous commencer à contester votre dette auprès de votre créditeur, il est fréquent qu’il finisse par l’annuler. Ce que nous voulons faire, c’est construire quelque chose autour de l’enthousiasme que nous avons suscité. Nous voulons maintenant vraiment organiser les endetté-e-s, qui ont un pouvoir énorme, pour qu’ils parviennent à agir ensemble. Nous nous demandions si la dette était une cause légitime, autour de laquelle se mobiliser. Nous savons désormais que c’est le cas.  »

Ce qu’exprime résolument le manifeste du collectif : « Nos métiers, que nous soyons enseignants, avocats ou médecins, sont devenus des moyens pour orienter davantage de victimes vers des usuriers […]. Or nous ne sommes redevables de rien. » Les prochaines étapes restent en cours de préparation – et ne peuvent donc être rendues publiques pour le moment. Mais Ann Larson l’assure : « Peut-être bien qu’Occupy Wall Street est désormais un peu dispersé. Mais les gens qui s’y sont rencontrés continuent à discuter et à travailler ensemble. Nous avons une multitude de projets. Nous n’occupons plus Wall Street, mais vous allez bientôt entendre à nouveau parler de nous. »

Notes

[1] Accompagné par l’auteur de l’article durant sa tournée de présentation de l’ouvrage en France en octobre – Ndlr.

[2] Carte de paiement à débit différé, carte de paiement à crédit, etc.

[3] A télécharger en anglais sur le site de Strike Debt. Voir aussi le CADTM.


CQFD, mensuel de critique et d’expérimentation sociales

Au sommaire du 118

En Une : une peinture de Sista Chance.

Le dossier spécial : L’insurrection zapatiste en pleine jeunesse !

Le Chiapas s’est mis en commune La vie communale est le point de départ, le centre nerveux du mouvement zapatiste. Elle est le socle sur lequel peut s’ériger un monde différent. Restaurer la vie communale revient à restaurer la relation entre les membres d’une communauté. Par Georges Lapierre, en exclusivité pour le site de CQFD.


« On n’a pas à demander la permission pour être libre
 » par Jérome Baschet.

Le premier soulèvement zapatiste Depuis la « Loi révolutionnaire des femmes  » de 1993, le rôle des femmes indigènes – tzotziles, tzeltales, tojolabales et choles – est devenu inséparable de l’expérience zapatiste. Guiomar Rovira, dans un ouvrage intitulé Femmes de maïs, publié dans sa version française par les éditions Rue des cascades, revient sur cette conquête majeure de l’insurrection, à travers des témoignages et des portraits de femmes chiapanèques. Par Mathieu Léonard.

Colombie : La parlotte et le bâton Si la pipe et la plume du sous-commandant Marcos ont fait découvrir le Chiapas au monde entier, on connaît moins les luttes menées par les Nasas depuis les montagnes du Sud-Ouest colombien. Pourtant, leur organisation, le Conseil régional des indigènes du Cauca (Cric), compte parmi les plus anciennes d’Amérique latine, et leurs droits arrachés au prix d’une répression sanglante sont un modèle pour de nombreux autres peuples autochtones. Reportage de Damien Fellous.

« Quand le pauvre croira dans le pauvre, nous pourrons chanter liberté » Par Sista Chance.

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Palestine : Vivre en cage à Gaza
Depuis 7 ans, le blocus israëlien a transformé Gaza en un véritable laboratoire, où près de 1,8 million de personnes survivent, sans quasiment pouvoir sortir, dans la pauvreté, le chômage et les pires pénuries. À l’étranglement israélien s’ajoute le blocus égyptien par « mesure sécuritaire  », depuis la prise de pouvoir de l’armée égyptienne. Pierre Stambul, coprésident de l’Union juive française pour la paix, a pu séjourner fin décembre dans cette cage, via le réseau de soutien international Unadikum.

Emploi : Patrons-voyous dans la Silicon Valley provençale A Rousset, non loin d’Aix-en-Provence, la sarabande infernale des fermetures d’usine a entraîné la société LFoundry dans sa danse macabre. Pour le plus grand bonheur d’actionnaires toujours prompts à se pourlécher les babines dès qu’ils entendent le mot «  restructuration  ».

Austérité : L’Andalousie est dans le rouge L’Espagne serait redevenue un pays attractif pour les investisseurs, au prix d’une politique d’austérité et d’un code du travail carnassiers. Résultat : la misère gagne du terrain, la colère gronde et l’arsenal juridique pour s’en prémunir fait froid dans le dos.

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