Une tribune pour les luttes

22 février - Contre-feu face à la dévastation médiatique.
Récit et analyse collective de la manifestation anti-aéroport à Nantes.

+ - 1/3 : récit d’un après-midi d’affrontements - 2/3 : chronologie d’un matraquage médiatique - 3/3 : décryptage d’une stratégie policière et politique

Article mis en ligne le vendredi 28 février 2014

Par mails


22 février - Contre-feu face à la dévastation médiatique.
Récit et analyse collective de la manifestation anti-aéroport à Nantes.

Nous sommes des voix anonymes de cette manifestation. Nous n’accepterons pas que les mots pré-mâchés des médias nous volent la mémoire de cette journée. Nous ne succomberons pas aux pressions et aux mensonges de politiciens qui veulent juste nous diviser et rêvent de nous voir disparaître. A nous d’écrire notre histoire. Voici une collecte de récits et ressentis de cette journée. On vous appelle à les diffuser et à faire de même.


La manifestation commence pour certain dès 7h du matin par des convois de tracteurs qui arrivent par les voies rapides ou les départementales. Le cortège parti de Vannes compte 150 tracteurs, celui de Rennes pas moins de 80. Ceux qui sont partis de là-bas invitent ceux qui les croisent en sens inverse sur la 4 voies à écouter radio bouchon, une radio pirate qui diffuse des émissions sur l’histoire des luttes paysannes. Tous les paysans ont mis la plaque d’immatriculation de Jean marc Ayrault sur leur véhicule. Depuis la zad, pas mal de gens sont partis avec les tracteurs.
Dans les villages, au passage des convois, de nombreux riverains sont sur le pas de leur porte et applaudissent.

Au final, 5 convois se rejoignent sur le périph’ nantais et viennent se positionner directement square Davier, au point d’arrivée de la manifestation. On dénombre 520 tracteurs, l’équivalent d’un cortège de 3,5km, on va dire 4 avec les remorques. On peut lire sur pas mal d’entre eux "tracteurs vigilants", le signe qu’ils sont prêt à venir sur la zad ou à entrer en action à coté de chez eux en cas de besoin, pour empêcher des travaux, défendre les champs et les maisons. Une trentaine de tracteurs rejoint le Pont Morand point de départ de la manifestation.
Là-bas, dès 12h des cantines collectives accueillent les comités locaux arrivés de partout dans une soixantaines de bus. Pas mal de monde est logé chez des Nantais-e-s ou dans les villages alentours. Dès la veille, le local de Vinci était déjà recouvert d’une inscription et on voyait des personnes arpenter les rues de la ville avec des sac à dos et panneaux pour la manifestation.

Vers 12h30 un groupe débarque en radeau fait main, le long de l’Erdre, avec une banderole "résistance et sabordage". Tout au long de leur dérive, ils disposent au milieu de l’eau des drapeaux anti-aéroport sur flotteur. Pendant ce temps, quelqu’un fabrique une cabane dans un arbre à 30 mètres de la Préfecture, rappelant celles qui ont marqué la résistance dans la forêt de Rohanne en novembre 2012, sur la zad.. Depuis la veille, la préfecture met en place des grilles anti-émeutes partout autour du centre-ville, qu’elle a choisi, au dernier moment, de rendre inaccessible aux anti-aéroports. Une prise de parole initiale annonce que même si le Préfet a l’air d’avoir peur de nous, «  ça ne va pas nous empêcher de manifester ». Des nantais nous témoignent qu’il leur est interdit de rentrer chez eux. Il y a des contrôles un peu partout. Au coin d’une rue, une personne se fait piquer la binette avec laquelle elle est venue défiler.

A 13h15, au début, on a peu peur : on a l’impression de ne pas être aussi nombreux que prévu. Et puis assez vite, ça converge de partout. Il y a un afflux massif. La manif se révèle immense, avec pas mal de gens qui n’étaient sûrement jamais venus montrer, dans la rue, leur refus de l’aéroport. Jusqu’à 14h30, la queue de manif n’a pas fini de partir de Pont Morand et la tête de manif est déjà au niveau des machines de l’île. Il y a alors plus de 3km5 de manifestation continue sur des artère forts larges. Pendant ce temps des tracteurs remontent par l’autre coté de la zone rouge. Nous sommes des dizaines de milliers. C’est la plus grosse mobilisation anti-aéroport à ce jour et personne à Nantes ne peut ignorer sa présence dans la ville.

Depuis le début du cortège ont voit arriver des chars : une salamandre jaune et noire de 15m se dandine tranquillement. Un tracto-triton géant ronronne. De très nombreux masques d’animaux marquent le refus de la destruction des espèces et des mesures dites de compensation. On se délecte des centaines de panneaux faits main avec des slogans aussi drôles qu’imaginatifs.
Sur un mode plus mégalo, une banderole géante est déployée depuis le haut des immeubles, d’un coté à l’autre de l’avenue de Strasbourg en soutien à ceux qui se battent contre la construction d’une ligne à grande vitesse dans le Val de susa. Le 22 février est aussi une journée internationale de soutien aux personnes accusées là-bas de
terrorisme et qui risquent jusqu’à 20 ans de prison pour s’être attaqués à un chantier. Au-delà de l’aéroport, la manifestation se connecte très visiblement avec un tas d’autres luttes contre l’aménagement marchand, sécuritaire et gestionnaire du territoire.

Tout au long du défilé, pas mal de personnes s’emploient à donner une autre couleur à la ville et à en marquer certains points particuliers. Du marqueur à l’extincteur en passant par les œufs de peinture, collages d’affiches et sprays. On découvre d’ingénieux mécanismes pour reproduire à l’infini un pochoir "la police tape la police tape la police tape la police tape la police tape la police...". La mairie, un tribunal, un commissariat, des caméras de vidéosurveillance, les grilles anti-émeute et les flics derrière sont redécorés. Sur un mur repeint, il ne reste bientôt plus que la trace de leurs silhouettes en gris sur fond de blanc dégoulinant.

Sans surprise, le commerce Vinci immobilier, situé en début de manifestation, focalise les énergies débordantes et ne survit pas au passage d’autant de personnes qui tiennent à marquer leur animosité vis à vis du projet d’aéroport. Au fil du défilé, l’enseigne s’est fait peindre, puis ouvrir, puis repeindre, puis casser, puis rerepeinte. Les maquettes et mobiliers ont été déménagés. Il servira même à la fin de la journée de décor pour photos souvenirs de manifestants en famille avec panneaux et calicots.

Un peu plus loin, des personnes amorcent un fumigène sur la voie ferrée pour avertir les trains de ne pas passer sur les voies. Ils invitent ensuite ceux qui le souhaitent à lancer des chaussures sur les caténaires. Cette action surprise désigne le rôle de la sncf dans la construction ligne à grande vitesse Lyon-turin dans la val de susa. L’ambiance sonore évolue au fil de la manif. Un groupe tout de rose vêtu forme une grande batukada "rythm of resistance", réunissant des formations de divers endroit qui se cale sur des canevas communs. Un peu plus loin, des rappeurs de la zad et d’ailleurs se relaient sur un tracteur et mettent en mot cadencés une critique sociale et des rages partagées.

Autour d’un isoloir ambulant plein de déguisements, une sono marque des pauses sur le trajet et met en lien un certain nombre d’enseignes avec l’aéroport et son monde. Elles mettent en regard le tourisme, le renforcement des frontières et les expulsions, les rapports nord-sud et invitent à venir faire des pochoirs. Plus loin encore, une foreuse et une pelleteuse sont incendiées. Des manifestant-e-s désapprouvent, mais on entend aussi pas mal de "bien fait pour eux !", surtout quand certains comprennent qu’il s’agit d’un chantier Vinci. Il y a tellement de monde et tout est tellement tellement étalé qu’il est impossible de comprendre tout ce qui se passe.

Au niveau du croisement des trams, l’avant du cortège constate que le cour des 50 otages est bel et bien bloqué par des grilles anti-émeutes, ce qui, même selon les vieux militants nantais les plus aguerris, n’est jamais arrivé. Au lieu de s’arrêter comme prévu au square Daviais, la tête de cortège fait un pied de nez au préfet. 2 tracteurs contournent rapidement quelques véhicules de police et viennent se placer sur le pont Ododin. Quelques milliers de personnes entament alors un trajet annexe sur l’île Beaulieu, un point symbolique de la métropole et de la gentrification, avec ses pépinières d’entreprises high-tech, ses artistes dociles et ses grosses machines, son tribunal mégalo, le centre du FNAEG où sont collectés les fichiers ADN. Cela n’a pas l’air d’amuser tellement plus les autorités qu’on aille se balader là-bas et au bout d’un moment, alors que le cortège se distend un peu la police referme le pont et interdit le passage.

Pendant ce temps, cela s’agite du coté des grilles anti-émeutes à Commerce qui sont ressenties par beaucoup comme un affront. Même si le dispositif policier a l’air solide, on reste pour marquer sa colère vis à vis de l’interdiction de manifester, de l’entêtement du gouvernement et de ses menaces de revenir sur la zone pour tout détruire, ou pour leur montrer qu’on peut être fort face à eux. D’abord des personnes tapent à main nues sur les plaques de plexis et grillage en se moquant des bleus derrière. Puis, dans un geste de défi, des tracteurs vont se mettre face aux grilles. Ça s’emballe petit à petit, des projectiles partent. En face, ça répond vivement – avec des grenades assourdissantes, lacrymogène et tirs de flashballs à gogo. Le préfet a l’air de vouloir donner une petite démonstration expresse du bordel qu’il est venu mettre dans le bocage pendant plusieurs mois avec l’opération César. Ses canons à eau s’évertuent, en continu, à recréer une zone humide à l’intérieur même de la ville. En face, une partie des manifestants ne se laissent pas compenser, ni déplacer.

Pendant plus de 2h des gens attaquent les grilles, déterrent des pavés, lancent ce qui leur tombe sous la main. Un tracteur s’amuse un moment à bloquer le jet du canon à eau. Un peu plus tard, des grappins sont arrimés au grilles et des dizaines de personnes tirent. En contrepoint aux explosions des grenades jetées par la police, un feu d’artifice lancé par quelqu’un dans la foule, pour la beauté du geste, illumine le ciel.

Tout autour, des milliers de manifestants restent là plutôt tranquillement, sans forcément prendre part activement aux affrontements mais sans s’affoler pour autant. Régulièrement, des centaines de voix s’élèvent pour reprendre en choeur «  Non à l’aéroport !  » et accompagnent ceux qui courent sur les grilles. Beaucoup discutent, commentent, boivent un coup, se retrouvent, rient ou s’enthousiasment malgré les yeux humides de lacrymogènes..

Un bureau de contrôleurs de la TAN (transport de l’agglomération nantaise) disposé entre deux voies de tram part en flamme, un peu plus loin, la vitrine d’un magasin "nouvelle frontières" tombe, et le commissariat à l’angle se fait repeindre, ouvrir et retourner. Un appel est fait pour venir y faire la fête. Les tracteurs resté pas loin des grilles ne sont pas dans une situation évidente au beau milieu du chahut et se retirent petit à petit.

Depuis 15H30, à 300 mètres de là et malgré les détonations, des milliers d’autres personnes sont réunies plutôt tranquillement autour des prises de parole qui débutent. Pas mal de monde fait des allers et retours. Des paysans de COPAIN ont commencé à creuser une mare sur le square pour concurrencer la Préfecture. Plus loin en arrière, une partie de la manifestation stagne sans toujours trop comprendre ce qui se passe.

Vers 18h, tout le monde se regroupe le temps d’une petite boum sur le square Davier. Il y a de la joie ! On passe de Paint it black a du gros son techno et la foule danse tandis que les camions grillagés et canons à eau avancent petit à petit au rythme des charges de CRS, pour vider la place. Les tracteurs partent. Quelques milliers de personnes s’attardent et défient encore un peu la police qui mettra deux bonnes heures de plus à évacuer tout ce monde. Ils ne font pas de cadeaux et les blessés graves s’additionnent : mâchoire défoncée, nez retourné. L’un d’eux qui s’est pris une grenade en tir tendu, perdra son œil le lendemain.

En échangeant avec les uns et les autres sur le chemin du retour, il est clair que toutes les initiatives prises lors de cette manifestation n’ont pas été consensuelles. Elles ont pu soulever des malaises et débats autant qu’un enthousiasme débordant. Pour autant, nous n’avons senti à aucun moment une foule paniquée et divisée, mais bel et bien un mouvement commun, composite et solidaire rappelant la façon dont des formes hétérogènes de résistances aux expulsions ont pu cohabiter pleinement pendant une journée décisive comme le 24 novembre 2012 dans la forêt de Rohanne. Le soir même, ce qui ressort, chez toutes celles et ceux qu’on croise, est la force donnée par l’élan de la journée.

Pour le pouvoir, une manifestation telle que celle-ci, dans toute sa diversité est absolument insupportable. Pas tant peut-être pour les quelques vitrines endommagées et machines de chantier ciblées, pour les agents de police contusionnés et barricades édifiées que pour la masse de personnes que ça n’avait pas l’air d’offusquer plus que ça sur le moment. Il est d’autant plus intolérable pour les autorités que les organisateurs de la manifestation refusent de tomber dans leur piège et constatent dans un communiqué commun le soir même :

« (...extrait) La préfecture avait choisit de mettre Nantes en état de siège et de nous empêcher d’être visible dans le centre ville. C’est la première fois qu’on interdit à une manifestation d’emprunter le Cours des 50 Otages. Une partie du cortège est passée par l’île Beaulieu. Une autre a essayé de passer par le trajet initialement prévu et a fait face à une répression policière violente avec tir de flashball, gaz lacrymogènes et grenades assourdissantes. Cela n’a pas empêché les manifestants de rester en masse dans les rues de Nantes jusqu’à la fin. Il existe différentes manières de s’exprimer dans ce mouvement. Le gouvernement est sourd à la contestation anti- aéroport, il n’est pas étonnant qu’une certaine colère s’exprime. Que pourrait-il se passer en cas de nouvelle intervention sur
la zad ? Cette journée est un succès et les différentes composantes de la lutte restent unies sur le terrain. L’opposition ne fait que croître depuis 30 ans. Le gouvernement n’a pas d’autre choix que d’abandonner le projet d’aéroport !
 »

Dès le lendemain, le rouleau compresseur politique, le préfet, Ayrault et Valls réunis tentent désespérément de diviser le mouvement, d’en isoler une fraction et de la stigmatiser. Il s’agit de désigner les occupant-e-s de la zad comme les gardiens d’un « camps d’entraînement la guérilla urbaine » ou comme «  un mouvement armé » sur le thème du "kyste  » maléfique à éradiquer... La recette est classique : incapables d’accepter l’idée qu’une colère vis à vis de la répression policière et des promoteurs de l’aéroport puisse se diffuser, ils désignent de fantasmatiques groupes de black blocs manipulateurs et étrangers, et envoient leurs experts vomir un monceau de caricatures grossières sur le sujet que Libération et d’autres reprennent sagement en les présentant comme des «  enquêtes ». Ils ont beau chercher à se donner des leviers pour revenir expulser et pouvoir taper très fort sur certain-e-s pour tenter de faire peur à tous les autres, comme dans le val de susa, ils savent pourtant bien que sur le terrain et au-delà, la colère pourraient être plus forte et plus partagée encore si ils s’entêtaient à lancer une seconde opération « césar ».

Sans peur du ridicule, toute la presse en chœur, nous parle de Nantes "dévasté". On s’attend à un champs de ruines à perte d’horizon. En réalité les quelques transformations imposées au mobilier urbain n’ont pas eu l’air d’empêcher les nantais-e-s de se balader longtemps où que que ce soit. Si on doit vraiment parler de « dévastation » et de « violence  », peut-être pourraient ils dire aussi quelques mots des maisons dévastées, des champs saccagés et des dizaines de personnes gravement blessées par plus de 1200 policiers sur la zad, pendant les 5 mois qu’a duré l’occupation policière. Peut-être devrait-on rappeler que le Préfet vient de signer des arrêtés de démarrage des travaux et prétend aujourd’hui revenir vite et pour tout détruire définitivement. On nous demande aujourd’hui de rejeter toute idée de violence et de nous désolidariser de ceux qui ont brûlé leurs machines, cassé leurs vitrines, assailli leurs dispositifs. Mais personne ici n’oublie que si nous nous étions contenté de nous asseoir en travers de la route et de discuter quand ils ont débarqué le 16 octobre 2012, il n’y aurait aujourd’hui plus personne pour parler de la zad. Elle n’existerait sans doute déjà plus.

Les journalistes, fascinés par les "affrontements" autant qu’il les rejettent, diffusent la peur, créent des catégories, cherchent à dérober nos souvenirs. Cela peut paraître impressionnant, mais c’est loin d’être la première fois dans l’histoire de ce mouvement, et.cela ne l’a jamais empêché de rebondir et de se renforcer. La chape de plomb qu’ils essaient de faire retomber sur cette manifestation ne nous fera jamais oublier la vitalité de cette journée, le ravissement de se sentir aussi nombreux-ses, les sourires et la colère partagés . Quoi qu’ils en disent, cette manifestation était un moment rare et précieux, une étape majeure dans cette lutte.

L’aéroport ne se fera pas !


Bonjour,

Suite aux nombreux témoignages qui nous parviennent après la manifestation de Nantes, j’ai écrit 3 articles sur Paris-luttes.info que j’ai signé en tant que membre du Collectif NDDL-Idf (mais qui n’engagent que moi).

- 1/3 : récit d’un après-midi d’affrontements
- 2/3 : chronologie d’un matraquage médiatique
- 3/3 : décryptage d’une stratégie policière et politique

Le but de ces publications est de fournir à chacun-e un repère dans la reconstitution des évènements (que ce soit pour y appuyer les témoignages, pour étayer les argumentaires juridiques ou pour proposer une vision structurée et analytique de la manifestation).
C’est aussi un moyen pour moi de dénoncer des violences policières qui se font de plus en plus systématiques sur nos luttes et qui relèvent pour moi d’une stratégie d’intimidation des militants.
Enfin, je tenais à faire ressortir le rôle important que jouent les médias dans la criminalisation et la marginalisation de nos revendications quand elles s’opposent frontalement à l’Etat et aux multinationales.

Il y aurait encore beaucoup à dire, et nous sommes quelques-un-es à avoir envie et besoin de poursuivre un travail de fond sur toutes ces questions qui déterminent fortement nos engagements à venir, parce que ce que nous avons vécu samedi dernier présage de ce que nous allons sûrement vivre à plusieurs reprises dans la suite de la lutte de NDDL. Nous espérons proposer bientôt, à Paris, à la ZAD ou ailleurs des éléments de réflexions, des dates de rencontre ou des moments de mobilisation qui feront écho à cette journée du 22.

NDDL - Manif du 22 février à Nantes (1/3) : récit d’un après-midi d’affrontements

A lire sur Parislutte info avec de très nombreuses photos illustrant les propos.
https://paris-luttes.info/manif-du-22-fevrier-a-nantes-1-3

Publié le 27 février 2014 |

Récit chronologique et témoignages de la journée du 22 février, marquée par une répression rapide et violente qui, en 3 heures, a ratissé le quartier de l’île Feydeau et occasionné de nombreux blessés. Par un membre du collectif francilien de soutien à NDDL, qui publie également, à propos cette journée, une chronologie de la répression médiatique et une analyse de la stratégie policière et politique.

Si, de mémoire de préfet, Nantes n’avait jamais connu de tels affrontements, de mémoire de militant, Nantes n’avait jamais connu non plus un tel dispositif policier : le cours des 50-Otages, parcours traditionnel des manifs nantaises n’avait à ce jour jamais été interdit d’accès, et le centre-ville commerçant jamais verrouillé dans son ensemble.

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Dès le démarrage de la manifestation, les abords de la préfecture ont des allures de camp retranché et le quai de Ceineray s’emplit à perte de vue de camions des compagnies départementales d’intervention (CDI). L’ambiance est néanmoins festive, bon enfant, pas de "black bloc" en vue : le cortège est chamaré, hétérogène.

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À 14h le cortège s’étire déjà jusqu’au quai Roosevelt où les tracteurs se garent progressivement en file indienne tandis que des stands s’installent square Daviais. Les ruelles conduisant de la rue de Strasbourg vers le cours des 50-Otages sont lourdement gardées : un canon à eau et des barrières anti-émeute ferment la rue du Général Leclerc de Hautecloque.

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À la sortie de la rue de Strasbourg, l’agence Vinci a déjà de belles couleurs et finira la journée avec sa devanture et ses bureaux en éclats.

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À la sortie de la rue de Strasbourg, le cours Franklin Roosevelt se révèle en chantier, avec barrières, matériaux et engins qui s’entassent jusqu’au Cours Kennedy.

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L’ambiance est électrisée : pas de slogans, beaucoup de monde, l’hélico qui tourne en rond au-dessus des têtes dans un boucan d’enfer et les unités des Compagnies départementales d’intervention (CDI) et de Compagnies républicaines de sécurité (CRS) qui s’alignent au long du cours Roosevelt sur les parallèles au cours des 50-Otages.

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À l’angle des quais de Turenne et d’Olivier De Clisson, le commissariat de police arbore quelques tags sur ses grilles et son rideau métallique.

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L’arrivée sur le cours des 50-Otages est détendue : des manifestants s’étalent devant le CHU de l’Hôtel-Dieu, des deux côtés du cours Roosevelt et sur le croisement avec le cours des 50-Otages. Une large barrière anti-émeute barre l’accès au cours, un canon à eau est disposé derrière et une unité casquée dans une ouverture à droite de la palissade. Une dizaine de tracteurs garés tout du long font visiblement écran et tampon. Personne ne s’y trompe : le cours des 50-Otages, interdit par le préfet est un point de conflit qui canalise la frustration et la colère des opposants ; à 14h30 l’ambiance est encore au face-à-face curieux, même si des tags commencent à recouvrir la palissade et que certaines tambourinent dessus.

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Sur la droite et la gauche, les rues sont emplies d’unités anti-émeute et de camions de transport des CDI ; pas de barrières dans ces rues-là, la mobilité des unités de police est préservée.

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Le parcours autorisé est ridiculement court : une fois parvenu au square Daviais où de trop rares stand échouent à créer un véritable lieu d’échange festif, la plupart des manifestants reviennent sur leurs pas sur le cours Roosevelt.

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14h50, les flics derrière la palissade du cours des 50-Otages lâchent leur première salve de lacrymogènes sur la place devant eux, donnant le signal de départ des affrontements. Dix minutes plus tard une lance à eau entre en action et arrose allègrement la place, les pavés commencent à voler, des clowns pataugent dans les flaques, les salves espacées maintiennent à distance.

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Une personne trop proche de la palissade est capturée par des policiers qui jaillissent de leur retraite : la colère monte.

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Les tracteurs sont rapidement enlevés, arrosés sans vergogne par les lances à eau, sous les huées d’une foule dense massée sur le cours Olivier de Clisson. Les attaques lancées contre la palissade, avec des canettes, pavés, bâtons et autres ustensiles ramassés, rassemblent plusieurs dizaines de personnes sans coordination particulière, et souvent pas même masquées ni coutumières de ce genre de situations. Beaucoup reviennent brûlés par la lacrymo des lances à eau, courent dans tous les sens entre engouement et panique, les yeux rougis. À ce stade, la seule coordination véritable se situe au niveau des médics (l’équipe médicale) qui prennent en charge les visages qui brûlent, les malaises asthmatiques et les crises d’angoisse depuis leur camion, garé en avant de la rue Du Guesclin.

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15h12, après plusieurs vagues de harcèlement sur les CRS positionnés dans l’ouverture ou filmant et actionnant le canon à eau, vagues aussitôt repoussées par les lances à eau et les lacrymogènes, l’affrontement se déplace brièvement vers les unités de CDI postées sur la rue de la Paix. Celles-ci font des sommations à peine audibles et répliquent violemment par des tirs de flashball : une personne est fauchée, touchée à la cheville. À 15h25, un début de charge repousse au loin les opposants qui commençaient à harceler sur la droite et remonte sur le cours Roosevelt avant de refluer dans la rue de la Paix.

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15h30, des avancées plus coordonnées et masquées s’attaquent à la gauche de la palissade : un feu nourri d’artifices, fusées, fumigènes, feux de bengale et pavés noie littéralement le flan gauche qui réplique aux lances à eau et lacrymogènes (les CRS manient une lance à la main à travers l’ouverture à droite). Toute la largeur du cours Roosevelt est noyée sous les gaz.

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15h45, une banderole renforcée se maintient sur la gauche de la palissade, arrosée abondamment par le camion à eau tandis qu’un grappin est accroché à celle-ci : une vingtaine de personne parvient à arracher un pan de la palissade.

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Un cri de victoire émane de toute la foule en retrait, plusieurs dizaines de personnes se ruent vers l’ouverture et y jettent des meubles, des pavés, des fusées. La lance à eau et les lacrymogènes repoussent à nouveau l’assaut. Dans le même temps, une barrière de flammes est allumée rue Bon Secours, dans le quartier Feydeau, dans le prolongement de la rue de la Paix. Un épais nuage noir surplombe les toitures et ameute les curieux.

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Un second point d’affrontement se focalise sur la rue Bon Secours : les CDI de la Rue de la Paix accompagnées d’une unité de policiers en civils remontent en tirant au lanceur de balles de défense (LDB) et flashball (bruit caractéristique de détonations).

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15h50, une barricade improvisée avec des grilles de chantier barre l’accès de la rue de Bon Secours depuis le cours de Turenne. Sur le quai de Turenne un engin de chantier est mis à feu et le commissariat à l’angle du cours Olivier de Clisson est assailli, son rideau relevé mais le feu ne prend pas. Les tirs de lacrymogènes continuent à tomber sur la rue de Bon Secours où quelques projectiles volent vers les CDI.

Anton :
Bonjour, je vous transmet un témoignage, certes sans gravité car j’ai eu de la chance. Quand les échauffourée ont commencé avec la police, j’étais au niveau du quai de Turenne en face de la rue du bon secours où une barricade avait été montée pour se protéger des assaut de la police. Pourtant à 100 150 mètres des barricades, une lacrymo en tir tendu est passée à quelques centimètres de mon visage, je l’ai distinctement entendue siffler à mes oreilles.

Plus grave, j’ai vu un manifestant porté par 4 ou 5 personnes, sonné et avec plein de sang sur un côté du visage, il avait selon ce que j’ai entendu pris une lacrymo dans la tempe. [1]

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16h05, un important contingent de CRS escortant un camion à eau prend les curieux et les manifestants par surprise en remontant rapidement le cours du Commandant d’Estienne d’Orves, prenant en tenaille la rue Bon Secours.

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Une retraite rapide est amorcée tandis que le camion, sirène hurlante, arrose le rond-point. Un homme équipé d’un simple parapluie vert est interpellé.

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16h10, les CDI reprennent progressivement la rue Bon Secours, s’engagent sur la rue Kervegan et verrouillent le quai de Turenne.

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Sur le cours Roosevelt, le local des contrôleurs et conducteurs de la TAN est incendié. Des débats très vifs s’engagent entre partisans de la non-violence et émeutiers. Les pavés du tram sont soulevés au burin et à la masse pour approvisionner la ligne d’engagement du cours des 50-Otages.

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Pendant ce temps, les CDI remontés des rues de la Paix et de la place du Bouffay avec plusieurs camions prennent position sur le cours Roosevelt, au niveau de la petite rue Balen qui rejoint la rue Bon Secours. Les lacrymogènes fusent vers l’allée Duguay-Trouin, le long du Cours Roosevelt, accompagnés par des tirs de lanceurs de balles de défense (LBD).

À 16h30 une blessée inconsciente est évacuée avec le camion médic vers le CHU. C’est la quatrième depuis 15h d’après une médic.

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16h30 : des grenades assourdissantes se font entendre au niveau du square Fleuriot, là où s’étalaient encore une heure plus tôt les stands de camelots. Des gaz noient le square et le cours Roosevelt, des fusées éclatent, l’affrontement est violent et soudain. Le face-à-face oppose des dizaines de personnes entre le cours des 50-Otages et le Square Fleuriot : l’agence Fram située à l’angle du square est vidée pour servir aux barricades et projectiles.

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Dans la rue Du Guesclin, en face, des caméras sont sabotées tandis qu’un large tag est inscrit à l’entrée de la rue. Le Cours Olivier de Clisson est envahi par les CDI.

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Des CDI en civil arrosent le boulevard Jean Phillipot devant l’Hôtel-Dieu avec des tirs de flashball et LDB tandis que le camion à eau balaye devant lui clowns, familles et curieux, sirène hurlante. Une autre personne est interpellée devant le CHU.

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16h50, une grenade explose entre les jambes du journaliste de Rennes TV qui doit se faire soigner au CHU. Une barricade de grilles et de poubelles enflammées est dressée en travers du boulevard Philipot, protégeant les abords du parking de la Gloriette.

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17h15, les affrontements se poursuivent autour de la place du Commerce : celle-ci est soudainement noyée sous les gaz lacrymogènes, obligeant bars et restaurants à fermer leur terrasse en quatrième vitesse.

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Le tribunal administratif est tagué sur son fronton et ses fenêtres brisées par des pavés. De nombreuses détonations retentissent à proximité.

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L’île Feydeau est noyée sous les lacrymogènes.

17h30, des affrontements s’engagent dans la rue Du Guesclin et Kervégan : une barricade de pierres, grilles, mobiliers est dressée à l’angle des deux rues.

Cha Podpay :
J’ai vu au moins 3 tirs au visage en un quart d’heure, aux alentours de 18h, tous cours Roosevelt : un au nez (rue du Guesclin), un à la joue gauche et un dernier à la base de la tête, en haut de la nuque.

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Les CDI en civil remontent depuis le cours Olivier de Clisson tandis que les CRS positionnés sur le boulevard Philipot, au niveau du camion à eau, arrosent la rue de tirs de LBD et de gaz lacrymo.

Camille :
Juste devant le CHU, (loin de ces grilles), une partie du cortège allait en direction de la place de la petite Hollande. Présent à cet endroit, je confirme qu’il n’y avait aucune agressivité de la part des manifestants. Malgré cela, les flics ont lancé des grenades lacrymogènes. Dans quel but ? Des personnes de tout âges étaient présentes. Une septuagénaire s’est trouvée en état de choc, un enfant d’environ 4 ans a été victime de gaz lacrymogène (admission aux urgences). S’en sont suivies des pluies de grenades lacrymogènes et de plus en plus de blessés. Les flics ont tiré sans ménagement sur une foule pacifique. Il ne faut pas s’étonner que la grogne ai pris de l’ampleur. Encore une fois, je répète et affirme que ce n’est pas des "on-dit". Pour les ignorants et/ou les obtus qui s’entêtent à dire que ceucelles qui ont été blessées l’ont bien cherché, je maintiens que c’est totalement faux. J’ai passé une partie de l’après-midi à venir en aide à des victimes. J’en profite d’ailleurs pour remercier la direction du CHU qui, après 20mn de négociation, a accepté de me mettre un brancard à disposition. Par contre, je dénonce le comportement de certains CRS m’interdisant de porter secours à des manifestants blessés situés quelques mètres derrière eux ; CRS qui m’ont brutalement repoussé avec leur bouclier et menacé avec leur matraque. Si un CRS était humain, ça se saurait.

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Un blessé grave, le nez en miette et le visage en sang est transporté hors de la foule dense qui se masse dans le rue Du Guesclin à 17h40. Un autre est assis non loin, avec un trou derrière la tête.

17h50, la charge est lancée dans la rue Du Guesclin, des flics armurés jaillissent en courant du bout de la rue tandis que des dizaines de personnes refluent en désordre, surprises par la soudaineté de l’assaut.

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Parallèlement, les forces de police situées sur le boulevard Philipot sont renforcées par un très grand nombre de camions qui s’acheminent là depuis le cours des 50-Otages. et celui d’Estienne d’Orves.

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Les prises de parole au niveau du parking de la Gloriette sont interrompues par les sirènes, lances à eau de 3 camions et lacrymogènes. Un enfant choqué est transporté à l’hôpital. Une personne présente, Quentin, prend un tir de LDB dans l’oeil dans la débâcle. Il perd l’oeil et la paupière et est évacué sous des tirs de lacrymogènes, poursuivi par une charge de CRS.

Julien :
Je suis une des personnes qui ont secouru et emmené Quentin dans un garage souterrain après l’avoir porté, pendant que les CRS continuaient à nous tirer dessus avec des flashballs, des grenades assourdissantes, des fumigènes. Ils étaient à trente mètres de nous, alors que nous étions seulement 5 ou 6 personnes dans cette rue, à essayer tant bien que mal de mettre Quentin à l’abri des tirs. Ils nous ont poursuivi malgré le fait que nous portions un blessé et ils nous tiraient dessus, dans le dos, alors que nous leur faisions tous des signes [les bras en croix, précision apportée lors de notre conversation téléphonique] pour qu’ils arrêtent. Nous n’avons lancé absolument AUCUN projectile, une des personnes qui nous a aidées à porter Quentin a reçu un tir de flashball dans les côtes, il a eu très mal et du mal à respirer, ils ont sûrement dû lui casser des côtes. Nous avons été obligés de descendre les deux personnes blessées dans un parking souterrain pour être sûrs de ne plus nous faire tirer dessus et attendre que les pompiers arrivent jusqu’à nous. Cette scène était insoutenable, ils ont très bien vu que nous venions en aide à une personne et n’ont pas hésité une seconde à nous tirer dans le dos. Ils ne se sont même pas souciés de la personne que nous essayions de mettre à l’abri (Quentin) ni de la personne sur qui ils ont tiré quand celui-ci aidait Quentin, alors que Quentin avait perdu connaissance et était en sang ! Nous avons vu sa mère aujourd’hui, elle est dépitée, révoltée et choquée de cette violence ! Quentin a eu horriblement mal, il va devoir se faire opérer pour qu’on lui mette des plaques de fer pour lui reconstruire les os autour de l’œil, car en plus d’avoir perdu son œil et sa paupière, il a 4 fractures autour.

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De nombreuses personnes sont gazées et ne comprennent pas la violence qui leur arrive dessus alors qu’aucune confrontation n’avait lieu de ce côté-ci. Un manifestant s’est pris un coup de matraque sur le crâne, occasionnant la pose d’une agrafe, son visage est maculé de sang.

18 h, des affrontements se poursuivent à l’entrée du square Daviais où les lacrymogènes pleuvent, obligeant les gens à se réfugier dans le bar à proximité.

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Un impressionnant dispositif de CRS renforce celui du CHU, pour nettoyer littéralement la Gloriette.

Carole :
Son fils de 10 ans a eu le pied cassé par un tir de flashball. 3 semaines de plâtre, et traumatisé psychologiquement. Aucun mot n’est assez fort pour exprimer ce que je ressens.

Stef :
À 100 m. des premiers assauts de la police, avant de voir les premiers gaz et d’entendre les premières bombes, c’est un enfant de 10 ans qui hurlait avec sa mère que j’ai vue courir, le visage gazé... Il était 13h... au même moment plus près de la ligne de CRS, Georges, un Nantais de 60 ans venu avec son tambour et un couple d’amis, se faisait agresser par un flic en civil qui lui a explosé son tambour à la figure pendant que d’autres lui ont savaté les jambes par derrière... arcade sourcilière brisée !

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Plusieurs centaines de policiers remontent la place appuyés par cinq véhicules à eau, transportés par une file ininterrompue de camions qui emplit entièrement le Boulevard Philipot, le Cours Olivier de Clisson et le Quai Estienne d’Orves.

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La preuve en photo de l’agression violente par gaz de deux femmes qui passaient sur le trottoir à côté d’un policier dans sa voiture, il a baissé sa vitre et nous a aspergées à bout portant en disant « on va moins vous entendre maintenant » sourire narquois et geste de "ferme la" avec la main !

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18h50, les affrontements se sont déplacés vers la Place Grasslin et s’éteignent doucement.

Caroline :
Un peu avant 20h, la manif était sur le point de se terminer, ma fille, accompagnée de quelques amis a ramassé par terre, en toute innocence un marteau abandonné. Cinq flics lui sont tombés dessus, dont un particulièrement violent. Ils l’ont embarquée sous les yeux abasourdis de ses copains. L’un d’eux a essayé de parlementer : Il s’est fait tabasser avant d’être laissé au sol, ainsi qu’un passant qui a essayé de la défendre ! Ma fille a passé près de 24 heures en cellule (à peine mangé !), a subi deux auditions, durant lesquelles on lui montrait des photos de panneaux publicitaires défoncés, en lui demandait d’avouer qu’elle en était responsable. Elle va être convoquée au tribunal au mois de juin. J’étais moi-même à la manifestation, mais repartie au moment où l’évènement est intervenu. Je n’ai pas assez de mots pour exprimer mon écœurement et ma révolte !

Io Anna :
Il devait être au alentour de 20h, les policiers, CRS, flicaille s’étaient groupés autour du poste de police de commerce. Un homme part du rond point du CHU, seul, torse nu, les bras levés, il se dirige vers le groupement casqué, protégé, à deux pas d’eux.
Le canon à eau se met en marche, réflexe de protection, il se dirige vers ceux protégés qui tentent de le faire reculer, en l’assommant d’eau.
Le canon à eau ne s’arrête que lors qu’un flic le tire à bout portant au flashball.
Je le voit s’écrouler, rejoint, submergé par une nuée de flic boostés à l’adrénaline sauvage
Le canon à eau plutôt que de continuer à l’arroser aurait pu quand il à cherché "refuge" chez les flics arrêter de tirer, et les flics à bout n’auraient pas tiré.
Plutôt que tirer sur un homme à bout portant, il aurait pu demander à son collègue d’arrêter le canon à eau, qui les poussait aussi.

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La préfecture annonce 14 interpellations et 20 opposants hospitalisés. Valls communique déjà à Athis-Mons, alors que les braises sont encore chaude . L’équipe médicale dénombre, elle, 50 blessés dont 13 au visage par LBD ou flashball.


Manif du 22 février à Nantes (3/3) : décryptage d’une stratégie policière et politique

Avec les liens, les pĥotos et les documents :
http://paris-luttes.info/manif-du-22-fevrier-a-nantes-3-3

Une analyse et une interprétation de la journée du 22 février au regard des témoignages, à la lumière des expériences passées de nos luttes, et des réflexions qu’on peut en retirer pour l’avenir. Par un membre du collectif francilien de soutien à NDDL, qui publie également, à propos cette journée une chronologie d’un matraquage médiatique http://paris-luttes.info/22-fevrier-a-nantes-2-3

Si on analyse le compte-rendu de la journée, rédigé sur la base des témoignages publiés et le retour d’expérience de l’équipe légale du Collectif francilien de soutien NDDL-IDF, on peut se poser plusieurs questions concernant les choix de la préfecture et les évènements qui s’en sont suivis.

L’annonce de la manifestation des mois à l’avance, l’identification connue des organisateurs (ACIPA, Cedpa, COPAIN, etc.) aurait pu motiver la préfecture à prendre contact avec ces derniers bien en amont de la manifestation. Interdire un parcours à la veille de celle-ci ne pouvait que cristalliser les tensions déjà vives dans lutte contre le projet d’aéroport. Le préfet, coutumier des arrêtés d’interdiction absurdes (interdiction de transport de matériaux de construction, interdiction de semer, interdiction de circuler, flics etc.) ajoute au dialogue de sourds qui caractérise la stratégie gouvernementale dans l’imposition de son projet. Attiser la colère la veille d’une manifestation alors qu’on sait qu’elle promet d’être houleuse (les précédentes l’étaient à Nantes en tous cas), n’est en aucun cas un signal d’apaisement.

Verrouiller un quartier lui donne immédiatement des allures de siège, avec les barrières barrant les grandes artères et les forces anti-émeute disposées sur chaque rue d’accès au centre. La présence d’un hélicoptère ne fait qu’ajouter à l’ambiance : les esprits qui auraient pu être à la fête sont plombés par ce vrombissement continu qui emplit les rues et absorbe l’expression émotionnelle de la foule, qu’elle soit colérique ou joyeuse. Créer une telle tension sur toute une manifestation prépare celle-ci à l’éventualité de l’affrontement et de la confrontation tout en attisant ses rancœurs.

Quand ensuite on dispose face à la manifestation, sur une artère initialement prévue au parcours et usuelle des manifestations nantaises, un large mur renforcé de matériel anti-émeute et lourdement gardé, comment ne pas focaliser l’attention dessus, cristalliser les frustrations, colères et revendications des manifestants ? Sur cette barrière qui symbolise l’État de droit auquel tout est permis, sans concessions aucune et en dépit de tout bon sens ? Les murs ont de tout temps symbolisé et incarné la limite de la propriété, la fermeture, l’isolement, la séparation, l’entrave à la liberté de circulation.

Comment dès lors s’étonner qu’un mur qui privatise un espace prétendument public pour préserver la continuité du commerce privé, qui canalise la manifestation et qui obstrue le champ de vision avec un arsenal sécuritaire et visuellement agressif, que ce mur-là va cristalliser les rancœurs et concentrer sur lui la colère bridée ? Reculer ce mur de 100 m l’aurait rendu moins visible, moins accessible et donc moins exposé. Pourtant, ce n’est pas ce choix-là qui a été fait et la présence du canon à eau appuie l’hypothèse d’un aménagement du conflit à cet endroit. De même que les unités lourdement armées et très mobiles disposées sur les rues latérales au mur. L’histoire de la Commune l’a montré : rien ne vaut une grande artère pour ménager des lignes de vue aux tireurs et pour progresser sur un front large et modulable, hostile et fatal aux émeutiers. Rien de nouveau là-dedans en vérité, juste de la stratégie urbaine anti-insurrectionnelle. On ne s’étonne pas que Valls qualifie les affrontements de "guérilla urbaine" puisque c’est dans cette optique qu’on entraîne les gardes mobiles à Saint-Astier, dans des reconstitutions "d’émeutes urbaines".

Ce qui est plus étonnant en revanche, c’est le choix de dégarnir totalement l’îlot Feydeau, l’agence Vinci de la rue de Strasbourg, le Commissariat du Cours Olivier de Clisson, les engins de chantier du Quai de Turenne et de laisser à disposition des manifestants une aussi grande quantité de matériaux de construction. Pour une manifestation annoncée très en avance, on serait tenté de taxer la préfecture d’inconséquence, au regard du fait qu’elle avait suffisamment de craintes pour interdire l’accès du centre-ville. Quant à penser qu’elle ait pu être débordée dans ses prévisions, le millier de policiers lourdement équipés et parfaitement méthodiques qui ont nettoyé l’îlot Feydeau en l’espace de 2 heures suffit à nous laisser penser l’inverse. C’est une véritable armada qui a peigné les rues d’est en ouest aux lanceurs de balle de défense (LBD), Flashballs, lacrymogènes et lances à eau. Si l’avancée était si rapide entre 16h30 et 18h, pourquoi avoir laissé l’îlot Feydeau aux émeutiers durant plus d’une heure [1] ?

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Si on regarde le dessin de la progression de l’opération, on peut voir un encerclement progressif du Cours Roosevelt mais aucune manœuvre destinée à l’isoler ou enfermer les opposants. La stratégie semblait bien plus destinée à évacuer l’ensemble des manifestants en les repoussant vers Gloriette pour les évacuer totalement à l’échéance de la déclaration de manifestation, vers 18h.

Par ailleurs, les interpellations sont davantage opportunistes que calculées : une seule unité très mobile de flics en civil lourdement armée accompagnait les policiers de la CDI sur l’îlot Feydeau et n’a jamais tenté véritablement de cibler et d’interpeller, alors qu’on a été habituées ces dernières années à des hordes de flics de la BAC qui écument les côtés des manifs.

Les peines lourdes prononcées à l’encontre de ceux qui ont été jugés en comparution immédiate montrent une volonté d’exemple post-manif à visée politicienne, bien plus qu’un effort de recherche et de sanction du plus grand nombre d’émeutiers. Ce n’est pas nouveau non plus : chaque émeute conduit à quelques procès exemplaires aux peines assaisonnées, pour faire office de dissuasion. On fait du résultat ou du chiffre, selon les besoins médiatiques des politiques sécuritaires. L’important n’est pas de "rendre justice" mais de faire justice pour légitimer après-coup les choix policiers et les mandats politiques.

Ce qui compte par contre, c’est la peur qui fait peur, celle qui fait vendre de la sécurité, fait des images terrifiantes à diffuser dans les médias : dans un champ d’objectifs photo et vidéo, on ne perçoit jamais la réalité qu’à travers une lucarne subjective. Au-delà du regard sensationnaliste du journaliste qui va se concentrer sur le feu, le sang et les cris en ignorant tout environnement plus nuancé autour de lui, c’est la perception du téléspectateur, du lecteur de presse qui est conditionnée. Elle l’est par l’émotion suscitée au travers du spectacle de l’image et la force des mots-choc : déployer des barrières, des canons, des gardes mobiles, ça vend à la fois de la peur et de la sécurité ; Nantes sous verrouillage policier prépare à l’image de Nantes ravagée, incendiée et affligée : quand la ville se découvre la veille dans un étau policier qui l’angoisse, le surlendemain on la conforte avec les images qui justifient cette débauche de moyens répressifs, elle a besoin de flammes, de blessés, de cendres et de nuages de gaz dans lesquels s’ébauchent des silhouettes fantasmagoriques d’émeutiers masqués et casqués, armés de pavés.

Dépersonnaliser le casseur aide à s’en éloigner, savoir le nombre de flics blessés à s’identifier à eux, voir son arrêt de bus habituel noirci fait ressentir le dommage. Le tout ensemble rend la manifestation hostile et la mise sous état de siège de la ville tolérable. On évacue la question de la raison de l’émeute, sa nature, sa diversité, ses visages, au travers une figure de l’ennemi incarnée dans le black bloc, l’anarchisme radical situé à l’ultra-gauche d’on ne sait quoi, et issu d’un lieu imaginaire, étranger, marginal, hostile : l’ anarcho-autonomie. Pourtant l’émeutier de samedi avait de nombreux visages : le pavé n’a besoin que de la rancœur, la colère ou l’occasion pour s’exprimer, il n’a pas toujours de parti, d’affiliation ou de préméditation, il est le prolongement spontané d’une colère.

De la même façon, aucune distinction n’est faite entre ce qui est cible délibérée symbolique d’un sabotage (vitrine du monde marchand, politicien, institutionnel, sécuritaire) et ce qui est juste un moyen providentiel d’appui tactique et logistique à l’émeute. L’émeutier est tout entier enfermé dans la figure du casseur dont la fin première est le saccage et l’outrage. Chaque émeute est l’occasion de distinguer le bon grain de l’ivraie, le manifestant besogneux et soucieux de préserver la démocratie du casseur nihiliste dont la seule motivation serait la destruction et la nuisance.
Cette séparation opérée par les autorités s’appuie sur une culpabilisation de ceux qui se laisseraient confisquer toute possibilité de dialogue constructif par les émeutiers. Seulement cette fois-ci l’argument est éculé : on ne la fait pas à ceux auquel on a déjà dénié toute possibilité au dialogue et à qui on a asséné systématiquement le bâton sur la tête pour toute réponse. Des mois d’affrontements, de vexations policières sur la ZAD ont amené chacun à reconsidérer les frontières entre violence et non-violence, entre dialogue et confrontation, entre résistance et lutte, entre indignation et révolte. À NDDL, on a dépassé ces dualismes réducteurs pour construire une réponse concertée, reflétant toute la diversité des composantes de la lutte. Les organisateurs ont communiqué en se libérant de cette conflictualité qui oppose ; ils ont intégré et affirmé les différents modes d’expression d’une même colère.

Cette position forte et unitaire va à contre-sens d’une médiatisation qui demande du regret, une sorte d’excuse au trouble à l’ordre public. Pourtant à Kiev, c’est l’image magnifiée de l’émeutier qui est mise en avant dans l’œil des médias. Il y a dans l’émeute une distinction qui est faite entre la bonne et mauvaise émeute, la bonne étant bien entendu celle qui appelle la démocratie de ses vœux et non celle qui met à jour son visage autoritaire. Parce que ces opérations policières brutales, qui ne font plus la distinction entre l’émeutier et les autres manifestants, gazant et tirant sur les uns et les autres avec la même violence, n’évoquent en rien le fameux "état de droit" dont elles se veulent le fer de lance.
Pas plus que les procès expéditifs qui suivent ne sont le reflet d’une justice pesée et proportionnée, ils ne sont que les pantins médiatiques que les politiciens agitent à la face de ceux qui réclament des têtes pour se reposer sur le sentiment que l’outrage à la démocratie est lavé. Enfin, le matraquage médiatique aveugle et ignorant qui s’alimente sur les ragots bâclés de l’AFP, sur des diaporamas émotionnels et boit les diatribes des politiciens comme du petit lait, n’a rien d’un contenu informatif qui permettrait aux "citoyens" de se forger un avis critique, ce n’est qu’un usage intempestif d’une illusoire liberté de la presse, asservie au voyeurisme et aux manipulations marchandes et politiciennes.

Face à une position unitaire qui ne prête pas l’oreille aux tentatives de division des manifestants, le préfet n’a d’autre option que de décrédibiliser l’ensemble de la manifestation et de désigner les organisateurs de la manifestation comme la "vitrine institutionnelle d’un mouvement armé". On retrouve la notion de mouvance, chère à la rhétorique de feu Alliot-Marie, dans les heures de gloire de la lutte anti-terroriste engagée par Sarkozy. Valls semble prêter la même oreille à Alain Bauer, l’épouvantail qui avait déclenché la chasse aux sorcières de Tarnac ; sans doute est-ce parce que ce Bauer, qui est à la tête de Francopol et siège à l’INHESJ, est un proche de la famille. Les idées contre-insurrectionnalistes ont la dent dure : la figure du terroriste est un moyen commode d’assaisonner et circonscrire tout ce qu’on ne maîtrise ou comprend pas bien et qui menace la crédibilité du bel édifice démocratique.

Il est plus facile de justifier qu’on a tiré sur un mouvement armé que d’expliquer de la blessure d’un jeune charpentier qui ne portait ni cagoule ni bâton au moment où il a reçu un tir de LBD dans l’œil. Quand le manifestant a un visage et quand ce visage sympathique nous apparaît meurtri, on ne peut plus faire valoir le nécessaire usage de la force. À ce moment-là, le mieux est de ne rien dire, de déplacer le responsable du tir si on devait avoir trop d’opposition venant de la victime et de faire débouter le ou la malheureuse dans toutes ses entreprises pour se faire justice. Reconnaître la bavure serait reconnaître un usage inadéquat de la force et remettre en cause toute la légitimité d’un dispositif qui s’appuie sur la terreur et la répression aveugle. Car si les yeux perdus se multiplientdu fait de tirs de LBD depuis son déploiement en 2008 (une vingtaine de cas), la saisine du Défenseur des droits quant à son utilisation n’a pas empêché que toutes les unités de police continuent à en être équipées progressivement. Sur cette vidéo prise depuis le Boulevard Philippot, on voit distinctement les policiers en civil armés de flashball et LDB, alignant les manifestants en face d’eux à plusieurs reprises.

Leblog 22novembre2007 publie également des photos et vidéos de flics des Compagnies Départementales d’Intervention (CDI) en train de tirer et viser le 22 février.

13 personnes ont été touchées au visage (oreille qui saigne, nez et mâchoire fracturés, œil perdu, 4 hématomes aux yeux et des impacts à l’arrière du crâne). L’argument ayant prévalu à l’instauration du LDB était le fait qu’il serait équipé d’une visée et éviterait les tirs au visage dont le flashball était tenu responsable. C’est un argument mis en avant dans sa plainte par Pierre Douillard, un jeune nantais ayant perdu son œil des suites d’un tir de LBD (en test en 2007) : ce qui est visé est touché et inversement ce qui est touché a été visé délibérément. Avec une arme de précision, un entraînement au tir et un ajustement de la visée dans une situation stable, le tir à la tête n’est pas une erreur mais une intention.

Parallèlement les grenades de désencerclement et GLI-F4 à effet sonore qui ont occasionné detrès nombreux dégats et la perte d’un œil lors de la mobilisation anti-THT à Montabot en 2012, ont à nouveau blessé plusieurs personnes, dont le journaliste de Rennes TV.

Utilisées systématiquement de manière offensive alors qu’elles sont destinées à un usage défensif pour s’extraire d’une situation d’encerclement, elles projettent 18 plots en caoutchouc avec beaucoup de force, sur 30 m. tout autour du point d’impact. Enfin, les grenades à effet assourdissant, utilisées à plusieurs reprises aux abords du square Fleuriot, provoquent des lésions auditives : une personne située à proximité immédiate s’est retrouvée assourdie un long moment, et par le passé plusieurs personnes en ont gardé des accouphènes.

L’usage de ces armes et la connaissance des dégâts qu’elles occasionnent jouent un effet psychologique de terreur : mutiler pour dissuader semble être la tactique policière en vigueur dans la "gestion démocratique des foules".

L’absence de sanctions véritables à l’encontre des auteurs de tirs qui ont occasionné une mutilation (suspension ou mutation au pire) n’est pas un signal dissuasif adressé aux gendarmes et policiers qui usent de ces armes. De même, l’absence d’indemnisation et de reconnaissance du préjudice subi, que ce soit par la justice ou par les autorités, ne laisse aucun doute quant à leur positionnement : au mieux indifférents, au pire complices. Dans tous les cas, l’usage de la force quand il conduit à la blessure ou la mort n’est pas assumé, il se dissimule derrière un vernis démocratique d’ordre et de tranquillité publique. Il n’est pas non plus assumé comme bavure, la victime restant figée dans le non-lieu juridique, le déni institutionnel et le mutisme politique.

À gauche comme à droite, le maintien de l’ordre est un tabou, un cache-misère maquillé dont on fait porter la responsabilité à la délinquance et au terrorisme. Et contre le terrorisme, l’arme première est la terreur, c’est une leçon que n’a pas manqué d’enseigner Trinquier dans la guerre moderne : le savoir-faire à la française, la théorie contre-insurrectionnelle héritée de l’Indochine et de l’Algérie continue d’être exportée vers tous les pays qui appellent à une gestion plus démocratique de leurs foules révoltées.

Le terroriste est un anarcho-autonome, et les procès expéditifs, les mutilations, sont la terreur qu’on lui oppose pour tuer en lui ses velléités d’insurrection. À travers lui, c’est à toutes les luttes qu’on délivre un message implicite : voyez la limite à ne pas franchir, voyez ce que la révolte peut vous coûter. Dans les évènements très violents qui ont émaillé l’évacuation du parking de la Gloriette (tir de LDB sur des enfants et personnes âgées, gazage depuis les voitures, interpellation au hasard, matraquage à tout va), le message de terreur adressé à cette foule "pacifique" massée aux abords du square Daviais fait écho à la déclaration du préfet le lendemain matin : vous êtes complices, vous êtes la vitrine institutionnelle d’un mouvement armé, et tant que tel nous vous traiterons en terroristes. La peur est distillée dans l’avenir, elle restera gravé dans la mobilisation à venir.

En réalité, la peur nous coûte bien davantage que la révolte : elle nous coûte la vision de la liberté, elle nous coûte la force de nous mobiliser de façon autonome, elle nous coûte le courage d’assumer nos convictions, elle nous coûte la persévérance d’aller au bout de nos revendications, elle nous coûte la capacité de discernement entre ce qui nous grandit et ce qui nous trahit, elle nous coûte le sentiment d’intégrité tout simplement.

Ce que doit nous enseigner une journée comme celle-là, c’est que nous sommes trop à l’écoute de ce qu’on dit de nous, de ce qu’on dit pour nous et du cadre qu’on voudrait imposer à nos luttes : pour nous la journée doit être ce que nous avons voulu y amener et dans chacun de nos mots, elle doit le refléter. Nous avons amené de l’espoir, de l’espoir nous en gardons ; nous avons amené de la colère, de la colère on en a montré ; nous avons amené de la créativité, on ne pourra jamais nous la reprendre ; si nous avons perdu de la joie, gagné des craintes et des blessures, des frustrations et de la rancœur, elles ne viennent pas de nous, rendons-les à ceux qui les suscitent véritablement : ceux contre qui nous luttons depuis le début et qui aménagent la conflictualité dans nos espaces de vie.

Lunerai,
du Collectif francilien de soutien à la lutte de NDDL

Notes

[1] Ceci en-dehors de toute considération sur la justification de l’émeute ou non : ici c’est la logique policière qui est questionnée.


Notre Dame des Landes : Marie, notre correspondante raconte…

http://www.ldh-france.org/region/aquitaine/2014/02/24/notre-dame-des-landes-notre-envoyee-speciale-raconte/

https://www.youtube.com/watch?v=sDZ56h-wUfQ#t=822
cette vidéo ne montre pas grand chose de la manifestation en elle même, mais le chaos final c’est à peu près l’idée !
en aparté avant que je raconte ma manifestation (parce que j’ai oublié mes fleurs en papier crépon pour offrir aux gendarmes), les crs et la bac ont usé de flashball, tirs tendus (pourtant interdits), lacrymogènes au milieu de foule hétéroclite (gens masqués, familles, tracteurs, vieux, passants), ont gazé au final au hasard (et c’est là que j’ai fini par abandonné mon reportage, j’avais slalomé entre toutes les lacrymos mais un coup de vent m’a fait prendre du gaz de bombe de la bac utilisée au hasard en se retournant et bam dans les yeux). Sur la fin la bac et les crs ont clairement reçu l’ordre de dégager coûte que coûte le centre ville quelque soit les dommages collatéraux, laissant passer des non manifestants au milieu, arrêtant le premier attrapé sur leur chemin, envoyant des grenades assourdissantes au hasard (vu de mes yeux) je n’ai pas suivi la fin mais je me doute que ça a du dégénérer encore plus que ce que j’ai vu.
malgré la présence de blacks blocs, ou casseurs, ou selon moi des antifa et certains zadistes énervés et habitués aux affrontements avec les forces de l’ordre, tout a été fait par la préfecture pour scinder la manif en deux, jouer à la souricière, pousser aux violences et tenter de ternir l’image du mouvement. Le maire de nantes porte plainte aujourd’hui contre X

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Samedi 22 février, Nantes. 13h au pont Paul Morand. Les opposants au projet de l’aéroport de Notre dame des Landes ont répondu présent, et ce, massivement. Un peu partout des groupes s’organisent et on se demanderait presque s’il on est pas plutôt à Carnaval : masques d’oiseaux, salamandre géantes, brigades de clown, pancartes humoristiques, maquillage sur les visages, banderoles colorées, collectif de cercueils des grands projets inutiles, fanfares, battucadas. Quelqu’un construit même en hauteur une cabane dans un arbre alors que flottent sur le canal plusieurs drapeaux accrochées à des bouées reprenant le logo de l’avion barré. La « manif à haut risques » comme titrait le jour même Ouest France est prête à partir, avec quelques tracteurs et semi remorques en tête de défilé. Qui attendent sûrement de rejoindre les quelques 500 tracteurs garés du quai de la fosse à la place du commerce.
Comme convenu par arrêté préfectoral, l’itinéraire initialement prévu ayant du être modifié suite à une interdiction d’accès au centre ville, chaque entrée de rue est bouclée par les crs. Le cortège est long, très long, la place du commerce est pleine de monde quand certains passent à peine le boulevard Léon Bureau. Celui juste à côte des machines de l’île, île de nantes rebaptisée ainsi dans le projet immobilier dantesque de Nantes métropole ; certains manifestent également à ce sujet indiquent certains graffitis qui s’étalent sur le parcours.
C’est plutôt l’humour qui domine, avec des slogans tels que « Touche pas à ma salade », « Vous navet pas le droit de nous carotte  », le célèbre « Ayrault port  », mais aussi des militants d’Attac déguisés en banquier.
Vers 15h30, la manifestation qui stagne entre la place du commerce, l’hôtel dieu et le square Daviais commence à entendre retentir des tirs de sommation. Jusque là le local Vinci a été saccagé et une foreuse sur un chantier incendiée ; mais côté cortège, rien ne prévoyait un tel déploiement de forces pour scinder la manifestation en deux et tenter de disperser rapidement les manifestants occupant le centre ville. Après de nombreux tirs de lacrymogènes, un groupe de crs tente une approche au flashball, repoussée immédiatement ; mais pas uniquement par des personnes masquées jetant des projectiles, mais pas de nombreuses personnes du cortège se sentant agressées aussi par la configuration du lieu. C’est vers de 15h45 que tout s’embrase, chariots enflammés en direction du barrage de crs, poubelles en guise de barricades, office de tourisme saccagé, certains se replient quand d’autres tentent de discuter tranquillement dans la fumée qui commence à envahir tout le quartier.
Devant l’hôpital de l’Hôtel Dieu, l’ambiance paraît plus calme. Des clowns dansent sur un rond point avec de la musique funk, les gens discutent en voyant rapidement progresser de nouveaux cordons de crs qui recommencent des envois de lacrymogènes. Le secteur n’étant pas entièrement quadrillé, des passants se retrouvent à atterrir entre les deux « zones à risques », où la bac finit par détacher de petits cordons dans la foule. Devant l’hôpital de l’Hôtel Dieu, l’ambiance paraissait plus calme ; car très rapidement les crs arrêtent les manifestants pacifistes à visage découvert se trouvant sur leur passage, des personnes âgées ramassent eux mêmes des lacrymogènes pour les retourner à l’envoyeur. La bac complètement sur les dents repousse les journalistes ou photographes présents, tentent des manœuvres totalement obscures et dangereuses pour les personnes coincées là par hasard ; des gens qui n’ont pas pu atteindre la gare par exemple et qui attendent avec leur valise et qui m’informent que de toute façon les trains sont bloqués. Une grenade assourdissante éclate aux pieds d’un petit groupe (manifestants et badauds), blessant ainsi un journaliste de RennesTV. Un chaos général règne dans toutes les rues du quartier, et c’est suite à l’intervention de la bac avec une bombe lacrymogène (et non une grenade) et un petit coup de vent que le produit a fini par atterrir dans mes yeux ; il m’avait bien semblé que Nantes était une ville pleine de brouillard ce jour là.

Au lendemain de la manifestation et des titres choc de la presse nationale, plusieurs questions s’imposent ; à qui profite l’interdiction d’accès au centre ville de Nantes, une interdiction annoncée 48h avant la manifestation ? A qui profite que le local de Vinci et un chantier non protégé se trouvent quand même sur le parcours ? A qui profite enfin, de voir la violence et la haine s’exprimer entre les forces du (dé)sordre, un pouvoir sourd, et des groupuscules excédés par la montée de l’extrême droite ? Venue pacifiquement à cette manifestation, je pense tout comme Hervé Kempf sur Reporterre que la violence dessert le combat contre l’aéroport. Mais tiens également à souligner l’incompétence des forces de l’ordre à tirer dans le tas, scinder un cortège pour passer en force sur la dispersion d’une manifestation, sûrement la plus importante depuis le début du mouvement. Des forces de l’ordre qui ont déjà abusé de leur pouvoir sur le terrain fin 2012.
Fin 2012, je faisait le pied de grue sous la pluie un vendredi soir devant la préfecture de Rennes pour manifester contre l’aéroport. En novembre 2012, j’aidais un dimanche à la reconstruction de la chataigne. Été 2013, j’ai fait voler un cerf volant sur la ZAD où se sont rassemblés plus de 20 000 participants. Nous étions sûrement plus de 30 000 ce samedi 22 février 2014 à Nantes, preuve que le mouvement n’a pas faibli. 23 février 2014, j’attends toujours que les tritons de Notre Dame des Landes puissent dormir tranquilles.
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