Une tribune pour les luttes

La légitimité est à nous, mais on est loin de l’avoir montré !

Carnaval(iers) emmuré(s), Carnaval(iers) en liberté(s) !

Toni Tamerra, le 6 mars 2014

Article mis en ligne le lundi 7 avril 2014

Le besoin des sociétés humaines de marquer les moments cruciaux et dangereux - la naissance, les changements d’âges de la vie, d’année – existe presque dans toutes les cultures depuis la nuit des temps. En instaurant des rites de passage, ils aident à surmonter le danger et à canaliser l’énergie vitale de l’individu et du groupe pour la réintégrer, par la suite, dans l’ordre global. Dans ce sens, ces rites accomplissent des
fonctions primordiales pour ces cultures et sociétés. Le carnaval tradtionnel fait partie de ces rites de passage. Mais il est plus que ça.

Le Carnaval traditionnel est un moment de rupture avec l’ordinaire. Il bouscule l’ordre. Il met en question ou même il inverse les normes de la société et les hiérarchies politiques établies. Les carnavaliers, en distance temporaire (quelquefois permanente) avec l’ordre, dans une perception décalée et enrichissante, amènent du changement par l’imagination et la création. Dans ce sens, le moment carnavalesque est enrichissant et régulateur pour la société, il est son miroir et l’occasion d’un recul sur ses valeurs. Il est à la fois moment, moyen et outil de la dénonciation et de la résistance contre toute forme de domination, d’exploitation et d’uniformisation.

Le Carnaval de la Plaine et de Noailles est un “carnaval traditionnel ré-inventé”, une tradition nouvelle, qui constitue un moment festif et convivial, transculturel et transgénérationnel. Et il est politique et contestataire dans le sens qu’il ne demande pas d’autorisation. Il marque une rupture justement. Il est politique aussi, parce que ses acteurs, les carnavaliers, ne sont pas des spectateurs passifs, mais des acteurs
qui font vivre essentiellement le carnaval. Cela se traduit dans leur habitude de dénoncer, de juger et de brûler chaque année, depuis 15 ans, tout ce qui ne leur plaisait pas, tout ce qu’ils ont identifié comme mal. Représenté par le caramantran, ce mal, ces derniers années, a été « l’expulsion des pauvres », « Sarkozy », l’Euroméditerrannée », « la vidéosurveillance », « MP2013 » et « Marseille 5* ».

L’ordre établi ne tolère par cette appropriation politique de l’espace urbain. Ça dérange, ça échappe et ça conteste la logique d’une mise en vitrine de la ville de Marseille, accélérée et réenchantée par la culture, par un nouvel urbanisme aseptisé. La ville voyait dans MP 2013 « l’opportunité d’une vitrine de la mutation engagée : le Vieux-Port et la Canebière sont les lieux emblématiques où la Ville pourra en particulier marquer l’ampleur de ses ambitions. Cette échéance joue aussi un rôle de catalyseur pour les projets à plus long terme du Grand Centre-Ville » (1). L’ordre établi à Marseille est en train, par des gestes architecturales d’un rayonnement international, des événements grands publics et de grande qualité, de renforcer et de
multiplier ses moyens de maîtriser l’espace public et la temporalité urbaine. Il exclut le hasard, qui est le ballet de la rue, il exclut ou encadre la contestation politique et artistique. Le Carnaval officiel, mise en place au début des années 90, fait partie de la logique de cette mise en scène culturelle. Le Carnaval indépendant de la Plaine et de Noailles y échappe.

Pour résoudre cette tension, les autorités répondent par la répression policière et juridique. En 2012, le Carnaval indépendant de Nice était matraqué et gazé par la police (2). A Marseille, en 2013, une centaine de CRS et la BAC encadraient et pénétraient le Carnaval indépendant. Cette année, les forces de l’ordre y intervenaient avec violence pour arrêter la fête et pour éteindre le feu de joie. La Police, le gaz lacrymogène, des coups de matraque, 3 arrestations !!! (3).

Cette attaque a visé et a réussi à « attiser le brasier de la colère » des participants de ce rassemblement paisible, populaire et familial. La colère des carnavaliers, aussi pour revendiquer la libération des détenus, se déchargent malencontreusement devant le Commissariat de Noailles. Des poubelles brûlent, des canettes volent. 5 personnes de plus sont arrêtées. Le lendemain, « La Provence » et autres médias réduisent et dénoncent le carnaval comme trouble public, acte de dégradation et rébellion vide de sens. Aucun des médias établis ne dévoilent ce qui est évident : l’intervention policière était un acte de répression, un acte de représailles et de vengeance, un coup médiatique du pouvoir en place afin de se mettre en scène, juste avant les élections, comme garant de l’ordre public.

Mais quant à nous, les carnavaliers, personne ne souligne visiblement l’arbitraire et l’incohérence des autorités de la ville qui venait de se célébrer Capitale de la Culture en 2013. Cette ville qui se proclamait cosmopolite, populaire et lieu de réappropriation de l’espace public par ses habitants, cette même ville, en 2014, se dévoile à plusieurs reprises comme celle de l’étouffement des intermittents du spectacle (4), du
dépérissement financier des fêtes de quartier (5) ou des expulsions des Roms.
Du 26. avril au 25. août, le MUCEM, nouveau lieu phare de la ville, héberge l’exposition intitulée « Le Monde à l’Envers – Carnavals et Mascarades d’Europe et de la Méditerranée » et proclame sur son site que « la transgression des rites devient rite de transgression, les masques révèlent l’autre visage de la société, sa part d’ombre rieuse et ricanante ». Ce visage, dont ils soulignent à l’intérieur du Musée, l’importance y compris de son caractère contestataire, ils s’empressent de l’oublier ainsi que leur responsabilité sociale de ce « musée de société » (6) dès qu’on sort des murs.

« Je n’insinue pas que les documents présentés dans cette expo sont inintéressants, loin de là. Mais l’ethnographie ne peut donner des idées à qui n’en a pas. Elle prétend nous montrer le monde dans son infinie variété chatoyante mais, telle la lumière de lointaines planètes, ce monde est déjà mort quand il arrive sous nos yeux de spectateurs. » (7). Et pire que ça, les huit inculpés ont subit des condamnations extrêmement lourdes. Quatre entre eux sont, deux jours après le Carnavals et suite à des comparutions immédiates uniquement basé sur des témoignages policières, condamnés à 2 mois fermes avec 4-8 mois sursis.

Quant à nous, que faire ?

Il est pertinent et nécessaire de faire des bouffes de rue, des projections, des concerts de soutien, des tractages. Cela affirme les valeurs et la légitimité du Carnaval et cela exprime également notre solidarité avec les carnavaliers emprisonnés. Par contre, on continue de rester entre convaincus et donc sans grand impact. Ne serait-il pas souhaitable d’élargir notre champ d’action en s’adressant à tout les Marseillais.

A l’heure actuelle, comme tout au long de l’année 2013, on est loin de rassembler nos énergies pour le faire. La réunion à l’Équitable Café la semaine dernière à clairement affiché notre incapacité à dépasser, d’une manière structurée et organisée, nos positions individuelles. Pourtant, on a les mêmes buts qui consistent à améliorer la situation des inculpées et à défendre des pratiques auto-organisés et indépendantes dans cette ville.

On avait aussi du mal à mettre en lumière les failles et les incohérences de plusieurs acteurs publics et institutionnels tout en établissant des clivages schématiques entre « eux » et « nous ». La situation actuelle nous offre une multitude des pistes pour élargir nos actions au lieu de rester dispersé chacun dans son coin en craignant, comme souvent, la récupération par des pouvoirs établis.

Affirmons-nous tels que nous sommes, dans un esprit vraiment solidaire ! Saisissons-nous des occasions divers qui se présentent pour rentre visible les injustices et des contradictions évidentes dont personnes ne parle.

Un exemple : à partir du 5 Avril, la ville fête son Carnaval officiel sous le thème du « monde à l’envers ». « De nombreuses compagnies sont programmées ». Ils « serviront (à) une mise en scène délirante et joueront les extravagances devenues norme, pour un jour. »(8). Le 9 Avril, à partir de 14h30, la mairie 1/7 fera sa déambulation au kiosque de la Canebière. Et le 12 Avril, le grand défilé de la ville départ sur le Quai de rive neuve à 14h30. Il y a milles bonnes manières (9) carnavalesques et ludiques pour s’y investir, pour « enrichir » le programme officiel avec des ingrédients non-programmés. La légitimité est à nous. Sauf que ça reste à montrer.

T. T.


(1) – SOLEAM : Appel à projet pour la réhabilitation du pôle ’CANEBIERE – FEUILLANTS’ ; p.3. http://atelierfeuillants.files.word...

(2) – A Nice, une intervention violente de la police gâche la fête du carnaval indépendant. Les parallèles avec le cas marseillais, aussi ce qui concerne les médias locales, sont ostensibles. www.ldh-toulon.net/spip.php?article4890

(3) – Article surle site de Mille Bâbords : www.millebabords.org/spip.php?artic.... Films : Vie et Répression d’une fête populaire : http://www.youtube.com/watch?v=0Mfn... ; Carnaval de la Plaine et Noailles 2014 : http://www.youtube.com/watch?v=z0H0...

(4) – Manifestation mouvementée des intermittents devant la mairie du 1/7 : www.marsactu.fr/culture/manifestati...

(5) – Les Fêtes de quartiers de Marseille se mobilisent : http://www.lepetitestaqueen.com/201...

(6) – C’est le terme appliqué par son président Bruno Suzzarelli lors d’un entretien avec Marsactu : http://www.marsactu.fr/culture/apre...

(7) – Aléssi Dell’Umbria : Rififi au Carnaval de la Plaine-Noailles. Le Mercredi 26 mar s 2014 dans Ventilo n° 334 : www.journalventilo.fr/2014/03/26/ri...

(8) – C’est la fête aux quatre coins de la ville avec le Carnaval ! www.marseille.fr/sitevdm/jsp/site/P...

(9) – On a envie ici de rappeler au succès médiatique et aux nouveaux rapports de force qui s’écoulait de la lettre ouverte des associations du Grand Sainte Barthélemy afin de se retirer du Quartier Créatif « Jardins Possibles » de MP2013 https://anrumarseille.files.wordpre....
On rappelle également que, il y a exactement 50 ans, le « Free Speech Mouvement » a vue le jour à Berkeley, USA. Suite à la défense d’un parc autogéré et l’arrestation d’un jeune, la foule a bloqué la voiture du CRS pendant 32 heures en exigeant sa libération. Le toit du « police car » devenait scène de l’expression libre, la « Free Speech ». http://www.jofreeman.com/sixtiespro...

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