Une tribune pour les luttes

Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste

par Dorothée Dussy, anthropologue - chercheure

Article mis en ligne le jeudi 25 décembre 2014

http://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2014-2-page-127.htm
Dorothée Dussy : Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1 <1>
parYeun L-Y <2>

Dorothée Dussy est anthropologue. Elle travaille au CNRS et est membre de L’IRIS (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux). Ses travaux explorent l’articulation entre le secret, le non-dit et les pratiques sociales à partir d’enquêtes sur la ville, le corps et l’inceste. En 2013, elle a coordonné l’ouvrage L’inceste, bilan des savoirs <3>. Le berceau des dominations est le premier livre d’une trilogie consacrée à « l’ordre social incestueux ». L’ouvrage étudie les « incesteurs » tandis que les deux prochains seront consacrés aux « incestées » et à la construction de leur subjectivité d’une part, et, d’autre part, au traitement des rares affaires qui parviennent devant les tribunaux et aux divers « procédés de légitimation du silence à l’échelle des sociétés et des institutions ». L’approche de l’auteure est également alimentée par son implication depuis plusieurs années dans l’association AREVI <4>.

Certaines études et des témoignages poignants ont démontré depuis longtemps que l’inceste est « universel » et répandu, sans pour autant être considéré comme inéluctable <5>. Ici, l’hypothèse de Dussy est que l’inceste, et le silence qui l’entoure sont constitutifs de l’ordre social : « L’intériorisation des abus sexuels et du silence qui les entoure pour les incestés, l’impact suffisamment fort de l’inceste sur les incestés pour que ceux-ci en donnent à voir les effets aux autres enfants (...) participent d’une description complète des processus de fabrication des dominateurs et des dominés » (pp. 255-256). Dans un premier temps, Dussy fait un récapitulatif et un état des lieux des recherches sur l’inceste. En France, les enquêtes quantitatives évaluent à au moins 5% le nombre de victimes d’inceste, soit plus de 3 millions de personnes (p. 30). Bien que l’inceste soit essentiellement exercé par les pères, Dussy traite de l’ensemble des configurations possibles : les incestes parentaux sur les enfants des deux sexes, entre frère et soeur, entre cousines, etc. Elle a bien conscience que des femmes incestent, mais elle considère qu’« il n’y a pas de spécificité féminine d’incester ». Ce point aurait peut-être d’ailleurs mérité un développement. Car, en effet, si elle arrive à distinguer deux profils psychologiques différents entre les incesteurs jeunes et les adultes (pp. 96 et 102), on a du mal à voir pourquoi la variable genre n’apporterait pas aussi des particularités dans ces différences. Et sur cet usage du terme « incesteur » au masculin, elle ajoute judicieusement : « Et autant laisser à César ce qui lui revient majoritairement. »

Dans son premier volume, elle a donc choisi de travailler sa thèse en enquêtant auprès de 22 auteurs d’incestes, tous incarcérés dans une prison du Grand Ouest de la France. Ils ont entre 22 et 78 ans et sont issus de diverses classes sociales, avec une majorité provenant de la classe moyenne et populaire. Les entretiens qu’elle a effectués avec chacun se sont déroulés dans le contexte d’une cabine de parloir. Elle décortique ensuite la logique des discours. Dussy écrit : « Dans le monde de l’incesteur, vous avez en permanence un goût de bizarre collé au cerveau, au point que vous finissez par vous demander (...) si ce que vous venez d’entendre ou de dire est normal. Les questions sont bizarres, les réponses aussi, et l’impression d’absurde vient parfois en parade au sentiment d’horreur qui pourrait vous assaillir » (p. 67). La parole recueillie est certes celle des agresseurs, mais l’analyse téméraire de Dussy permet un dépassement : une révélation et une dénonciation des mécanismes sociaux à l’oeuvre, qui, d’une manière ou d’une autre, nous affectent tous et toutes. Les constats sont clairs : les incesteurs sont des hommes normaux, insérés socialement, et à leurs yeux, leurs actes incestueux sont mineurs. L’incesteur « cherche du plaisir sexuel et, en homme autonome, va le chercher là où il peut le trouver, là où c’est facile, pas cher, et sans nécessité d’opérations de séductions (...). L’incesteur se sert » (p. 71). Telle est la logique égocentrique des dominants déjà résumée ainsi par Christine Delphy (2010 : 11) sur d’autres systèmes d’oppressions : « Les patrons et les hommes n’exploitent pas les prolétaires et les femmes par ignorance du mal qu’ils leur causent, mais pour le bien qu’ils en retirent. » <6>

L’incesteur parle de « jeux », de « découverte » de la sexualité, là où il y a violence, rapport de force et inégalité structurelle. Et il parle ainsi alors même que la « découverte » dure parfois des années. C’est ce type de contradiction et d’incohérence que Dussy traque et débusque. Elle décrit comment l’incesteur manipule, comment il marchande et instaure un climat de terreur, comment il masque ses agissements dans la famille ou dans la prison et comment l’entourage et la justice minimisent les violences et bâillonnent les victimes. L’inceste est tu, l’agresseur doit rester un « type bien ». Et nous sommes tous et toutes imprégnées et plongées dans ce « système silence ». Sur la justice, elle conclut : « Le droit n’est pas neutre, et les délais de prescription des dépôts de plainte, l’administration de la preuve, ainsi que le quantum des peines infligées, sont indexés à une conception masculiniste de la sexualité, de la personne et de la famille » (p. 227).

Par son enquête, l’anthropologue découvre que « l’inceste survient dans un contexte où il est déjà là. (...) La grande surprise, c’est d’avoir découvert que l’inceste, et les relations érotisées, les relations d’évitement, de dégoût, l’aveuglement sur les pratiques incestueuses, la surdité familiale, s’apprennent par mimétisme au sein de la famille » <7> –, ce qui ne signifie pas que les incestées font nécessairement les futurs incesteurs : « L’incesteur a, dans 30% des cas selon les enquêtes statistiques (...), lui-même vécu des relations sexuelles incestueuses précoces » (p. 115).

Comme il n’y a pas d’incesteur sans incestée, l’anthropologue décrit aussi les impasses et les difficultés dans lesquelles sont placées les victimes. Elle décrit par exemple cette difficulté pour les enfants à voir la réalité, lorsque l’inceste jaillit la nuit en plein sommeil et que tout rentre dans l’ordre le matin suivant. Elle bat en brèche la notion de pulsion sexuelle, la notion du consentement des enfants, l’idéologie de la virginité et elle traite aussi la question du plaisir parfois éprouvé par les victimes. « Que ce soit « sympathique » ou atroce, être utilisé comme objet sexuel d’un parent plus âgé, même pour un frère de deux ans plus âgé, devoir se taire sur les épisodes sexuels, mentir autour de soi sur ce qu’on a fait de sa journée, comporte le même contenu pédagogique et construit l’enfant sur le motif du secret et de l’érotisation de la domination » (p. 121). Dussy montre alors en quoi l’ordre incestueux est une pédagogie de la soumission et de la résignation, aux conséquences multiples, durables et profondes pour les victimes : probabilité élevée de tentative de suicide, isolement familial, en particulier pour les personnes qui participent à la révélation des violences subies. Enfin, l’anthropologue donne à voir aussi quels types de paroles permettent aux victimes de sortir de l’emprise et de dénoncer les agressions et les viols.

Dans sa conclusion, Dussy revient sur la notion d’« interdit de l’inceste » proposée par Claude Lévi-Strauss. Pour les chercheurs qui lui ont succédé, ce concept est comme un acquis de l’anthropologie, un fondement évident. À ce jour, les analyses n’abordaient pas le travail de Lévi-Strauss dans son contexte de production et ne questionnaient pas l’utilité sociale pour le moins problématique que sa théorie induisait. Le berceau des dominations marque alors un tournant majeur, car il montre en quoi l’approche du père de l’anthropologie conforte le « système du silence ». Dans une certaine mesure, Dorothée Dussy applique à Lévi-Strauss le même raisonnement qu’Eva Thomas appliquait à Freud lorsqu’elle écrivait : « L’attitude de Freud a arrangé tout le monde et peut-être le succès de théorie vient-il de ce qu’elle permet à chacun de s’aveugler et de protéger l’image idéalisée des parents dont nous avons tant besoin » (Thomas, 1992 : 226) <8>. L’anthropologue écrit pour sa part : « L’écho retentissant fait à la théorie de Lévi-Strauss tient à ce qu’elle subsume l’ordre social qui admet l’inceste mais interdit qu’on en parle (...) ceux qui tirent plus ou moins de bénéfice à reconduire un dispositif de domination, à ceux dont la subjectivité est écrasée depuis le berceau, et qui cèdent aux désirs des autres par intériorisation de leur écrasement » (pp. 252 et 255). Et c’est pourquoi elle considère la théorie de Lévi-Strauss comme un « avatar de l’ordre social », une « pure pensée straight ».

L’analyse produite par Dussy est limpide et riche, tant sur le fond que sur la forme. Et sur ce dernier point, elle n’hésite pas à sortir des règles universitaires ; choix qu’elle légitime ainsi : « Dans la perspective de composer un texte émancipé des modèles masculins, classiques et légitimes, on n’hésitera pas, dans ce livre, à se référer à des voix inhabituelles en sciences sociales, et à tirer l’écriture vers une langue du quotidien et du domestique, l’espace de l’inceste » (p. 17). Face aux descriptions de violences qui provoquent littéralement des nausées, l’ironie, l’humour et l’implication personnelle de l’auteure non seulement produisent des respirations bienvenues mais créent une forme de proximité qui favorise des questionnements intimes : sur sa propre famille, son parcours, son rapport à la sexualité et aux violences sexuelles. Et c’est aussi ce qui fait la force du livre : nul n’en sort indemne.

On a certes du mal à s’expliquer pourquoi, dans son introduction, Dussy refuse de qualifier son livre de féministe. Il n’empêche que la diffusion de son ouvrage permettra de briser la « grammaire du silence et de la domination » inhérente à l’inceste. Et c’est là un point crucial.

Notes
<1> Dorothée Dussy (2013). Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1. Marseille : La Discussion, 268 p.
<2> L-Y Yeun est aide-soignant au CHU de Rennes. Il a cofondé et participé aux Éditions Bambule. Avec Martin Dufresne et Mickaël Merlet, il a effectué la traduction du livre de John Stoltenberg (2013). Refuser d’être un homme – pour en finir avec la virilité. Paris : Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes.
<3> Dorothée Dussy (2013) (éd.). L’inceste, bilan des savoirs. Marseille : La Discussion.
<4> Action/Recherche et échange entre les victimes d’inceste <http://incestearevi.org> .
<5> Voir Lloyd Demause (1993). « L’universalité de l’inceste ». Projets féministes, No 2 (revue éditée par l’AVFT) ; Eva Thomas (1986). Le viol du silence. Paris : Aubier ; Jeanne Cordelier et Mélusine Vertelune (2014). Ni silence ni pardon – l’inceste : un viol institué (préface de Marie-France Casalis). Mont-Royal (Québec) : Éditions M.
<6> Christine Delphy (2010). Un universalisme si particulier – féminisme et exception française (1980-2010). Paris : Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes.
<7> Propos tiré d’un entretien publié ici : <www.breizhfemmes.fr/index.php/inceste> .
<8> Eva Thomas (1992). Le sang des mots. Mayenne : Éditions Mentha.

Pour citer cet article
L-Y Yeun, « Dorothée Dussy : Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1 », Nouvelles Questions Féministes 2/ 2014 (Vol. 33), p. 127-130

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