Une tribune pour les luttes

Communiqué de l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix)

Être ou ne pas être Charlie – là n’est pas la question

Article mis en ligne le lundi 12 janvier 2015

Dans le chaos provoqué par l’attentat monstrueux qui a coûté la vie à douze êtres humains, il n’est pas facile de se situer. Entre ceux qui expriment uniquement douleur et colère justifiées, ceux qui « craignent les amalgames » et ceux qui appellent à l’union nationale (et internationale) contre l’Islamisme radical sous la bannière du slogan « je suis Charlie ».

Bien sûr, le crime appelle douleur et colère, mais contre quoi exactement ?

Ce massacre ignoble est revendiqué par des individus qui se disent membres de Al Qaida. La nécessité absolue de combattre les mouvances obscurantistes de l’islamisme radical ne doit pas nous rendre amnésique. Ces courants qui s’imposent par la terreur affirment commettre leurs crimes au nom de l’Islam. Leur développement a été rendu possible par les interventions impérialistes, le démembrement des États et l’utilisation par l’Occident de ce courant contre les forces progressistes. En France, la situation sociale insupportable que vit la population issue de l’immigration post-coloniale, le racisme d’État, l’islamophobie, les discriminations, la stigmatisation ou les contrôles au faciès portent une responsabilité évidente dans l’essor de ce courant qui touche en réalité une frange marginale d’une jeunesse de toutes origines mais sans horizon.

Bien sûr le crime risque de provoquer des amalgames. Mais ces amalgames sont-ils nouveaux ? Charlie Hebdo, qui a longtemps représenté pour nous l’impertinence, l’insolence de mai soixante-huit, Wolinski, Cabu, l’écologie, RESF, ne s’est-t-il pas justement distingué dans l’art graphique et politique de l’amalgame depuis des années ? Et que les choses soient claires, personne ici ne dit qu’il n’avait pas la liberté de le faire et il a eu toute liberté de le faire des années durant.

Avoir la moindre complaisance ou compréhension pour des assassins de dessinateurs ou pour la mise à mort de gens en raison de leurs idées est insensé.

Mais Charlie Hebdo a mené une bataille politique. Et occulter et faire oublier dans quel contexte il publiait ses caricatures faisait partie de sa bataille politique.

Peut-on imaginer des caricatures émanant de journaux progressistes critiquant la religion juive pendant les années trente au moment de la montée de l’antisémitisme et de la persécution des juifs ? Et nous ne parlons pas ici de caricatures antisémites de l’époque mais de caricatures critiquant la religion juive.

Comment la critique des religions pourrait-elle faire abstraction du rapport dominant/dominé ? Critiquer les religions cela se fait aussi dans un contexte, dans un moment politique qui n’est aucunement neutre à l’égard des musulmans. Les actes de Charlie Hebdo, et les caricatures et les articles sont des actes et ont participé au développement de l’islamophobie en France. Développement du mépris et du racisme à l’encontre de tous les musulmans, des lois chargées de protéger « la laïcité à la française » contre eux, des mosquées attaquées, des agressions physiques contre des gens "d’apparence musulmane". Leur désignation comme boucs émissaires de la crise économique et sociale, qu’ils subissent aussi et souvent en première ligne, à l’aide des « amalgames » est en marche depuis des années.

Des ghettos et des discriminations, il n’en est pas question aujourd’hui, l’« union nationale » peut se faire avec le sang de tous ces morts, contre les musulmans, des mosquées brûlent déjà (encore), le terrain a été préparé de longue date.

Le "suicide français" est en marche annonçait le mois dernier un autre Charlot.

"L’Union Nationale" et "l’Union Sacrée" que l’émotion autour du massacre qui vient d’être commis essaie de nous imposer, manipulent les sentiments d’horreur et de révolte légitimes au service d’autres significations bien plus complexes et douteuses. La liberté d’expression n’est pas menacée en France, même la plus raciste. Nous ne sommes pas dans le camp de ceux qui soutiennent le racisme d’État ou les interventions impérialistes. Nous n’acceptons pas le "choc des civilisations" et la logique "terrorisme/antiterrorisme". Nous refusons d’avance toutes les nouvelles lois "sécuritaires" et toutes les nouvelles formes de discrimination ou d’injonction à l’égard des musulmans que cette union nationale ne peut manquer de produire. .

Alors aujourd’hui craindre l’amalgame nous semble plus qu’insuffisant. La France se dit un État de droit, les criminels doivent être arrêtés et jugés pour leurs crimes. Mais leur crime va bien au-delà, il vient en réalité de libérer la politique de l’amalgame, et du bouc émissaire. En ce sens les bourreaux comme les victimes de l’attentat étaient partie prenante de la guerre des civilisations. En ce sens, si les assassins nous font horreur, Charlie n’était pas et n’est pas pour autant notre ami et « nous ne sommes pas Charlie ». Si notre solidarité et notre profonde compassion vont à tous les journalistes, salariés, policiers, victimes innocentes de cette tragédie et à leurs familles, l’union qu’il faut construire aujourd’hui est celle d’une France qui accepte d’être enfin celle de tous ses citoyens, musulmans inclus. La bataille contre le terrorisme passera par la bataille pour l’égalité, la justice, la reconnaissance de la France d’aujourd’hui dans toute sa diversité source d’immense richesse. Pour qu’au bout de cette nuit, le jour se lève, nous devons être aujourd’hui des musulmans.

Bureau national de l’UJFP 9 janvier 2015

Nous apprenons à l’instant la prise d’otage d’un supermarché casher de la Porte de Vincennes, à Paris, qui semble liée à une attaque de plus grande envergure. Plus que jamais notre travail à l’UJFP sera de construire du « commun » autour des valeurs universelles que nous venons d’énoncer. Comme juifs, nous serons toujours du côté du dominé, du racisé, du discriminé, qu’il soit musulman, Rrom, juif...

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5 Messages

  • Le 12 janvier 2015 à 19:39, par Lucienne

    Il y a amalgame et amalgame.
    Il y a depuis longtemps une divergence d’évaluation infiniment douloureuse entre antiracistes convaincus, attentifs, sincères, sur les distinctions à faire pour éviter amalgames et confusionnisme.

    Ceux-celles qui ont voulu distinguer clairement entre l’islam et les islamistes, ont été considéré(e)s comme racistes.

    - d’un côté l’Islam, susceptible comme toutes les religions d’interprétations progressistes ou rétrogrades, les musulmans, ou désignés tels, traversés de courants et d’influences diverses comme nous tous, croyants ou non, pratiquants ou non, sensibilisés à telle ou telle interprétation par leur vécu personnel ou collectif, les conditions qui leur sont faites (souvent les rejets, exclusions et souffrances qui leur sont imposés ),

    - et d’autre part l’islamisme radical, intégriste, fondamentaliste, qui ne peut être que rétrograde et s’attaquer aux droits humains, à des degrés divers, certes, mais dans une logique qui mène quelquefois au pire,

    Porter cette distinction, ce serait être raciste, ou complice des racistes, ou insuffisamment conscient(e) de la stigmatisation actuelle des musulmans, et de l’urgence de la combattre. Les attaques ont été quelquefois violentes.

    Et refuser cette distinction, ce n’est pas de l’amalgame, ce n’est pas dangereux ? Cela ne profite pas aux islamistes rétrogrades et aux racistes, exactement comme la confusion entre sionistes et juifs couvre les crimes des premiers et développe l’antisémitisme ?

    Comment peut- on parler de "mouvances obscurantistes de l’islamisme radical" ? Le "de" est ambigu, il donne l’impression qu’il existe de légers courants diffus "dans" cet islamisme, même s’il peut signifier aussi qu’il en est constitué... Mais les gens le savent que ces légères "mouvances" ont fait des milliers de morts dans le monde, des milliers de musulmans en premières victimes ! Minimiser ne sert à rien, le déni ne sert jamais à rien, qu’à fortifier l’amalgame, et répandre la méfiance très au delà de tout critère, puisque la distinction n’a pas été faite, et qu’on se sert notamment du même mot, vieux débat ("islamophobie"), pour désigner dans ce cas le racisme et le refus de l’intégrisme.

    Comment peut-on faire imaginer une "critique de la religion juive" dans les années trente, pour faire comprendre la gravité de toute critique de l’Islam aujourd’hui ? Oui, le racisme principal en France aujourd’hui vise les arabes, ou les désignés musulmans. Même constat sur les peurs dominantes, les boucs émissaires premiers, en Europe ou en "Occident", au sens le plus large. Mais il n’y a justement pas de caricature antimusulmane de base, et il n’y avait pas dans les années trente suffisamment d’intégristes juifs ou de sionistes influents pour créer de vrais problèmes au niveau mondial. Des problèmes fantasmés, aujourd’hui aussi : mais refuser les fantasmes, ça se fait MIEUX en dénonçant clairement l’ex GIA et DAESH qu’en niant leur existence (ou en minimisant leur place). L’histoire est toujours différente, et il faut réfléchir sur les données actuelles.

    Je suis d’accord sur le reste du texte, en particulier sur l’urgence de montrer les immenses responsabilités occidentales, la poursuite de leurs intérêts et de leurs profits, les oppressions sociales et les racismes, dans les malheurs du monde, et y compris l’extension des "obscurantismes" qui en résultent. Je suis d’accord sur le début et a conclusion.

    Je pense qu’on aurait pu s’attendre à un débat ouvert et amical, entre antiracistes, sur la question complexe des distinctions à faire ou à éviter, des critères à fixer, des effets pervers éventuels, voire des dérives, d’idées justes, si elles sont mal comprises, des risques liés soit aux amalgames, soit à leur manque. Depuis près de vingt ans, c’est un mur !

    CHARLIE a choisi de maintenir la critique des religions, Islam compris, moi (et d’autres !) je maintiens la critique des intégrismes, islamisme compris, certains préfèrent ne dénoncer que leurs mouvances obscurantistes et les conséquences meurtrières de certaines interprétations (alimentées par d’autres causes, certes mais à combattre en tant que telles, comme tous les fascismes)... : c’est une question d’évaluation, et je ne supporte pas ceux qui commencent à expliquer que Charlie était devenu raciste...

    C’est pour cela qu’il faut dire, je crois, (même si c’est un peu gênant que la solidarité s’exprime en termes d’identification), à la fois "Je suis Charlie" et "Je suis musulman(e)".

    Lucienne.

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    • Le 12 janvier 2015 à 22:46, par Sandrine

      Lucienne, as-tu lu l’article d’Olivier Cyran sur le racisme de Charlie ? Certes ils se moquent des Islamistes mais pas que. Ils se moquent aussi des Musulmans et de leur religion. Oui ils se moquent aussi du pape et de la religion catholique mais on ne peut pas dire que dans ce dernier cas, il y ait un risque d’amalgame ou que cela pourrait donner du grain à moudre aux racistes anti-blancs et chrétiens. C’est bien une question aussi de dominants/dominés comme le souligne l’UJFP. Et oui c’est du même niveau que les caricatures sur les Juifs dans un contexte d’antisémitisme généralisé avant la Deuxième Guerre mondiale. Lien sur Article 11. http://www.article11.info/?Charlie-Hebdo-pas-raciste-Si-vous

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      • Le 14 janvier 2015 à 14:11, par messa

        désolée de "couper la parole", puisque tu (sandrine) poses une question à lucienne et que celle-ci suppose une réponse.
        cependant j’ajoute ce lien article publié par Article 11 et daté du 11 janvier 2015 et qui vient en complément de celui d’olivier cyran qui date de fin 2013.

        perso, pour ce nouveau n° (du 14 janvier 2015) tiré à 3 millions d’exemplaires, il m’aurait été fort appréciable d’y voir une critique des 3 religions monothéistes. c’eut été une occasion (et pas la moindre) de repositionner charlie hebdo et son fond de commerce : la caricature. et non pas d’en remettre une couche.

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    • Le 28 janvier 2015 à 22:26, par Sandrine

      Désolée Lucienne je récidive. Car contrairement à ce que tu exprimes dans ta critique de l’article, si, je peux comparer des caricatures sur les juifs des débuts du 20è siècle à celles de Charlie de la fin du 20è siècle. A cela s’ajoute qu’il est différent de se moquer d’une religion qui a le pouvoir de celle qui n’en a aucun dans ce pays. Certes les chrétiens sont moins nombreux aujourd’hui qu’alors mais qui peut affirmer que les valeurs véhiculées par l’Etat français ne sont pas chrétiennes, que la religion chrétienne est dominante en Europe dans ses sphères de pouvoir. Si les habitants de pays musulmans se moquent de l’Islam, il est bien naturel de les soutenir. Que des petits bourgeois blancs ridiculisent l’islam dans un pays chrétien est on ne peut plus facile, plus encore quand ce pays devient de plus en plus ouvertement raciste envers les musulmans. Je t’invite à présent, si ce n’est déjà fait, à lire l’article de Shlomo Sand qui n’est pas Charlie lui non plus (comme moi je veux dire) et exprime tout cela bien mieux que moi. Et je te conseille d’écouter l’excellente émission, qui m’a permis de découvrir ce texte, que tu trouveras sur ce site : le sale air de la peur.
      http://blogs.mediapart.fr/blog/abdoulayembaye/150115/schlomo-sand-je-ne-suis-pas-charlie Article de Shlomo Sand (impossible d’avoir l’article en entier sur le site de l’UJFP)
      http://www.millebabords.org/spip.php?article27379 Emission de la Locale en Ariège qui fait beaucoup de bien.

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