Une tribune pour les luttes

CQFD au sommaire du n° 131

Article mis en ligne le dimanche 5 avril 2015

En kiosque à partir du vendredi 03 avril.

En Une : "La croissance repart !" de Sirou.

Le dossier : « Ne plus rien attendre de l’État ? »

« Dans un monde aujourd’hui insupportable et qui, bientôt, le sera bien plus encore, il est temps pour chacun de se prendre en main, sans attendre indéfiniment des solutions miraculeuses », professe Jacques Attali dans son dernier opus, en vente dans tous les halls de gare. Il y encourage ses contemporains à « ne plus rien attendre de l’État ». Plutôt cocasse de la part d’un type qui vit pendu depuis trois décennies au croupion de ce même État en tant que conseiller des princes.

Derrière le discours néolibéral sur l’indispensable désengagement de l’État se cache une relation incestueuse entre la puissance publique et les intérêts privés. On a affaire là à un Janus hypocrite – ou schizo… D’un côté il organise l’auto-sabordage, puis la privatisation de ses services publics – la Poste, la santé, l’éducation, Pôle emploi… –, et de l’autre il n’hésite pas à renflouer, en 2008, les banques spéculatives – juste après avoir clamé que ses caisses étaient vides ! Cette apparente contradiction peut-elle être rectifiée de l’intérieur ? Peut-on espérer, en votant Syriza, Podemos, Die Linke ou Front de gauche, revenir à un supposé âge d’or du capitalisme industriel, quand la finance était au service de la production et pas le contraire ?

Rappelons que l’appareil étatique n’a jamais été une entité philanthropique servant d’arbitre entre le fort et le faible. Lorsqu’au XIXe siècle il dote le territoire d’un dense réseau de chemin de fer, c’est que le capital a besoin de transporter matières premières et produits manufacturés. Lorsqu’il instaure l’éducation gratuite et obligatoire, le patronat est friand de personnel compétent. Lorsque Keynes prône une (relative) répartition des richesses, il se trouve que le marché a besoin de nouveaux consommateurs. Et lorsque aujourd’hui le Léviathan s’auto-démantèle, c’est parce que la concurrence exacerbée du marché mondial exige la privatisation des services. Dans chacune de ces étapes, il est en adéquation avec les besoins de l’économie. L’État régulateur de Keynes, tout comme la planification soviétique, n’a été qu’un moment du capitalisme.

Lutter contre la grande braderie des acquis sociaux et des services publics est bien sûr légitime, mais sauf à croire qu’un retour aux Trente Glorieuses est possible – et souhaitable ? –, on est en droit de critiquer les effets pernicieux de ce paternalisme. On serait bien avisé, sauf à rêver d’un salaire universel administré par un nouvel État « total » – l’État jusque dans la soupe ! –, d’imaginer une vie ailleurs.

« Dans les démocraties, les citoyens […] sont consommateurs égoïstes de services publics qu’ils ne songent plus eux-mêmes à rendre aux autres. […] Je nomme ces gens – largement majoritaires, et pas seulement au sein des démocraties – les “résignés-réclamants”. Résignés à ne pas choisir leur vie ; réclamant quelques compensations à leur servitude. »

Dans la bouche d’un grand valet de l’État comme Attali, ce constat plein de mépris n’est bien sûr qu’une énième couche de mélasse sur la tartine ultra-libérale. Néanmoins, une fois écarté le baratin égocentré du coach sarko-mitterrandien, il faut reconnaître qu’il y a du vrai là-dedans. Partout où l’État a mis les mains, la société a perdu en culture de l’entraide et en liberté de manœuvre. Partout où l’État avance, la société civile recule. En France, l’administration, qui a servi de modèle à la bureaucratie soviétique comme au parti d’État mexicain, a tendance à investir toute la vie sociale, jusque dans la gestion des grandes émotions collectives (« Je suis Charlie »). Quel secteur économique n’est pas branché sur ses mannes ? Presse, agriculture, industrie, secteur associatif et culturel… L’État règne partout, et jusque dans les têtes. Là où plus au sud la densité des liens sociaux est la condition indispensable à la survie de chacun, ici, l’individu établit une relation solitaire avec l’administration : qui pour obtenir une subvention, qui pour le RSA, les APL, l’ASS, la CAF, la prime agricole, un emploi aidé… Est-ce un hasard si les Français sont champions de la consommation d’antidépresseurs remboursés par la Sécu ? Demandez aux étrangers, surtout s’ils viennent du Sud : « Les Français sont râleurs, déprimés, on dirait qu’ils n’ont pas de sang dans les veines, ils ont du mal à prendre des décisions collectives sans tomber dans des questions d’ego… » Ces préjugés ont leur part de vérité. Les grands mouvements sociaux (CPE, retraites, 1995…) auxquels l’ère sarkozique a cassé les reins ont fait l’admiration de nos voisins, mais vu d’ici, le soufflet retombait vite dans la morosité. On avait parfois cru vivre les frémissements d’un grand soir, mais même les barricades se focalisaient sur l’État. Peu d’expériences pérennes et d’espaces communs survivaient à ces éphémères flambées de colère.

Les temps de crise où le système tremble sur ses bases voient surgir des résistances populaires pleines de promesses. C’est le cas de l’Argentine en 2001, de la Grèce depuis quatre ans, mais aussi, finalement, partout où l’État est vécu comme un corps étranger, coercitif et corrompu, et où le soutien mutuel demeure un ciment à la fois vital et spirituellement revigorant. C’est le cas des communautés zapatistes du Chiapas qui refusent toute aide de l’État et construisent des cliniques, des écoles, des coopératives de production et des organes de démocratie directe en ne comptant que sur leurs propres forces. Car là où l’État se retire en faisant des courbettes aux grands prédateurs, le darwinisme social des Anglo-Saxons fait des ravages ; ailleurs, ce sont les mafias ou les intégristes de tout poil qui s’immiscent dans les espaces laissés vacants. L’alternative réside dans une réappropriation-relocalisation-autonomisation de l’activité humaine. Non pas solitairement, comme le prescrit le pathétique gourou Attali, mais en associations librement consenties. Une utopie bien plus concrète et enthousiasmante que l’illusoire retour à l’État-providence…

Bruno Le Dantec

« Adièu, paure Carnavàs ! » : Une joyeuse victoire > Le carnaval indépendant de La Plaine et de Noailles (quartiers populaires du centre de Marseille), menacé d’extinction par le sécuritarisme ambiant, s’est célébré de belle façon le 15 mars 2015. « Même pas peur ! » 2 000 carnavaliers venus des quatre coins de la ville, mais aussi de l’étranger, ont envahi les rues, défilant en fanfare et en grande pompe déguisée, chantant et dansant en farandoles, avant de juger et brûler le vieil Hiver et tous ses maux.

Grèce : Une santé autogérée > Dans une Grèce frappée par un ouragan de réformes néolibérales, la population s’est souvent vue obligée, pour lui survivre, de compter sur ses propres forces. Exemple : depuis 2012, des cliniques autogérées ont remplacé un système de santé publique en voie d’effondrement.

Royaume-Uni : À mort les pauvres > À quelques semaines des élections générales britanniques, la coalition conservatrice au pouvoir se targue d’avoir relancé le pays sur les rails de la croissance. Pour qui s’attarde sur son bilan social, en revanche, les louanges sont moins flamboyantes : depuis son arrivée au pouvoir en 2010, on compte environ 100 000 sans-abri supplémentaires dans tout le royaume.

Royaume-Uni (bis) : Sous-traiter l’État social > En matière de saillies néolibérales, il faut reconnaître au Royaume-Uni son caractère novateur. Lorsqu’en 2010, David Cameron lançait son projet de « Big Society », la plupart de ses électeurs croyaient assister à la renaissance du Conservative Party, alors écorché par quatre défaites consécutives face aux travaillistes et encore marqué par l’ombre thatchérienne.

Les articles

Dernières cartouches : Droits rechargeables > Présentée à l’automne 2014 comme une avancée sociale par la CFDT et le Medef, la nouvelle convention Unedic sur les droits rechargeables a surtout eu pour effet de rogner l’indemnisation de 500 000 chômeurs. Une vraie régression très partiellement corrigée par le nouvel accord du 25 mars dernier.

Construction européenne : c’est la mafia qui fournit le ciment. Entretien avec le sociologue Alain Tarrius. > Quand il nous reçoit dans sa maison de Prades (Pyrénées-Orientales), le sociologue Alain Tarrius rit. Lors d’un entretien avec des prostituées dans un bar, des clients l’ont pris pour leur « mac boiteux ». Claudiquant jusqu’à son bureau, ce souvenir continue de l’amuser. Il y a quatre ans, on avait déjà parlé de ses études autour des transmigrants, acteurs « invisibilisés » de la mondialisation du poor to poor : pour les pauvres, par les pauvres. D’un côté des migrants afghans qui transportent de la marchandise depuis le Sud-Est asiatique ; de l’autre, des femmes originaires des Balkans ou du Caucase venues vendre leurs corps dans un des 272 bordels du Levant espagnol. Le professeur émérite de l’université Jean Jaurès de Toulouse vient de sortir deux bouquins, deux nouvelles étapes dans ses recherches sur la « mondialisation criminelle ». Ses valoches bouclées pour de nouveaux vagabondages, il a accepté de répondre à quelques questions.

Reportage : À Tunis, le printemps est là > « Tunis, c’est fini. » Eh bien non, Libé (18/03) s’est trompé. Tunis est vivante. Vivante et chaotique. Les avenues bruissent au rythme des taxis jaunes et de la foule d’étrangers venue des quatre coins du monde pour assister au Forum social mondial (FSM).

Culture. Karimouche : du stand-up au chant, l’énergie de la scène > Elle a signé son premier album, Emballage d’origine, en 2010 (Atmosphériques), puis a écumé les scènes. La voici de retour avec Action (Pias/Blue Line, dans les bacs depuis le 29 mars), un joli disque de dix titres où elle déploie une nouvelle fois sa voix exceptionnelle. Elle était sur scène le 6 mars à Paris, pour un show quasi intimiste tout en beauté. On en a profité pour lui poser quelques questions. Chanteuse sensible et danseuse redoutable, Karimouche est une artiste à découvrir.

Presse libre en danger : « Spéciale dédicace » > Depuis 12 ans, Le Ravi décrypte, dans une veine souvent satirique, les tortueux arcanes de la politique provençale. Son indépendance éditoriale, pas tout à fait étrangère à ses actuels déboires financiers, mérite bien que CQFD lui consacre sa page 16, en allant à la rencontre de ses soutiens et en co-publiant une de ses enquêtes.

Les amis du Ravi > Certains s’engagent pour sauver les baleines, ou les bébés phoques, d’autres pour protéger les tritons des zones humides. Mais ceux-là se sont engagés pour sauver et soutenir un canard d’« enquête et satire en Paca ». Rencontres avec des lecteurs du Ravi qui ne baissent pas les bras.

Le FN se met au vert (de gris) > L’extrême droite braconne de plus en plus sur les terres de l’écologie. Enquête sur le « green washing » à la mode frontiste. Par Sébastien Boistel du Ravi.

Les chroniques

Chronique du monde laboratoire : Ils savent y faire, ces savants. > (...) À la fois champions de la gratuité et de la rentabilité, nos chercheurs en colère ne sont plus très loin de la franche manipulation quand ils organisent leurs journées de mobilisation nationale avec des manifestations de rue à l’allure estudiantine. (...)

Mais qu’est-ce qu’on va faire du…Sadomasochisme > 50 nuances de Grey, sûrement un des films les plus rentables de 2015, a quelque chose d’assez inquiétant pour qu’on s’intéresse à ce navet : des ados aux séniors fascinés, il soulève des foules qui s’identifient aux personnages de ce conte de fées moderne aux valeurs ultra-réacs. Et ça, ça fait froid dans le dos.

Je vous écris de l’usine : Jésus, reviens ! > Quand on pense CFDT, tout de suite viennent les qualificatifs de « traîtres » ou de « vendus ». Il se dit aussi que pendant l’esclavage, la CFDT aurait négocié le poids des chaînes. Existerait-il quand même, dans la maison dirigée par Notat, Chérèque et maintenant Laurent Berger, des syndicalistes cédétistes soucieux de vraiment défendre les intérêts des salariés ? La question est loin d’être incongrue, surtout lorsqu’on fréquente les représentants de ce syndicat dans ma boîte.

Cap sur l’utopie : Le capitalisme ou la vie ! > Quelques-uns des meilleurs ouvrages récents de critique acérée des saloperies trônantes prennent à cœur de ne pas glandouiller, de décocher déjà l’essentiel de leurs propos offensifs dans leur 4e de couv’ ou dans leur préface...

Ma cabane pas au Canada : Quand on s’attache à La Tache > Jeudi 22 mars, je quitte l’ambiance studieuse du local de CQFD pour un reportage à hauts risques quelques dizaines de mètres plus loin. Les décibels du groupe d’électro-clash King’s Queer font danser et sauter les gens mais précautionneusement : le plafond est bas. Le concert se déroule dans le sous-sol de chez Izzy et Kril. Bienvenue à La Tache… un autre lieu pas comme les autres de Marseille.

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