Une tribune pour les luttes

Syrie le grand aveuglement sur France 2

Marie Peltier

Article mis en ligne le dimanche 28 février 2016

Le reportage Syrie, le grand aveuglement, diffusé par France 2, le 18 février, se calquait presque mot pour mot sur le récit du conflit soutenu par le pouvoir de Damas. Sa diffusion sur le service public interroge notre tendance à faire des conflits internationaux les seuls miroirs de nos propres peurs et obsessions.

L’émission Un oeil sur la planète diffusée ce jeudi 18 février sur France 2, vivement critiquée pour son parti-pris pro-régime syrien, est en réalité à l’image d’un certain débat public actuel, qui lit de nombreux conflits à l’étranger à travers un prisme tronqué, foncièrement islamophobe et occidentalo-centré.

La Syrie, depuis le début du soulèvement populaire en mars 2011, se trouve aux prises avec une double narration : D’une part, celle qui veut garder au centre les civils syriens et leurs aspirations à la paix, à la justice et à la liberté ; d’autre part, celle qui entend gommer ces derniers au profit d’une lecture « géopolitique » et régionale. Les uns veulent mettre en avant l’état des droits humains en Syrie et la volonté d’une grande partie des Syriens à s’affranchir du joug des Assad ; les autres tiennent surtout à rappeler qu’aucun conflit n’existe par lui-même, sans faire le jeu par ailleurs d’autres intérêts et d’autres enjeux géostratégiques. Pour tout commentateur avisé de la question syrienne, il y a donc à tenir ensemble cette double préoccupation : d’une part celle de la réalité des civils syriens, d’autre part celle des intérêts régionaux et internationaux qui interfèrent avec la révolte citoyenne syrienne et avec la répression à laquelle elle fait face.

Ce qui se passe en Syrie serait le fruit d’une « conspiration »

Le régime syrien a, depuis le début du conflit en 2011, su particulièrement bien surfer sur ce schisme narratif, et a tenu particulièrement à exploiter le second volet, dont il a très vite senti qu’il pouvait l’exonérer d’une large part de sa responsabilité dans les violences en cours. Ainsi, c’est en réalité notre propension à lire les conflits au Moyen-Orient comme étant le seul résultat des politiques occidentales d’une part et des mouvements islamistes d’autre part, que Bachar El Assad a particulièrement exploité. Un récit centré sur ces 2 éléments narratifs a donc pris place rapidement au sein de la propagande de Damas, et a pu trouver ici un large écho : ce qui se passe en Syrie serait le fruit d’une » conspiration » (dans une version plus « soft » d’une « opération de déstabilisation ») fomentée par l’Europe et les Etats-Unis en alliance ou en soutien aux filières de l’Islam radical dans la région.

Ce que ce récit gomme, efface, annihile est double. A la fois, il raye de la carte les citoyens syriens en tant que sujets politiques, soutenant la thèse qu’ils seraient réduits à n’être que les objets des « grandes puissances », faisant peu de cas de leurs luttes et de leurs aspirations. Et dans le même temps, faisant mine de mettre le projecteur sur les « ingérences » et les « interventions étrangères » il dissimule le fait que les ingérences de loin les plus meurtrières sont celles qui sont venues soutenir le régime syrien dans son opération de répression. Ainsi, les interventions russe, iranienne, tout comme celle du Hezbollah sont à peine évoquées ou présentées comme « amies » et « inoffensives », alors que ce sont elles qui ont fait le plus de victimes civiles. Tout se passe comme si les seules dérives des groupes opposés au régime en place, parmi lesquels se trouvent certains groupes islamistes ou djihadistes, suffisaient à soutenir la matrice de l’ensemble des événements syriens.

La répression en cours, l’une des plus violentes de notre époque, un détail

Ce jeudi soir, ce qui a été diffusé dans l’émission Un oeil sur la planète se calquait presque mot pour mot sur ce récit soutenu par le pouvoir de Damas. La répression du régime, les dizaines de milliers de Syriens morts sous la torture, les bombardements incessants des forces du pouvoir en place et de ses alliés russes, étaient absents du narratif du reportage. Tout comme la réalité des citoyens syriens aspirant à la liberté, leur combat, leurs espoirs, leur parole, tous ces éléments passant, pour France 2, pour des éléments de décor ou de second plan. Non seulement les faits présentés étaient partiels, mais pire encore, tout était présenté comme si la révolte syrienne était inexistante, comme si la répression en cours – l’une des plus violentes de notre époque – était un détail.

Si une telle émission, digne des chaines publiques syriennes ou russes, peut aujourd’hui être diffusée sans faire (trop) de scandale, nous avons à nous interroger sur ce qui dans le débat public permet un rapport aux faits aussi tronqué. Sur notre tendance presque obsessionnelle à faire des conflits internationaux les seuls miroirs de nos propres peurs et obsessions. Sur notre incapacité à entendre, comprendre et soutenir les mouvements sociaux extra-occidentaux, dès que nous n’en sommes pas nous-mêmes les initiateurs. Sur notreislamophobie galopante qui lit tout sous le prisme de notre peur de l’Islam des Musulmans. Sur notre occidentalo-centrisme borgne, incapable de lire des mouvements politiques qui nous sont étrangers, méconnaissant les réalités qui se trouvent en dehors de notre champ de vision – que souvent nos politiques ont pourtant contribué à aggraver. Sur notre propension à « croire » un régime et ses soutiens, tout en déniant aux citoyens syriens le plus simple droit d’expression et de contestation. Nous avons à nous interroger sur la manière dont une dictature répressive a pu faire de nous de tels « crédules », tant sur le plan citoyen que politique, pendant qu’elle se rendait coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Tout conflit demande des nuances, de l’expertise, une vérification constante des faits, et également un curseur éthique, embrassant la question de la dignité et des droits humains. Ce que Un oeil sur la planète a diffusé ce jeudi était problématique à tous ces égards. Le devoir d’information du service public semble avoir été mis en péril par une entreprise de propagande et de déni. Sans préjuger de ce qui a conduit à une telle méprise, espérons que le tir soit prochainement corrigé. Et que la prise de conscience de l’ensemble des réalités syriennes ne soit pas trop tardive, tandis que ce drame politique et humanitaire n’en finit pas de se creuser…

Par Marie Peltier, historienne de formation, est chercheuse et chargée de projets interculturels à Bruxelles. Elle est l’auteur de plusieurs articles et études sur le rapport à la mémoire et l’importation des conflits internationaux dans le débat public, s’agissant notamment de la question du pacifisme et du conflit syrien.

Source : le blog de lancetre sur Mediapart

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5 Messages

  • Le 24 février 2016 à 19:14, par Antoine Balidar

    A propos de Marie Preltier :

    "Historienne de formation" : mais quels sont ses diplômes ? où les a-t-elle obtenus ?

    "Chercheuse" : indépendante ? ou salariée par qui ?

    "Chargée de projets ..." : par quels organismes ? et dans quel cadre ?

    Son "CV" semble bien vague et mystérieux ...

    Répondre à ce message

    • Le 29 février 2016 à 20:00, par Louie

      "Le peuple syrien fait les frais d’une névrose collective"
      Voici un article de Marie Peltier paru dans l’édition des "invités des Médiapart" en novembre 2012, ça date un peu certe, mais en fin d’article on peut y trouver une étude parue en 2010 sur le poids mémoriel dans le dialogue interculturel.
      https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/021112/le-peuple-syrien-fait-les-frais-d-une-nevrose-c
      Étant basée en Belgique ses publications et ses travaux sont peut-être à creuser de ce coté ...

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      • Le 14 janvier à 20:22, par Tulio

        Non, un rapide passage sur les portails francophones "Isidore" ou "Persée" ou "Cairn", ou encore sur "Scholar", montre qu"elle n’a absolument rien publié au niveau universitaire et qu"elle n’est pas chercheuse. D’ailleurs, elle n’a pas le niveau requis pour publier. Militante, elle écrit juste dans des revues associatives en paraphrasant des articles de presse et en rajoutant des banalités et des avis personnels.

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    • Le 14 janvier à 20:16, par Tulio

      Bonjour, je viens de tomber sur cet ancien article... Marie Peltier, c’est une blague belge. C’est une militante associative, elle aurait une licence d’histoire de l’université catho de Louvain et elle se fait passer pour une chercheuse qu’elle n’est pas et dont elle n’a pas le statut et pour une historienne de haut vol. Elle a un niveau universitaire de premier cycle et évidemment, en tant qu’universitaire, elle n’a jamais rien publié au niveau des revues ad hoc. Elle est juste "chargée de projets", bénévole, de l’association "Pax Christi". En fait, elle aboie avec les loups et elle cherche à faire du buzz pour vendre ses bouquins qui sont juste illisibles.. Elle enseigne... le français dans une école privée pour instituteurs de Bruxelles. On est en plein dans le fake, une bonne blague...

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  • Le 12 mai 2016 à 16:18, par Snake Arbusto

    A lire cet article, un visiteur venu d’une autre planète aurait l’impression que les média en France prennent le parti du régime d’Assad. N’importe qui d’autre, qu’il/elle regarde TF1 ou ARTE, ou écoute France Infos ou France-Culture, ou lise Le Figaro ou Le Monde, sait que la diabolisation d’Assad et de Poutine est constante et incessante, et cela depuis des années. Ce qui’l ne sait pas, en revanche, c’est que - au contraire de ce qui est écrit ici - les troubles au Moyen-Orient sont le fait des puissances occidentales, et cela n’a pas changé depuis le renversement du gouvernement (élu et laïque) de Mossadegh en Iran, si ce n’est bien avant, et que l’ingérence des grandes puissances continue sous la houlette du Grand Frère américain, la France et la Grande-Bretagne étant ses fidèles serviteurs. De ce fait, accuser l’Iran et la Russie d’ingérence constitue une mystification.

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