Une tribune pour les luttes

Prisons : Attica ! Attica ! Souvenez-vous d’Attica !

Mémoire vive d’une insurrection de prisonniers

Article mis en ligne le vendredi 23 mars 2018

À la fin des années 1960, l’opposition à la guerre du Vietnam, au racisme et à l’injustice sociale se radicalise aux États-Unis. Le 9 septembre 1971, une révolte éclate à la prison d’Attica, dans l’État de New York. Les détenus, en majorité noirs, font entrer une équipe de télévision, des photographes et des observateurs. Pour la première fois, une mutinerie est suivie de l’intérieur. Au bout de quatre jours, l’assaut est donné. La mutinerie est matée dans le sang : on dénombre 43 morts et des dizaines de blessés.

L’événement a un écho immense, entraînant enquêtes et mobilisations : Attica devient un symbole de la lutte contre l’arbitraire. C’est cette histoire, à la fois politique et artistique, que met en lumière un livre, Attica, USA, 1971 [1]. Outre ses 331 illustrations et photographies, celui-ci réunit six essais de chercheurs de différentes disciplines, ainsi qu’une introduction et un récit des événements par Philippe Artières, historien, directeur de recherches au CNRS et responsable de l’ouvrage. Il en parle ici.

CQFD : Flagornerie à part, Attica, USA, 1971 est un bouquin puissant. Si dans le jargon des éditeurs on le désignera comme un « beau livre », son contenu et son esthétique font manifeste. Qu’est-ce qui vous a motivés à faire ça comme ça ?

« Attica, USA, 1971 fait suite à un premier livre que nous avons publié avec Le Point du jour ; il portait sur la mutinerie de la prison de Nancy le 15 janvier 1972, quelques mois après celle d’Attica ; cette mutinerie avait été marquée par la prise des toits de l’établissement par les détenus insurgés et, la prison étant située en centre-ville, par des échanges avec la population. Foucault avait écrit à propos de cet événement que les mutins avaient inversé la fonction du mur d’enceinte, ils l’avaient transformé en barricade et les toits en tribune. Et il ajoutait que pour la première fois, les prisonniers de droit commun étaient entrés dans le champ des luttes comme sujet. Je dirai que c’est cette histoire-là, mal connue, silencieuse, celle des soulèvements comme moments de subjectivation, que nous sommes un certain nombre à vouloir écrire. Ce qui s’est passé dans l’immense prison de l’État de New York en septembre 1971, pendant quatre jours, relève de cette histoire. Il me semble que c’est cela qui nous a motivés : ‘‘ faire savoir ’’, aux deux sens du terme.

Ce livre vient après une exposition, qui a été montrée à Cherbourg puis à Toronto. Il est pourtant un autre objet car, comme tu l’as dit, avec la graphiste Suzana Shannon et les éditeurs, on a cherché à ce qu’il ne soit pas seulement une trace mais un acte. On voulait qu’il soit clair que ce livre a été écrit en 2017 et en France. L’historicisation, qui n’est pas seulement une mise en contexte, est un travail politique que tout chercheur se doit de faire. »

Attica a été un emblème des luttes anticarcérales et antiracistes, autant que de la violence systémique. Les documents graphiques et écrits montrent la mutinerie au plus près. Qu’est-ce qui a rendu possible, à chaud, une telle visibilité ?

« Cette question de la visibilité, centrale lors des événements d’Attica, relève de la propre stratégie politique des mutins. Leur première revendication, c’est que les médias (et notamment le nouveau média de l’époque, la télévision) soient présents pendant toute la mutinerie. Pour que cette révolte ne soit pas, comme toutes les mutineries dans les lieux d’enfermements, tue et sans images. Cette politique a été redoublée par une autre demande qui a été aussi acceptée par les autorités sans mesurer sans doute toutes ses conséquences, à savoir la présence d’un comité d’observateurs composé d’avocats, de journalistes, de représentants d’organisations politiques noires, hispaniques… Ils ont été des relais extraordinaires, au dehors, de ce ‘‘ moment Attica ’’. Pour la première fois sans doute, on a pris au sérieux le discours des prisonniers, des petits malfrats du Bronx et d’Harlem. Toute l’Amérique a vu comment on traitait des jeunes gens en détention. Elle a pris conscience de la violence d’État, qui n’était plus seulement celle des troupes US au Vietnam, mais aussi à l’intérieur du pays sur les détenus. »

Au-delà de la révolte et de sa répression, le livre explore l’époque : engagement artistique, guerre du Vietnam, Black Panthers, critique de l’institution carcérale comme perpétuation du système esclavagiste… Il évite pourtant la dispersion. Quel est votre angle d’attaque ?

« Comprendre pourquoi la mutinerie s’est achevée par un massacre d’État avec la mort de 43 personnes, dont 29 détenus, tous tués par les balles de la police de l’État de New York et de la Garde nationale, passait par une mise en perspective de cette violence dans l’histoire américaine. Il était très important de ne pas isoler cet événement du reste : du massacre de Mi-Lay en 1968, de la répression contre les Black Panthers, et notamment de l’assassinat de George Jackson, de ce climat très violent à l’égard de l’ensemble des minorités, mais aussi à l’égard des petits Blancs… Notre angle a été de ne pas élever les mutins en héros ou en martyrs, mais de les faire entrer dans l’histoire. Je crois qu’on ne mesure pas combien le fait que la révolte d’Attica ait existé comme sujet historique peut en encourager d’autres aujourd’hui. »

Les revendications des insurgés, qui oscillent entre maximalisme et améliorations du quotidien carcéral, disent l’esprit d’une époque. Si l’amnistie générale et le départ des mutins pour « un pays non impérialiste » rappellent l’Exodus de Marcus Garvey, que dire de la non moins utopique demande de participation des détenus à la reconstruction de la prison qu’ils viennent de ravager ?

« Oui, il y a en effet ce mélange très années 1970, entre des revendications dont on peut dire qu’elles ont une dimension internationale et d’autres liées à l’ordinaire carcéral. Du fond de leurs cellules, les détenus portent une vision du monde. Ils ont des croyances – beaucoup appartenaient à l’organisation Nation of Islam – ils ont des convictions politiques (marxistes, principalement) et ils ont une vie personnelle – ils sont détenus loin de leurs familles, ils sont mal nourris… »

Alors que la presse parle d’abord d’une émeute 100 % noire, des alliances interraciales ont lieu dans la cour D, qui laissent le champ libre à une critique radicale de la prison et de la société. Cela ne fait-il pas étrangement écho ici à l’entêtement des médias français à réduire toute révolte des quartiers à un conflit ethnique ?

« Oui, venant après l’assassinat de Jackson à San Quentin en août, la première image d’Attica a été très racialisée ; on a voulu n’en faire qu’un événement dans l’histoire des Afro-Américains. Or, ce n’est absolument pas ce qui s’est passé. Il y a plusieurs porte-paroles qui étaient blancs ou latinos ; et l’une des figures clés des poursuites judiciaires lancées ensuite contre l’État de New York a été un ex-mutin amérindien. En fait, c’est bien la figure du détenu de droit commun qui surgit avec cette mutinerie. Dans la cour que les prisonniers occupent et tiennent trois jours durant, il y a un véritable mouvement d’alliance. L’historienne Caroline Rolland-Diamond le souligne dans l’ouvrage, les questions juridiques ont occulté la question sociale : Attica, c’est une révolte contre les injustices faites aux pauvres, à ceux qui n’ont toujours pas de place dans cette société américaine du début des années 1970. »

Si le soulèvement des prisonniers et les négociations ont été largement médiatisés, la violence de la répression a mis plusieurs décennies à être reconnue officiellement…

« En effet, jusqu’à 2015, date du début de notre enquête, certains dossiers n’étaient pas consultables. Non pas que la loi impose, comme en France, un délai de communication, mais parce l’État de New York refusait par tous les moyens de reconnaître sa responsabilité dans la mort des mutins, mais aussi des surveillants et autres personnels pénitentiaires – ceux qu’on a appelés les ‘‘ forgotten victims ’’. Au-delà des conditions de l’assaut, ce sont les représailles subies les jours suivants par les mutins qui furent le plus difficile à faire admettre : des violences terribles qui prouvaient très clairement, si besoin l’était, que la prison US, au lendemain même du massacre, restait un lieu d’abus de pouvoir. »

Mohamed Ali, Archie Shepp… Le sport, la musique, l’art de l’époque s’insurgent contre le massacre d’Attica. Qu’en reste-t-il ?

« À l’époque, le poème de Mohamed Ali, l’album de Shepp, les affiches des artistes contemporains et tant d’autres images participent d’une très forte porosité entre l’art, le sport et la politique. Ce ne sont pas des objets culturels qu’on encadre et qu’on met dans son salon… Les arts sont contemporains des luttes. Dans le livre, les articles largement illustrés d’historiens de l’art (Elvan Zabunyan), du cinéma (Nicole Brenez) et de la musique (Jedediah Sklower et Emmanuel Parent) insistent sur cette dimension : Attica est emblématique d’un moment de notre histoire, un moment où il y a jonction entre des lieux très différents et qui ne sont nullement marginaux – à la même époque qu’Attica, des artistes mènent par exemple des actions dans les grands musées new-yorkais contre la guerre du Vietnam ou les discriminations. »

Quelle est, dans l’Amérique d’aujourd’hui, la permanence des questions que posait Attica ?

« À l’occasion des quarante-cinq ans de la mutinerie, en septembre 2016, on a assisté à un vaste mouvement de prisonniers à travers les États-Unis. Cela n’a rien d’anecdotique, cela signifie que la mémoire d’Attica est toujours vivante. Dans Un après-midi de chien (1975) de Sydney Lumet, le ‘‘ Attica !, Attica ! ’’ crié par Al Pacino face aux policiers résonnait comme un slogan, un appel à l’insurrection. Ce cri reste d’actualité. »

Et ici, face à l’inflation carcérale et au discours sécuritaire, ce livre veut-il faire œuvre utile ?

« Si Elizabeth Fink, l’une des avocates, aujourd’hui décédée, des Attica brothers, nous a fait confiance en nous confiant ses archives, c’est qu’elle a compris, je crois, que nous ne cherchions pas à faire d’Attica un sujet académique – ou tout au moins pas seulement. Ce qu’inventent ces mutins, c’est une forme d’utopie politique : ils réinventent des formes politiques d’assemblée, avec des décisions collectives, ils produisent de nouveaux discours… Il me semble qu’aujourd’hui sur un certain nombre de questions, et notamment ces questions pénales, on parle beaucoup à la place des détenus, à la place de ceux qui sont derrière les barreaux. Attica est un exemple formidable où des journalistes, des juristes, des intellectuels ont accepté de se taire et d’écouter, écouter ceux qui sont dans l’en-deçà de l’histoire, ceux dont la parole est précisément la plus mise en doute. »

Propos recueillis par Bruno Le Dantec

[1] Attica, USA, 1971, Le Point du jour, 2017.

CQFD n°162, février 2018

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