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Questions de Classe(s)

La liberté pédagogique n’est plus ?

Article mis en ligne le samedi 28 avril 2018

source : https://www.questionsdeclasses.org/
site alternatif d’éducation, de lutte et de pédagogie

Jean-Michel Blanquer, annonce dans Le Parisien le retour au B.A. BA pour lutter contre la baisse de niveau avec notamment des dictées quotidiennes – déjà préconisées par Najat Vallaud Belkacem – et le calcul mental quotidien – déjà en place depuis quelques années... Le tout sur des cahiers quadrillés comme il faut !
Quatre circulaires sont publiées avec des recommandations qui ressemblent fort à des directives : « La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme. »
Des livrets, véritables guides de 130 pages sont partis pour les écoles et ainsi « conseiller » les bonnes pratiques pédagogiques aux professeurs de CP. Pour produire ce guide « fondé sur l’état de la recherche », Jean-Michel Blanquer s’est reposé sur le Conseil scientifique qu’il a mis en place cette année avec à sa barre Stanislas Dehaene.
Bannir toutes les méthodes pédagogiques qui ne seraient pas purement syllabiques, comme si l’étude des syllabes n’existait pas dans les autres méthodes ! Le fantasme de la méthode globale lui est bien utile pour rassurer et flatter l’opinion publique.
L’école de la confiance, pour qui ?
Certainement pas pour les enseignants !

Lecture critique des conceptions du ministre sur la lecture et l’étude de la langue.

1. Pour la lecture
Les mauvais résultats de la France aux enquêtes internationales dont la dernière de PIRLS ont motivé le ministre. Pour lui, le retour au B.A BA est une évidence, sauf que les élèves français déchiffrent très bien, mais ont de grosses difficultés dans la compréhension de textes complexes.
Alors ?
Les résultats de l’enquête seraient-ils un prétexte pour préconiser la phonétique, méthode prônée par le Conseil scientifique et révélée efficace par l’imagerie cérébrale ? Ah, les sciences cognitives !
Avec comme logique :
Former de bons lecteurs et des lecteurs actifs… Accéder au sens des textes et au plaisir… nécessite durant toute la scolarité obligatoire (à partir de 3 ans ?) un travail régulier et structuré qui permette aux élèves d’acquérir des automatismes et de maîtriser les mécanismes de la lecture pour lire de manière fluide et aisée.
Le code alphabétique, la clé
En maternelle. Si l’écoute de textes lus par l’adulte est en effet un incontournable (moments de plaisir personnels ou collectifs), surtout que tous les enfants n’en profitent pas équitablement à la maison, dans la présentation de notre ministre, elle s’instrumentalise très vite. En effet, ces textes seront des « récits » choisis par l’enseignant pour suivre une progression de vocabulaire et de construction de phrases et préparer l’apprentissage de la lecture en « maîtrisant le code alphabétique ». Que deviennent les coups de cœur liés à la vie de la classe, aux questionnements des enfants ? Que deviennent la lecture des dessins, des images, des premiers textes dictés à l’adulte, ceux des cahiers de vie, des lettres aux correspondants… tout ce qui se lit du monde.
Au cours préparatoire. Et bien sûr après cette sensibilisation phonologique, l’enfant déchiffrera (on ne parle pas de lecture) des textes grâce aux correspondances lettres et sons. Il faudra qu’il s’entraîne beaucoup pour avoir une lecture fluide à voix haute, une aisance d’apparence qui ne s’occuperait guère du sens puisque c’est la recherche de l’automatisation de l’identification des mots. La compréhension se fera progressivement : dès que l’enfant acquière aisance et fluidité en lecture l’enseignant devra s’assurer de la compréhension du texte lu, il reformulera, résumera… questionnera.
Les enfants sauront déchiffrer et comprendront des textes selon une progression bien définie. Les textes plus complexes leur seront proposés plus tard… Le ministre semble ignorer que les enfants des milieux favorisés n’attendront pas l’école pour y être confrontés dès le plus jeune âge et bien avant la maternelle… (Ce sont ceux qui ont eu de bons résultats à l’enquête PIRLS en 2016 pour la compréhension fine de textes sans que l’école y soit pour quelque chose ! http://www.catchabrun.com/2017/12/ce-qui-fait-bonne-lecture.html )
La lecture à voix haute est l’objectif premier du ministre
Pour lui, être un bon lecteur, c’est déchiffrer avec fluidité un texte avec expression si possible… voire le réciter et le théâtraliser.
Pour résumer : plus je lis vite, plus on me propose des textes longs et difficiles et plus je lis des textes longs et difficiles plus je lis avec fluidité… une progression exponentielle.
Mais moins je lis vite, moins on me propose des textes longs et difficiles… une progression très lente.
Ainsi, l’écart va se creuser d’année en année entre ceux qui déchiffrent même vite et ceux qui lisent tout et vite !
Et la lecture personnelle ?
Elle est toujours guidée par l’enseignant pour répondre aux besoins de la progression d’apprentissage, mais en fin d’école primaire il sera consenti un temps de lecture libre aux enfants…
Pour avoir le droit de lire ce qu’on désire, ce qui plait, ce qui fait rêver… il aura fallu passer par toute une progression technique sur le code qui démarre en maternelle et risque d’éteindre le désir de lire voire d’apprendre à lire… et aura enfermé certains enfants dans la lecture scolaire pendant que d’autres se sont aventurés dans de multiples lectures depuis longtemps chez eux.
Un constat amer !
Jean-Michel Blanquer sépare encore plus deux enfances : celle qui est entourée de livres, de lectures, de découvertes du monde dès la naissance et celle qui ne les découvre qu’à l’école.
Il a beau proposer beaucoup de lectures, de livres, d’initiatives à l’école, il ne pourra pas combler les inégalités en programmant ainsi l’apprentissage de la lecture du plus simple au plus complexe, puisque la complexité ne fait pas partie de l’environnement de tous les enfants. Il aggravera même la situation puisque ainsi il réduira l’appétit de nombreux enfants pour la lecture complexe du monde.

2. Pour l’étude de la langue
« L’étude de la langue est fondamentale pour l’émancipation des élèves », oui elle est fondamentale pour l’émancipation de toute personne, mais pourquoi la réduire à l’élève ?
Émanciper l’élève ? Comme le souhaitait l’école républicaine du début du 20e siècle pour émanciper l’élève de la religion et même des valeurs transmises par sa famille ?
Et aujourd’hui ? Ne serait-ce pas pour notre ministre d’émanciper l’élève des pédagogies coopératives et constructivistes pour l’étude de la langue, car ne doit-il pas juste appliquer des règles avec un enseignement explicite et rigoureux du seul professeur ?
Une même logique
Comme pour l’apprentissage de la lecture, le ministre préconise une progression du plus simple au plus complexe des notions, avec des leçons de grammaire et de vocabulaire quotidiennes et détachées des pratiques de lecture et d’écriture de texte, même s’il espère qu’elles seront améliorées. Si la manipulation l’observation, la réflexion sont présentes, la mémorisation et l’automatisation sont fortement renforcées. La répétition quant à elle détermine tout : la compréhension, la mémorisation et l’application des procédures.
Comme l’Étude de la langue est fortement morcelée, l’enfant peut difficilement relier tout ce qui lui est présenté pour faire sens et réinvestir dans ses productions. Il mémorise, reverse dans des exercices, mais ne s’en sert pas. Seule une pratique fréquente et régulière de l’écriture, et ceci très tôt, peut motiver l’apprentissage des notions de grammaire et de conjugaison, enrichir le vocabulaire et développer le nombre de mots bien orthographiés et non le contraire. Le pourquoi doit précéder le comment et dans un temps très long et dès la maternelle.
Dans ces recommandations, il n’y a guère de place pour la coopération et l’interaction entre les élèves. L’observation est collective et dirigée par l’enseignant, elle est suivie par l’apprentissage des règles et des séries d’exercices pour mettre en place chez l’élève des réflexes et des automatismes.
Les pratiques pédagogiques sont sans surprises
- La démarche de la récurrence et de la répétition : mémorisation, restitution et automatisation.
- La leçon de grammaire en quatre étapes : l’observation et la manipulation, la structuration et la formulation des règles, la consolidation et la mémorisation, l’automatisation avec de nombreux exercices, sans oublier à la fin l’évaluation.
- Un corpus d’apprentissage proposé par l’enseignant pour les observations, les manipulations, les classements…
- Un lien avec l’écriture, en espérant que les formes variées d’expression prescrites par l’enseignant et ses indications de travail sur les textes améliorent l’écriture.
La dictée est louée, puisqu’elle permet individuellement d’appliquer les règles, d’exercer sa mémoire, d’automatiser et elle doit être répétée quotidiennement.
Quant au vocabulaire, le ministère prépare des fiches d’étude des mots pour les élèves et les enseignants.
Cette conception de l’apprentissage de l’Etude de la langue balaie tout ce qui s’est pratiqué et se pratique, tout ce que les recherches démontrent.

Dans cette note de service, les mots les plus utilisés sont révélateurs : mémorisation, automatisation, répétition, exercices, réflexes, mécanismes

Pour conclure
L’enseignant devient un exécutant qui forme des exécutants. On est loin de l’enseignant-chercheur et de l’enfant-chercheur qui ensemble lient et relient leurs découvertes et leurs connaissances. La classe n’est plus un espace humain coopératif, mais un espace où se juxtaposent des élèves dirigés par un enseignant qui suit une partition sans se permettre une seule note créative !

https://www.questionsdeclasses.org/?La-liberte-pedagogique-n-est-plus

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