Une tribune pour les luttes

Quel droit ? Piraterie en haute mer et camp de concentration

Article mis en ligne le mercredi 3 octobre 2018

Ceux/celles des migrantEs qui survivent aux appétits mafieux en embuscade sur leur périple, aux tortures ignobles en Libye, à la traversée trop souvent mortelle de la Méditerranée, se retrouvent, où qu’ils/elles abordent, pris dans un étrange filet : veuillez préparer votre dossier de cette manière, veuillez attendre ici, veuillez suivre nos consignes, non, vous ne pouvez pas travailler, non, vous ne pouvez pas continuer votre chemin jusqu’aux membres de votre famille prêts à vous accueillir, vous êtes dans un État de droit ici.

Filet protecteur, qui s’enroule et se resserre, et devient une nasse, avec comme débouché le plus fréquent, pour ceux/celles qui ne se sont pas glisséEs à temps entre les mailles, l’expulsion.

Droit national, Droit de la communauté européenne, Droit international. Nous Occidentaux/ales sommes solidement outilléEs. À quoi sert cet appareillage ? À maintenir l’ordre du monde qui broie, rejette, élimine une masse énorme d’êtres humains (et bien d’autres éléments de la planète avec), au profit d’une accumulation de richesses devenue sa propre et unique raison d’être.

Comment, j’oublie la lutte pour faire du Droit un instrument dans les mains des dominéEs ? Non. C’est l’un des obstacles que rencontre la machine. Cela n’en change pas la nature. D’autres morceaux encore bien plus durs grippent aussi ses mâchoires. La Résistance est partout, et donc éparpillée. De notre capacité à faire les liens, à s’entr’aider, dépendra notre avenir commun.

La Palestine refuse de se laisser broyer

Dans cet ordre du monde, la Palestine devait disparaître. C’était juste après la victoire contre le nazisme. Décider qu’un territoire sera découpé et administré sans tenir le moindre compte des populations locales (1947), valider une guerre de conquête et un nettoyage ethnique par l’admission de l’auteur des faits comme persona grata dans le club fermé des nations auto-proclamées civilisées (1949), fermer les yeux sur quinze années de couvre-feu militaire imposé à une partie de la population (1948-1963), sur une définition ethnico-religieuse de droits nationaux (1948-nos jours) : suite d’incohérences malencontreuses de la dite communauté internationale ? Ou bien plutôt acceptation raisonnée d’un projet colonial un temps inexprimable au grand jour, et s’étalant maintenant sans fard (loi “Israël État-nation du peuple juif”, 2018) ? Les idées brunes ont la peau dure. La base même du nazisme, le suprémacisme, reste bien à l’aise dans le monde, trois quarts de siècle après 1945.

La Résistance palestinienne empruntera toutes les voies possibles. Elle aura des visages multiples, participera des débats idéologiques ayant traversé le XXe et ce début de XXIe siècles. Malmenée, elle est toujours vivante. Mais fait face à un obstacle majeur : l’avancée continue de la colonisation s’accompagne d’un morcellement du territoire poussé aujourd’hui à un point extrême. Ce morcellement se reflète dans une division politique exacerbée par la dé-légitimation croissante de chacun des deux principaux protagonistes, Hamas et Fatah, dans leur propre fief. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : c’est la Palestine et les PalestinienNEs que l’ordre du monde au pouvoir aujourd’hui veut effacer. La colonisation de la Palestine historique s’appuie sur des outils différents suivant le terrain à conquérir : apartheid (“légalisé” ou non), destruction de l’habitat, destruction de la possibilité de produire, diverses formes de freins aux déplacements des personnes – allant jusqu’au confinement total à Gaza – bombardements semant la terreur. C’est un seul et même crime qui est à l’œuvre, un seul et même déni de Droit.

Gaza : au bord de la liquidation ?

Les “restrictions de mouvements”, c’est à dire l’imposition de l’arbitraire de l’occupant sur le plus quotidien de la vie, commence pour Gaza en 1993 (eh oui, Oslo), par la construction d’une première barrière enserrant toute la zone. Gaza fêtait de tout son cœur l’arrivée d’Arafat. À l’époque, c’était lui le terroriste qui empêchait que les gentils Israéliens fassent la paix. Le garrot s’est resserré continument jusqu’au blocus complet : le nom de l’épouvantail utilisé pour justifier l’étranglement a été changé, le déni du droit à l’existence des Gazaouis est resté le même.

Gaza a tenu. Il a vu écrabouiller son aéroport (2001) et pulvériser son port, espoir fugace d’une vie normale. Il a subi trois vagues de bombardements féroces (2008-2009, 2012, 2014). Il a subi un harcèlement continu entre les vagues de bombardements (je me souviens que mon carnet de notes en octobre 2012 porte : “je suis à Gaza depuis trois semaines et mon carnet est plein de sang”). Gaza a tenu contre l’effort continu de l’occupant d’interdire toute activité productive. PaysanNEs et pêcheurs n’ont pas lâché prise, même sous les balles. Quelles qu’aient pu être les déceptions politiques, la société civile a fait naître et a protégé un réseau dense d’organisations intervenant dans tous les secteurs vitaux, en premier lieu l’enfance et l’adolescence.

Pourtant la situation en cette année 2018 est profondément dégradée. L’Autorité Palestinienne a brutalement coupé sévèrement dans les salaires de la Fonction publique, rompant l’équilibre solidaire fragile qui permettait que personne à Gaza n’avait à tendre la main pour manger. Ce n’est plus le cas. Au printemps dernier s’est organisée “la grande marche du retour”, c’est à dire la volonté de remettre enfin au premier plan la question fondamentale : le droit imprescriptible au retour sur leurs terres des réfugiéEs victimes des vagues successives d’expulsion. Un droit reconnu dans le corpus international, une forme d’action de masse non violente : si le mot “Droit” recouvre une réalité, les GazaouiEs devaient pourvoir compter sur le soutien de la communauté internationale.

La réponse de l’occupant a été l’assassinat d’un grand nombre de manifestantEs, fauchéEs par des snipers opérant en toute tranquillité au vu du monde entier, dans le silence complice presque total de la communauté internationale. Les blesséEs graves, certainEs mutiléEs à vie, se comptent par milliers. Sans pain, sans travail et sans arme, Gaza peut devenir un camp de concentration au sens complet du terme. Gaza va craquer entre misère et impuissance.

Les flottilles : prendre en charge la partie de la lutte que les PalestinienNEs ne peuvent pas mener

C’est dans ce contexte douloureux que s’est mise en route la flottille de la liberté 2018, “pour un juste futur pour la Palestine”. ParticipantEs de la sixième flottille (sur l’historique des flottilles, voir l’article d’Émancipation de juin), nous avons souvent dû faire face à cette question : après la tentative réussie de Vittorio Arrigoni en 2008, aucune flottille n’est passée. Cela a-t-il un sens d’insister ainsi ? Nous répondions que si faible que soit la probabilité qu’Israël renonce à se considérer au-dessus des lois, et à se rendre maitre de nos bateaux, nous voulions saisir la chance d’entrer à Gaza. Surtout, même si le soutien entourant la flottille n’avait pas encore la force nécessaire pour aller au bout, refuser de renoncer signifiait : nous affirmons que nous n’accepterons jamais le blocus de Gaza.

Mon itinéraire sur la flottille, du port de Palerme à la prison israélienne de Givon à Ramle, me permet d’aller un peu plus loin sur la question.

Le Al Awda a été arraisonné en eaux internationales, alors que nous étions encore à quelques quarante milles nautiques de la côte de Gaza. La nuée qui investit le bateau est formée de deux catégories de soldatEs, tous masquéEs : des hommes qui vont se révéler très violents, même devant des formes de résistance passive (la décision des flottilles est la résistance non violente), et de toutes jeunes femmes, s’efforçant de produire une impression de normalité, voire de sollicitude. Elles vont nous proposer de l’eau, quand les compagnons considérés comme “meneurs” – le capitaine, son second, le chef mécanicien – sont passés à tabac, choqués au taser. L’explication tient dans les caméras fixées sur le front : ce qui importe avant tout, ce seront les images rapportées. La réalité n’importe pas : il faut fabriquer un récit confortant l’image qu’Israël veut se donner.

Cet enjeu d’image explique que, porteurs/euses de passeports dits “forts”, nous pourrons défier les humiliations de la prison sans autres conséquences que la menace de menottes ou de mise en isolement. Le maton en chef peut s’époumoner de rage devant notre inscription joliment tracée au dentifrice : “Gaza”, suivie d’un cœur. Il ne sortira pas la matraque, il sait que dans quelques jours nous serons dehors, prêtEs à témoigner. D’où l’importance de stratégies comme les flottilles : faire de cette inégalité de traitement par rapport à nos amiEs PalestinienNEs une arme, retourner la protection dont nous jouissons comme Occidentaux/ales contre la politique criminelle d’Israël.

Les flottilles : rendre visible le mur jusqu’à ce que nous soyons collectivement suffisamment fortEs pour le renverser

Nous n’avons pas brisé le blocus, mais nous avons une fois de plus rendu palpable, concrète, la barrière de déni de droit qui enserre Gaza. Une barrière matérialisée par un acte de piraterie en haute mer, dont l’impunité signifie : c’est aux dominéEs que s’impose l’arsenal juridique élaboré par la communauté internationale. Retirer du droit commun deux millions d’êtres humains, les parquer en s’efforçant de briser les ressources qui leur permettent de faire société envers et contre tout, dans la volonté criminelle d’en faire des déportéEs impuissantEs : le droit humanitaire international murmure à peine. À nous solidaires de bousculer la norme !

Sarah Katz

L’Émancipation n°1

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