Une tribune pour les luttes

Répercussions des violences conjugales et sexuelles sur la santé et du point de vue socio-économique

par Gaelle

Article mis en ligne le dimanche 11 novembre 2018

Après avoir fait le point sur la violence du système judiciaire face aux violences [http://www.millebabords.org/spip.php?article31996], je souhaiterais mettre en lumière les répercussions, sur la santé et socio-économiques, car là encore, le système est inadapté aux cas de violences conjugales et demeure, de ce fait, un obstacle supplémentaire à franchir pour les victimes. Il est grand temps que la société entière prenne ses responsabilités face à ce fléau : lors de la quatrième conférence mondiale sur les femmes, en 1995, l’ONU a rappelé que ces violences traduisent « des rapports de force historiques qui ont abouti à la domination des femmes par les hommes », et « constituent une violation des droits fondamentaux et des libertés fondamentales des femmes »

Les conséquences sur la santé de ces violences sont parfois immédiates, parfois handicapantes sur le long terme. Qu’importe la forme, l’impact est parfois évident, comme dans le cas des violences physiques (fractures, hématomes, ecchymoses, plaies…), parfois invisibles (dépression, douleurs musculaires, troubles alimentaires, troubles du sommeil…) et parfois même somatiques, rendant un diagnostic et la suspicion des violences plus ardues ; souvent les séquelles se cumulent aussi car les violences ont pu être de formes multiples. Pourtant, en France, les médecins ne sont pas encore vraiment sensibilisés à ces questions. Sans doute parce que la prise de conscience de leur importance en termes de santé publique (ainsi que leur fréquence) a été assez tardive dans notre pays. De ce fait, la formation des professionnels de santé sur le thème des violences conjugales est quasi inexistante. L’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France confirme que 24% Des femmes victimes d’agressions (physiques principalement) se sont confiées en premier lieu à un médecin. Le rapport Henrion 2001 est considéré comme récent par les services publics et de santé et grande référence pour les études concernant les violences faites aux femmes ; ce rapport rappelle que 3 catégories de médecins sont en première ligne pour recueillir les doléances des femmes et dépister les signes de violence : les médecins généralistes libéraux, les urgentistes hospitaliers et l’ensemble des gynécologues et gynécologues-obstétriciens. Il a en effet été constaté que les grossesses ont un effet catalyseur des violences conjugales (et résultent parfois également de violences sexuelles antérieures). D’autres professionnels sont concernés : professionnels de santé libéraux (infirmières, sages-femmes…), les intervenants spécialisés dans les différentes addictions (notamment les alcoologues) et les médecins du travail. Ainsi, le médecin généraliste est le premier témoin des violences. Il est souvent le premier (voire le seul !) interlocuteur pour les victimes. Les professionnels de santé, dans un monde idéal, seraient capables de : savoir repérer les victimes de violences, leur apporter les soins et le soutien dont elles ont besoin, les orienter vers d’autres professionnels en fonction des besoins (centres d’accueil ou d’hébergement, justice, travailleurs sociaux). Ils doivent être actifs dans la démarche en vue d’obtenir un meilleur résultat, puisque la loi du silence autour des violences est persistante.
Sachant, malheureusement, que le système actuel a dénaturé les métiers de santé, et que dans cette logique nous sommes aujourd’hui des clients plutôt que des patients, et le médecin un ouvrier de la santé avec un objectif chiffré de productivité, les liens qui unissaient patients et médecin se sont délités, mon médecin avait peur de me mettre en arrêt de travail et devoir se justifier auprès de la sécurité sociale par exemple. Or, la disparition du cadre bienveillant et de la relation de confiance entre médecin et patiente prive d’un cadre favorable les femmes dans la libération de leur parole. Un autre élément pour responsabiliser et permettre aux professionnels de santé de se saisir pleinement de cette mission passe par la sensibilisation des médecins et la formation professionnelle à ce sujet. Mais cela passe aussi par l’instauration d’une prise en charge avec d’autres partenaires ce qui améliorerait les réponses apportées aux victimes et aiderait à dépasser le sentiment d’impuissance que la moitié des médecins soulignent dans les études. Malheureusement, la formation des personnels de santé n’est pas obligatoire. D’après Muriel Salmona, psychiatre, psychothérapeute et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie : « à l’heure actuelle, ils ne sont toujours pas formés ni en formation initiale, ni en formation continue ». Les kits de formations sont disponibles sur le site : stop-violences-femmes.gouv.fr ou peuvent être demandé à la MIPORF (mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains) en écrivant à formation chez miprof.gouv.fr, sous la forme de 2 courts métrages de 15 minutes : « ANNA » et « ELISA », accompagnés d’un livret pédagogique, comme si toute la complexité des violences conjugales des mécanismes (cycle de la violence, mécanisme neuropsychologique… pouvaient être expliquée résumée à 30 min de film et un simple livret). Tout cela relève donc plus du volontariat (on se rappelle qu’il en est de même dans le domaine de la justice). Il en va de même pour les travailleurs sociaux. Ce sont là les moyens pour faire face à une question d’Etat ! Lors d’une enquête récente auprès des étudiants en médecine en 2013, plus de 80 % ont déclaré ne pas avoir reçu de formation sur les violences et 95 % ont demandé une formation pour mieux prendre en charge les victimes de violences ; de plus, l’offre de soins adaptés est très rare, et n’est pas répartie sur tout le territoire et dans les outre-mer.
Qui plus est, même une fois la victime séparée, la santé reste durement dégradée, les séquelles sont nombreuses et durables, parfois même handicapantes à vie. Selon l’OMS les femmes victimes de violences conjugales perdent entre une et quatre années de vie en bonne santé. Les études nord-américaines révèlent que jusqu’à 50 % des femmes hospitalisées en psychiatrie auraient été victimes de violences conjugales.
Les violences conjugales peuvent donc aussi avoir des répercussions significatives sur la vie professionnelle des victimes. Le comportement du conjoint peut menacer la poursuite de l’activité professionnelle : harcèlement sur le lieu de travail en l’appelant sans cesse au téléphone ou en l’attendant à la sortie, en lui faisant des scènes devant ses collègues ou en la dénigrant, porter atteinte à son véhicule, elle peut être dépossédée de l’accès à son salaire (control des comptes par le conjoint par exemple), etc. … Elles cumulent alors les arrêts maladies. Là encore, cela devrait alerter sur l’existence d’un problème, mais le système capitaliste préfère dans son inhumanité catégoriser la personne de fainéante, non productive et non compétitive, la sanctionnant, par une mise à l’écart, par du harcèlement pouvant pousser à une démission, par un non renouvellement d’un cdd ou encore par un licenciement, entrainant une fragilité financière supplémentaire ; très rare sont les employeurs (sauf violences sur le lieu de travail) à prendre en compte le contexte et les violences que subissent leurs salariées. Le recours au médecin du travail devrait permettre à la victime de trouver du secours et une orientation mais là encore reste le problème de la connaissance et de la sensibilisation du médecin aux violences conjugales, la mienne m’avait poussé à reprendre le travail ne comprenant pas que j’y vivait les mêmes violences que dans mon couple (dénigrement, rabaissement, insultes…).
Une fois le conjoint violent quitté, reste à se reloger. Difficile quand on a perdu son travail ou qu’on est en arrêt longue maladie avec une perte sur le salaire. Après un rapport du sénat sur les travaux de 2006 à 2016 une recommandation devait être formulée pour que le motif « violences familiales » soit véritablement (la mention figurait déjà dans un rapport de 2013, nous ne savons pas si elle a été appliqué) prioritaire pour l’attribution d’un logement social (même si la victime était propriétaire avec son conjoint). Malheureusement, là encore, l’information n’est communiquée nulle part et nous n’avons aucun bilan de cette mesure. Si elle a été appliquée, les travailleurs sociaux n’en parlent pas toujours aux victimes, probablement par méconnaissance de cette recommandation, ou du fait de la difficulté à la faire appliquer. Mais là encore, voici un droit dont ne peuvent bénéficier les concernés, nous laissant seules à chercher une solution pour ne pas se retrouver à la rue, alors même que nous n’avons pas la force de se lever nous devons faire face à tellement de chose. Ne reste que les hébergements d’urgence gérés principalement par les associations qui manquent cruellement de moyen (quand elles ne sont pas tout simplement contrainte de fermer) et doivent hiérarchisés les demandeurs, privilégiant de fait les femmes avec enfants. Il faut également se remeubler ce qui représente un coup énorme. Là encore, pour des personnes en situation de précarité, cela représente un défi. Les institutions politiques et sociales n’ont pas pris en compte la vie après les violences conjugales, la caisse d’allocation Familiale par exemple, ne fait pas d’exception sur le calcul des aides au logement (ils ne prennent pas en compte la précarité de la nouvelle situation), le calcul se fait sur les revenues d’il y a deux ans, or tant de choses peuvent se passer en deux ans !) ou pour une aide spécifique pour le relogement seul chose existante le FSL trop peu connu et sans certitude d’obtention. Autre aberration, la sécurité sociale ne prévoit pas le remboursement des professionnels de santé, même en cas de violences conjugales ou de viol. Il ne faut surtout pas faire d’exception même dans les cas les plus graves ! On est alors obligé d’arrêter le suivi psychologique dont on a besoin, les autres soins aussi ! Il est possible pour une femme qui travaille et qui doit s’éloigner de son conjoint pour violences, de démissionner et de percevoir des indemnités chômage (le changement de résidence est justifié par une situation où la salariée est victime de violences conjugales et pour laquelle elle justifie avoir déposé une plainte auprès du procureur de la République), mais cela signifie que le juge des affaires familiale a été saisi, ce qui prend du temps sauf dans les cas d’urgence ultime. Cela reste donc extrêmement rare, et surtout, très peu connu ou proposé, y compris des procureurs, magistrats et de l’instance pole emploi.
Ce constat d’une situation de vie précaire, cumulant une détresse financière à une détresse émotionnelle et des problèmes de santé, augmente les troubles psychologiques tels que la dépression ; bons nombre d’entre nous ne peuvent profiter d’un suivi adapté. Les répercussions sont quotidiennes, car elles sont sur tous les aspects de nos vies. La reprise du travail en est également compromise car nous restons fragiles. Crise d’angoisse, irritabilité, sont incompatible avec le travail en clientèle ou en équipe par exemple. Problème de constance dans l’effort (on peut travailler plusieurs jours puis s’écrouler sans prévenir), le travail en équipe exige de pouvoir prendre sur soi, d’accepter critiques et remarques dans un moment où cela demande un effort supplémentaire, auquel n’a pas à faire face une personne non concernée. De plus la société actuelle a tellement érigé en objectif, je dirais même en réussite, le fait d’avoir un métier, les bienfait du travail etc.. , que la pression sociale nous poussant un reprendre un travail au plus vite, nous soupçonnant de se complaire dans cet état dans le but de profiter et bénéficier d’un pseudo assistanat, nous culpabilise de ne pas réussir à dépasser nos traumatismes suffisamment vite mais sans pour autant nous y aider. Il n’existe pas en France à proprement parler de centres spécialisés dans la prise en charge spécifique des conséquences posttraumatiques des violences intrafamiliales. Le travail effectué au sein des cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP), activées dans chaque département, pour les victimes ou proches des victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, est digne de servir d’exemple, selon Muriel Salmona, qui y est intervenue : les compétences dans ce domaine (prise en compte des conséquences psycho traumatiques de ces violences sur les victimes et les enfants) existent donc et peuvent être mobilisées. « Stop aux violences sexuelles », de leur côté, réclament la prise en charge des soins pour les victimes par la sécurité sociale et estime à 3,7 milliard le cout des violences conjugales et sexuel pour la société expliquant qu’une victime pas ou mal soignée aura du mal à reprendre une vie active et indépendante des aides sociales.

C’est ainsi que certaines femmes ne ressortent jamais complètement la tête hors de l’eau, autant d’un point de vue financier que concernant leur santé. Certaines se retrouvent SDF, subissant alors encore plus de violences (75% des femmes sdf sont des victimes de viols multiples). Moi-même j’ai plus d’une fois eu peur de me retrouver sans logement, et j’ai bénéficié de la bienveillance de mon entourage des ami-es qui m’ont hebergée, qui m’ont donné du mobilier, de la famille qui m’a donné de l’argent des chèques restaurant pour pouvoir manger. Sans un entourage je crains qu’on ne puisse survivre à pareil chose ou tellement difficilement car l’Etat est loin d’avoir pris les mesures nécessaires ni même pour commencer la mesure de l’impact des violences conjugales et sexuelles. Enfin, la mort peut être l’issue de la violence conjugale : sur un échantillon de 441 cas en 7 ans, 31 % des homicides de femmes reçues à l’Institut Médico-légal de Paris sont perpétrés par le mari, 20 % par son partenaire sexuel et dans seulement 15 % des cas le meurtrier est inconnu de la victime. La mortalité totale liée à ces violences reste inconnue dans la plupart des pays. A ces décès par homicide, il faudrait, donc ajouter les décès par suicide des femmes victimes et la mortalité maternelle associée aux violences faites aux femmes enceintes.

Je constate qu’aujourd’hui on parle plus des violences faites aux femmes mais ce n’est qu’un brouhaha médiatique, malheureusement je ne vois jamais de questions, de débat de fond, les victimes ne sont jamais questionnées sur ce qui aurait pu ou pourrait les aider là maintenant, les médias publient, diffusent des histoires qui nous font échos, nous rappelant ce que l’on a subi, nous n’avons plus de ministère, et les associations courent après des aides pour survivre. Encore une fois donc les victimes sont enfermées dans un silence, elles devront faire avec ce qu’on leur donne, et continuer de faire face au reste seule.

P.-S.

Sources :
-  Rapport d’information au sénat sur les actions de 2006 à 2016
-  Association Stop Violences Sexuelles
-  MIPROF
-  L’OMS
-  Académie nationale de médecine
-  Association solidarité femmes

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1 Message

  • Le 20 novembre à 03:42, par Stoppykk

    Merci pour cet excellent article, que je ne peux qu’approuver pour le vivre. Il existe également ces violences post séparation quand bien même l’ex-conjoint et père violent a obtenu la garde des enfants, car il existe actuellement une grande majorité de femmes visées par des leviers spécifiques pour les disqualifier en justice, tels que les expertises mandatées par les tribunaux où les experts accusent les mères d’hystériques, de mythomanes, le tout sans y apporter la moindre preuve probante et scientifique. J’en témoigne dans une émission, en ligne depuis le début du mois de novembre.

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