Une tribune pour les luttes

De la nécessité de la fin d’un monde

par Lukas Stella

Article mis en ligne le vendredi 22 février 2019

La production de biens s’est développée par la technique, qui s’est approprié notre société d’êtres humains. Cette technique rend productible tout ce qui existe sur Terre en le rendant accessible par l’intermédiaire du marché. L’outil reste au service de l’usage que la main veut en faire, mais la machine nous force à nous soumettre à elle. La machine est étrangère à l’homme, elle le rend étranger à sa production, et il devient alors étranger à lui-même. La machine entraîne par nécessité la machinisation du monde, et la technique sa marchandisation. Tout est calculable par les machines comme valeur marchande, l’homme y compris. Tout est profitable aux plus puissants pour produire toujours plus d’argent. Les choix technologiques des industriels ont verrouillé les progrès scientifiques à venir, bloquant toute évolution sociétale humanisante.

Notre société est un système machinique d’oppression où le pouvoir a été usurpé grâce à la dictature d’une économie mondialisée qui se dissimule comme technique incontournable. Marx parle du capitalisme comme un automate, un rapport social d’exploitation de l’homme par l’argent, où "Il ne s’agit plus d’échanger une marchandise contre une autre par le biais de l’argent, mais de produire plus d’argent grâce à des marchandises" (Le Capital, tome I). Avec de l’argent, par le biais d’une marchandise on produit plus d’argent. Mais la marchandise est aujourd’hui partout, l’argent lui-même est devenu marchandise. C’est alors qu’avec l’informatisation du monde, l’argent peut maintenant se multiplier automatiquement à l’infini, échappant aux contraintes de la production, par des spéculations financières opaques, dans des réseaux parallèles en dehors de tout contrôle. Plus de 80 % des richesses du monde passent par des échanges immatériels entre ordinateurs qui se font sans entrave à la vitesse de la lumière, à l’ombre de réseaux obscurs.

La crise permet à certains de bien meilleurs bénéfices. Les entreprises du CAC40 ont reversé 54 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018. Ce qui rapporte le plus de nos jours ce sont les financements des dettes, des crédits et des obligations. La dette publique mondiale représente deux fois le poids de l’économie du monde. Les intérêts de la dette française, versés à des milliardaires, coûtent près de 50 milliards d’euros par ans. Les dettes créent de l’argent, et c’est beaucoup trop de liquidités qui circulent dans les sphères de la haute finance. La fraude fiscale des plus riches représente plus de 80 milliards d’euros par an, supérieurs au déficit public du pays. Toutes ces escroqueries sont des armes financières inventées par une haute bourgeoisie prédatrice, pour appauvrir et asservir toujours plus les populations. La crise est une source de profit sans limites pour des milliardaires suicidaires qui ruinent l’avenir. Plus des trois quarts de l’argent des hyperriches sert à la spéculation, pariant sur un avenir incertain et un peu près n’importe quoi, sans même avoir les fonds nécessaires, multipliant les dettes, faisant gonfler des bulles financières qui leur rapporteront des fortunes lors de leurs éclatements, tout en provoquant des désastres économiques planétaires sans précédent. Le futur a été pillé, il est en faillite, l’effondrement du capitalisme a déjà commencé.

L’explosion démographique, la course effrénée aux profits, l’obsolescence programmée des marchandises, le gaspillage institué, l’exploitation destructrice de la nature et de l’homme démolissent une société fragilisée en ruinant la vie. La destruction des forêts et des espèces, déjà 80 % des insectes ont disparu, dont une grande partie de pollinisateurs, et 58 % des vertébrés en 40 ans. Les pollutions chimiques, nucléaires et électromagnétiques risquent de se répandre et de s’accentuer dangereusement menaçant notre santé. La montée des eaux dues au dérèglement climatique, plus de deux mètres à la fin du siècle, va inonder une grande partie du littoral, condamnant à l’exode 75 % de la population mondiale. La quantité d’eau potable a diminué de moitié en 50 ans. La fonte des glaciers menace d’assèchement la plupart des fleuves, durant l’été, compromettant l’irrigation et les cultures. On a perdu en 50 ans un tiers des terres arables. L’érosion des sols et la désertification s’étendent dangereusement. L’épuisement des ressources naturelles, et des métaux rares nécessaires à la fabrication de batteries et du matériel informatique. L’effondrement de la fertilité des sols, la chute vertigineuse de la biodiversité, les dérèglements écologiques, la nouvelle instabilité climatique et la dégradation générale de la nature mettent en danger l’agriculture et l’alimentation des populations. La croissance de la pauvreté et les famines qui s’annoncent, notamment en Afrique, vont provoquer d’énormes migrations des populations menacées de mort.

Toutes les courbes indicatrices de production ou de consommation sont exponentielles et grimpent à toute vitesse alors que les ressources s’épuisent. Les décennies qui arrivent s’annoncent catastrophiques. Les spécialistes cherchent à limiter le désastre, minimiser les dommages à quelques millions de morts acceptables, sans trop savoir ce qu’ils font. Il n’est pas possible d’appréhender le changement d’un système du point de vue de son fonctionnement interne, selon ses propres termes. Les dirigeants tâtonnent à l’aveugle dans un enchevêtrement de doubles contraintes, prisonniers de paradoxes qu’ils ne discernent pas. Ce système d’exploitation marchand n’envisage d’autres solutions que celle de perdurer dans son auto-destruction mortifère, occultant en permanence la fin de son existence comme seule condition de survie. C’est cette omission qui crée l’illusion d’un bien-être d’apparence dans une intoxication mentale généralisée.

Plus on a une connaissance des catastrophes que le système enchaîne, des détériorations désastreuses, plus on cherche à s’adapter et essaient de survivre dans des conditions devenues extrêmes. Notre adaptation à la machine nous intègre peu à peu à son fonctionnement, elle nous machinise à son programme. Nos conditions d’existences sont gérées par ordinateurs qui nous ordonnent dans leurs procédures. Dans une société informatisée, on résout les problèmes de façons techniques par une fuite en avant technologique. La raison technique passe pour un moyen de légitimisation du pouvoir dominant, l’oppression devient une nécessité technique, et tout s’accélère dans une atrocité inhumaine. En s’emballant, le système engendre un technocapitalisme dictatorial du désastre qui prétend gérer la catastrophe tout en la produisant, pour en tirer les meilleurs profits jusqu’à la fin.

Selon le MIT, le sauvetage de ce système, encore possible il y a quarante ans, est devenu caduc et inopérant. Notre planète a ses propres limites à la destruction, et lorsque le système dépasse ses seuils de tolérance, ses pics butoirs, s’amorce une rupture, il accélère le dépassement des autres limites, et la courbe de croissance exponentielle atteint sa dernière phase, dépassant un niveau qui ne garantit plus la stabilité, l’interconnexion des réseaux produisant alors un emballement général, une contagion qui devient instable, inconnue, imprévisible, inévitable et irréversible. Notre monde et notre espèce sont maintenant dangereusement menacés de disparition.

Le catastrophisme préfigure la fin du monde sans renversement possible ni changement de perspective. Sans prédire l’avenir, les risques sont là et le processus a déjà commencé. Déjà, plusieurs pays se sont effondrés dans l’ignorance du grand public, et c’est ce déni général qui précipitera l’écroulement. Le choc sidère, la perte des illusions conformistes commotionne et fige les perceptions dans un dénie aveugle, dans un refus de comprendre la réalité traumatisante des évènements en cours. 
Le système est en train de s’autodétruire rapidement. Nous sommes au seuil d’un effondrement global du capitalisme technologique, sans échappatoire, à l’aube obscure d’un nouveau monde, peut-être encore possible. Personne ne peut prévoir ce qui va émerger de ce chaos inouï, les réactions provoquées par cette dévastation sans précédent ouvrant les portes de l’incertitude, du hasard, de la vie. Sortir d’urgence de cette société marchande inégalitaire, injuste, invivable et mortifère est inévitable et fondamental.

Lukas Stella
http://inventin.lautre.net/linvecris.html
http://inventin.lautre.net/contributions.html#findunmonde

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