Une tribune pour les luttes

Nous accusons ! La Voix des sans-papiers n°18

Article mis en ligne le jeudi 22 août 2019

NOUS ACCUSONS !

Édito

Ce qui s’est passé le vendredi 12 juillet à l’arrière du Panthéon, à Paris, contre des personnes à tous égards non violentes et sans défense, contre les sans-papiers des « GILETS NOIRS », ce sont choses dont le déroulement ne s’improvise pas. Aucune « bavure », aucun « dérapage » ou « dérive » là-dedans. Il y avait une volonté politique précise, violente, une volonté despotique de nuire et porter atteinte, causer du tort, l’« accident ». Ainsi qu’il est dit dans un témoignage ci-après, une « provocation délibérée » : visant à produire les effets de l’« état de désordre » propre à justifier, à « nécessiter » (maquiller en « nécessité » d’État, de fonction publique) un assaut militaire punitif. Assaut pour faire mal et faire peur : pour ôter toute envie future de se manifester aux plus faibles et démunis parmi les faibles et démunis de chez nous, parmi les « locataires de la rue », futurs « morts de rue » : les migrants sans-papiers. Visant à renchérir sur la détresse de leur situation humaine et sociale : traités non en hommes, en femmes, mais en choses viles, en sujets « illégaux », en êtres animalisés, « au-dessous des bêtes » (premier témoignage), par les pilleurs de vie humaine.
Qu’on lise, pour ne faire mention que de cela, ce récit (même témoignage), ce réquisitoire sévère et calme de jeune femme profondément blessée. Qu’on lise ces mots parlant du droit bafoué d’accès aux toilettes, d’interdiction infligée à tout le monde et jusqu’aux malades d’aller aux w.-c., avec les séquelles de souffrance et d’humiliation crûment voulues pour abaisser tout le monde et lui arracher son corps et son âme ; ces paroles aboutissant, en fin de récit, à la dénonciation que la pratique de « frustration des besoins corporels fait partie des moyens de torture courants, chez les policiers ».
Ce qui s’est passé ce vendredi 12 juillet fait apparaître au grand jour, pour tous ceux qui ont encore des yeux pour voir, jusqu’où, aujourd’hui, les provocateurs, les vrais fauteurs de troubles, les grands ennemis publics, bourreaux et massacreurs de gens, se trouvent à la tête de l’État. L’illusion étatique, illusion sacrée cultivée par les menteurs de profession et endormeurs publics, cultivée à longueur d’émissions (et de promo permanente de la « France », des « valeurs de la République » mensongère) par les médias et les hommes et femmes liges du pouvoir, quel qu’il soit, encore et toujours fait croire à beaucoup l’inverse de ce qui est : comme si, sans raison d’État, sans racines dans le gouffre du social et du politique, notre société était traversée par des bandes de loups et de « casseurs » enragés sans motifs légitimes – alors que les bandes féroces et lourdement armées, championnes de la « casse », se partagent la cour des Miracles de l’État, légal et illégal.
Seuls, ce vendredi 12 juillet, ont fait échec à cette volonté qui pouvait être meurtrière le courage et la grande dignité en face de l’indigne, le sens de l’honneur en face de l’humiliation et de la violence déchaînée, la détermination, enfin, à ne pas baisser la tête, des sans-papiers, hommes et femmes, des « GILETS NOIRS EN LUTTE ».

Premier témoignage, p. 2-3

Nous accusons la France, ses champions du désordre républicain
Interview de Diak et de Kaba, délégués des Gilets Noirs

Le choix de l’objectif n’a pas été facile. Il y avait plusieurs endroits où on pouvait faire une action d’éclat ; nous avons fini par choisir le Panthéon en dépit et en raison de son caractère sacré. D’un côté, nous savions qu’il ne fallait faire, une fois à l’intérieur, aucune bêtise : c’eût été une offense à la république. De l’autre, justement ce caractère sacré nous a fascinés : les grands hommes et femmes qui y reposent ont fait du combat contre l’injustice et contre le racisme, pour la justice et les droits de l’homme, la raison de leur vie. Nous voulions, pour ainsi dire, « réveiller les morts » : leur montrer à quel point la France d’aujourd’hui diffère de la France qu’ils avaient rêvée, jusqu’à quel point leur raison de vie, pour laquelle ils avaient tant lutté, y est dégradée.
Il était autour de 13 heures quand nous sommes arrivés, en trois groupes séparés d’environ 200 / 250 personnes chacun. On est entrés dans l’édifice de manière tout à fait pacifique, sans encombre ni dégâts. Nous avions avec nous de quoi manger et boire et aussi nos sacs-poubelle, de façon qu’aucun déchet ne reste à terre, qu’on ne puisse pas, après coup, nous accuser d’avoir sali les lieux. Avec nous, il y avait une vingtaine de soutiens de la Chapelle debout ! et de Droits devant !! – Beaucoup se sont joints ensuite, une fois un appel à nous rejoindre lancé (parmi eux, quelques députés et une sénatrice), empêchés d’entrer par les policiers.
À l’intérieur, il y avait beaucoup de touristes. Nous leur avons distribué des tracts et commencé à expliquer, par petits groupes, calmement, qui nous sommes, les raisons de notre lutte et de notre action. Mais, une dizaine de minutes à peine, et voilà des policiers se pointer, invitant les touristes à partir. Ce que tous ont fait. Et les négociations ont commencé.
D’abord le directeur du Panthéon. Nous lui avons demandé d’appeler le premier ministre, chef du gouvernement, à qui nous avions adressé un courrier un mois auparavant, resté sans réponse. Nous voulions le rencontrer puisque toutes nos démarches de régularisation en préfecture avaient jusque-là échoué. En décembre dernier, nous avons occupé la Comédie française : la préfecture nous avait promis le dépôt de 30 dossiers chaque mois. Depuis, un seul premier dépôt a pu être effectué ; depuis, la préfecture, chaque mois, se moque de nous en nous envoyant un mail qui nous dit que le rendez-vous du dépôt est renvoyé au mois suivant… Et, de plus, parmi les 30 (au lieu de 240) dossiers ainsi déposés en huit mois, un seul a été traité (avec une issue positive, ça du moins !). Conclusion : nous voulions contourner la préfecture et voir le grand chef au-dessus. Le directeur a refusé d’appeler le premier ministre, et il s’est volatilisé.
Ensuite, les négociations ont continué avec trois chefs de police, les deux premiers en civil. On leur a demandé la même chose : appelez le ministre. Le premier est parti, et revenu nous dire qu’il avait passé le message, puis il est reparti et lui aussi on ne l’a plus vu. Le deuxième est venu nous dire que c’était lui maintenant qui menait les négociations, et il a précisé que le ministre n’avait jamais reçu notre lettre. Drôle de précision, vu que cette lettre lui avait été remise en mains propres à l’Assemblée nationale par une députée le jour de la déclaration de politique générale du chef du gouvernement après les élections européennes.
Puis, le troisième chef de la police, en uniforme celui-là, s’est pointé l’air et le ton impérieux : il a rejeté ce qui avait semblé pouvoir se faire avec les deux autres, la possibilité d’un terrain d’entente. Il a pris le micro, il nous a enjoint de sortir immédiatement, on n’avait pas le droit de rester. Sans quoi il ferait usage de la force. Nous avions appris à négocier avec la police. Nous avons demandé à sortir tous ensemble, par le devant. Il a refusé ; mais en ajoutant : « Vous êtes venus calmement, tout aussi calmement vous pouvez sortir. Mais vous dégagerez ! de gré ou de force. » Et si on le faisait de gré, a-t-il ajouté, par derrière, par la petite porte, alors pas d’arrestations, pas de contrôles d’identité, pas de violence, tout le monde pourrait partir librement. Nous avons accepté. Et c’est ainsi qu’on a donné dans le piège.
Pendant les trois heures environ de négociations, les prises de parole à la tribune se succédaient : témoignages directs de la souffrance des sans-papiers, des conditions de vie d’esclavage faites en France à ces travailleurs, hommes et femmes, que nous sommes, traités, hors du travail comme au travail, non en personnes, mais en choses, en êtres déshumanisés.
À l’intérieur, puis à l’extérieur, on nous a toujours refusé les toilettes, souligne en particulier Kaba. Toutes celles, tous ceux qui demandaient d’aller faire pipi, après un premier moment (où une dizaine de personnes maximum ont pu s’en servir), la réponse a toujours été un NON catégorique. On a refusé les toilettes même aux gens malades ! Ça a été pareil ensuite à l’extérieur. Dès la sortie, nous voyant encerclés, sans idée de combien ça pouvait durer, la Chapelle debout a demandé que les personnes puissent au moins aller aux toilettes. On nous l’a refusé. Même qu’un gars, malade, n’en pouvant plus, n’a pas pu se retenir et pour cela il a été arrêté : arrêté parce qu’il était malade de sa maladie ! Est-ce qu’on empêche les bêtes de faire pipi ? Mais nous, c’est ainsi qu’on nous traite – on est au-dessous des bêtes !
À l’extérieur, les prises de parole ont continué pendant une petite heure : puis, quand on s’y attendait le moins, sans sommation, sans avertissement, l’agression a commencé. Trois charges successives.
Dès avant les charges, dit Kaba, moi je n’étais plus là. Quelques autres et moi-même avons été les premiers arrêtés sous le coup de la parole traître du chef qu’il n’y aurait pas d’arrestations. On était un petit groupe de six assis par terre, quand un sans-papiers s’est senti mal, il s’est évanoui. On a appelé les policiers d’un fourgon à côté pour qu’ils alertent une ambulance. Ils sont venus « voir » eux-mêmes. Seulement, au lieu de s’occuper de l’évanoui, ils se sont occupés de nous. Ils nous ont encerclés, fouillés des pieds à la tête, ils ont vidé nos sacs, cherché nos papiers ; après quoi, direction commissariat. Car, devinez, tout ce qu’ils ont trouvé c’est qu’on n’avait pas de papiers. Néanmoins, après coup, je dois dire que ça n’a pas été un grand coup de malchance. Ceux qui, après notre départ, ont été gazés, bastonnés, blessés, hospitalisés (37), arrêtés (36) et amenés au commissariat du 5e, parmi ceux-là 15 au CRA, 16 au tribunal. Nous les six du commissariat du 13e, par contre, trois heures après : « Allez ! vous pouvez partir, vous êtes libres ! » – Seul inconvénient, pour moi, mes chaussures. Elles m’avaient lâchée lors de l’arrestation, j’étais pieds nus. Et pieds nus j’ai dû rentrer chez moi.
À ce commissariat du 13e, un parmi nous (qui s’était déjà senti mal au Panthéon et avait vomi) s’est refusé de dire (comme nous tous d’ailleurs) son pays d’origine. Eh bien, pour cette raison on lui a refusé les toilettes. À ses protestations qu’il était malade, qu’il ne pouvait pas se retenir, un policier lui a répondu, en se moquant : « Pas de pays, pas de pipi ! » – et les autres policiers rigolaient autour… Ne faut-il pas en conclure que la frustration des besoins corporels fait partie des moyens de torture courants, chez les policiers ?
Diak corrige Kaba sur un point : ce n’est pas tout à fait exact de dire que vous avez été les premiers arrêtés. Avant vous, quelqu’un d’autre l’a été, à l’intérieur même du Panthéon. Justement à cause des toilettes fermées il avait fini, malade qu’il était lui aussi, par se pisser dans son pantalon et sur un flic à côté. Il a été arrêté pour « dégradations ». C’est lui le seizième déféré au tribunal, en sus des 15 du CRA. Lui aussi a été relaxé.
Quand Kaba et les autres ont été amenés, les flics ont voulu arrêter d’autres sans-papiers, qui, évidemment, ne sont pas restés sans bouger à attendre qu’on les arrête, mais ont cherché à se soustraire. C’est alors, pour faire de force d’autres arrestations, que les flics ont chargé une première fois.
Une deuxième charge a eu lieu une dizaine de minutes plus tard. Beaucoup de personnes étaient très inquiètes pour ce qui venait de se passer. On se demandait : mais qu’est-ce qu’il arrive ? pourquoi est-ce qu’ils nous agressent comme ça ? l’accord était qu’il n’y aurait pas d’arrestations ! – Nous avons discuté entre nous et avons décidé que nous devrions subir tous le même sort : soit ils nous arrêtaient tous, soit ils nous laissaient partir tous ensemble, selon l’accord passé. On s’est assis par terre dans l’attente des événements. Tous, sauf les camarades blancs de la Chapelle debout !, de Droits devant !!, et d’autres encore, qui se sont placés en face des Crs pour former comme un barrage de protection des camarades noirs, manifestement visés. Le grand chef en uniforme était là, au milieu de ses hommes, il dirigeait les opérations.
Cette deuxième charge a été assez singulière, et elle a déjoué notre résolution d’un sort égal pour tous. Une vingtaine de CRS se sont lancés en contournant les Blancs, ils les ont séparés des Noirs assis au sol, qu’ils ont commencé à cogner. Les camarades blancs se sont alors jetés dans les bras des CRS pour les empêcher de frapper, et les CRS les ont de nouveau chassés en arrière : mais, si l’on peut dire, « gentiment », sans les frapper. Ils sont revenus finir leur besogne du côté des Noirs, les matraquer plus durement, les arrêter.
Cette deuxième charge a causé, à elle seule, plusieurs blessés. Ne voyant qu’une seule voiture de pompiers, j’ai appelé le 18. On m’a répondu qu’ils étaient prévenus par la police, qu’une voiture était sur place. Justement, je voyais la voiture : mais les blessés étaient trop nombreux, une voiture ne suffisait pas… La réponse a été que je n’avais pas lieu de me préoccuper.
Je n’ai pas eu le temps de me demander si les pompiers jouaient eux aussi un double jeu, que voilà des jets de lacrymos suivis d’une nouvelle charge : trois fois plus de CRS, un vrai carnage. Et insultes racistes, du type (textuel) « sales nègres ! ». Il y avait du sang partout, des gens blessés à la tête, arcades sourcilières ouvertes, gens blessés aux épaules, aux bras, jambes et côtes cassées… j’ai vu des doigts arrachés… un camarade dans le coma (heureusement, il en est sorti quelques heures plus tard). Tout cela, contre des gens tellement médusés par un tel déchaînement de violence imprévu que personne n’a seulement pensé à organiser une quelconque résistance. Je ne sais par quel miracle il n’y a pas eu mort d’homme. Et je me demande si ce n’était pas ce que voulait justement le chef : sachant bien qu’après coup il y aurait de toute façon un non-lieu, un acquittement, fondés sur des mots tels qu’« accident », « défaut de preuves », et ainsi de suite.
Les hospitalisés, il y en a qui ont pu sortir le soir même, d’autres le lendemain, d’autres encore le surlendemain. Les 15 enfermés au CRA et jugés au tribunal ont été relaxés le lundi et le mardi suivants, pour « irrégularité de la procédure ».
Là-dessus, le mot de la fin appartient à Kaba. Je crois, dit-elle, que les morts du Panthéon ont été vraiment réveillés, cette fois-ci : réveillés par ces violences, par cette injustice sacrilège juste au-dessus de leurs tombes, par cette profanation brutale commise par la police française raciste. Nous les sans-papiers on en a vraiment marre d’être là de cette façon ! Être sans-papiers, c’est être esclave. On n’est pas ici pour travailler du petit matin à la nuit tombée pour quatre sous, et puis, de surcroît, pour être persécutés de cette façon-là. On est venus pour améliorer notre situation. C’est cela, tout ce qu’on demande à la France en échange de tant de richesses pillées chez nous : de tant de richesses dont la France continue, y compris à présent, de nous piller, nous, hommes et femmes sans-papiers des anciennes colonies françaises d’Afrique.
(23, 30 juillet, 2 août 2019)
Contact : gilets-noirs-en-lutte chez riseup.net

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