Une tribune pour les luttes

À contretemps, Bulletin de critique bibliographique

État régalien, État médecin et biopouvoir

Philippe Pelletier

Article mis en ligne le samedi 11 avril 2020

L’origine de la « crise sanitaire » actuelle du Covid-19 – qui est en réalité une « crise » bien plus globale – et son extension donnent lieu à de nombreuses analyses. Il est évidemment tentant d’y rechercher une confirmation de ses petites théories. Mais les phénomènes étant par définition inédits et possiblement imprévus tels quels – contrairement aux philosophies de l’histoire –, il faut s’attacher à ce qui se passe réellement, tout en étant conscient du tourbillon entre le trop et le pas assez d’informations.

Parmi tous les phénomènes qui caractérisent l’actuelle pandémie, deux doivent plus particulièrement attirer notre attention : l’État (sa nature, son rôle) et les médecins (leur rapport au politique et à la science, notamment).

Ces deux questions paraissent essentielles pour comprendre ce qu’il se passe et ce qu’il risque d’arriver à l’issue de la crise. L’aphorisme de « gouverner, c’est prévoir » ayant fait preuve de son impertinence dans bien des cas, il n’implique pas que nous, individuellement ou collectivement, restions sans réfléchir au présent ou à la suite.

Du caractère inédit ou non de la crise

Dans cette perspective, passons sur la paresse intellectuelle des génies qui proclament, à propos des causes de la crise, « c’est la faute à la mondialisation » comme s’ils découvraient la Lune. Certes la propagation du Covid-19 au sein de l’humanité est rapide et intense, mais l’est-elle davantage que d’autres épidémies ? La question reste posée de savoir si, par rapport aux précédentes mondialisations, celle du XXIe siècle changerait de nature par sa rapidité et son ampleur. Mais il s’agit peut-être d’un faux débat qui obscurcirait la nature des phénomènes en cours.

La grippe dite « espagnole », provenant en réalité des États-Unis, est à cet égard souvent citée. Elle aurait provoqué entre vingt et cinquante millions de morts au cours des années 1918-1919, et c’est un bon exemple. Notons au passage l’écart de la fourchette statistique qui montre décidément ce que valent les évaluations chiffrées d’une situation et aussi que les livres scolaires d’histoire occultent souvent cet épisode au profit d’une lecture héroïque des « grands hommes » et de leur déclinaison plébéienne en « poilus ».

Apparaît néanmoins une nouveauté en ce qui concerne 2020 avec l’arrière-fond des médias et des nouveaux outils de communication : la réaction des populations et des dirigeants, ainsi que l’utilisation des outils en question, non sans paradoxe. Car les ventilateurs respiratoires hors de prix et les applications virtuelles sophistiquées ne suppriment pas le bon vieux masque prophylactique en tissu !

Mettons également de côté l’optimisme qui verrait dans cette « crise sanitaire » des effets collatéraux bénéfiques du type « on arrête tout, on réfléchit ». Certes, ils existent : dépollution et silence temporaires, élans de solidarité, réflexions critiques ou gestes qui nous permettraient de rebondir. Ils baignent aussi dans la schizophrénie imposée : il est interdit de faire des achats qui ne seraient pas de « première nécessité », mais le bourrage de crânes publicitaire continue de se déverser sur les écrans télévisés. Mais, personnellement, je suis circonspect vis-à-vis des rebonds positifs, car l’acceptation des mesures autoritaires indiscriminées souvent contradictoires (restez chez vous, mais allez voter) ou stupides (la bureaucratie du « faites votre attestation ») par de nombreuses personnes est préoccupante. Acceptation, soumission ou impuissance ? Pire : auto-soumission ?

Une chose est sûre, le confinement général indifférencié, contrairement au ciblage opéré à Taïwan ou en Corée du Sud, a été, en France, choisi par les dirigeants, imposé et avalisé.

Crise sanitaire et « états d’urgence »

Or l’ampleur de ces mesures ouvre la voie à une extension démesurée après la crise. On ne compte plus, désormais, les « états d’urgence » et même les « pleins pouvoirs » exceptionnels dans certains pays (Hongrie, Philippines…), lesquels n’ont finalement pas grand-chose à envier à des démocraties où les parlements supposés organiser la société ne se réunissent même plus. À se demander s’ils servent à quelque chose. […]

La suite de cette analyse ici :
http://acontretemps.org/spip.php?article766

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