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Lettre I de Rica à Usbek

Article mis en ligne le samedi 18 avril 2020

Lettre I.

De Rica à Usbek.

D’ou vient que notre législateur nous prive de liberté et exige de nous des parchemins où nous écrivons nos déplacements ? D’aucuns de ses sujets voient dans l’air un grand mal, d’autres s’effrayent de toucher les poignets de porte du palais et il n’y a plus moyen de pénétrer au harem depuis le 16 de la lune d’ Ispahan.

Il y a en nostre contrée, un peuple qui claustre les vieillards pour les empêcher de mourir de la peste. Cette maladie qui vient de « méchant » est un fléau en ce qu’elle tue avec vélocité les plus vulnérables. Afin de les en sauver, ils les ferment à double tour. Ces pauvres gens meurent encore plus surement des bons soins qu’on veut leur prodiguer. Ici un mal passe pour un bien.

Notre sultan désemparé par son peuple qui exige de lui une toute puissance qu’il n’avait jamais osé espérer, s’adresse avec ses cartomanciens et ses astrologues presque à chaque décade. Ces apparitions attirent des théories de monde car comme le remarquait nos anciens, les Grecs, elles suscitent l’effroi et le dégout. Comme le remarquait Camus, un de nos eunuques, « Mais qu’est ce que ca veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. »
Il met toute sa tendresse pour ceux qui souffrent. Le temps est depuis pour lui un baume qui couvre les âmes des défunts.

Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée. Un médecin habile de nostre cité de la cote trouva un remède peu dispendieux. Il falloit bien donner un espoir à tout un pays enfermé dans un cachot à hauteur du monde. Ce pouvoir général sur la vie et l’espèce humaine est exigé par des autorités et des docteurs qui mettent en balance le droit de vivre et celui de ne plus mourir. Un danger invisible domine cette société : l’autre. Vois tu Rica, les gens ici ont abdiqué le droit de circuler contre celui de vivre. Une vie amoindrie par le risque planant, l’exception est devenu la règle.

Mon cher Usbek, hier encore lors de la lune de Bagamil, le souverain a ordonné à tous ces chenus sujets de rester dans leurs casemates jusqu’à ce qu’il en décide autrement. Ces sujets moins prompts à obéir que les plus jeunes n’en sont pas restés là. Ils protestent et s’insurgent, la canne à la main et le postillon fébrile. Rien n’y fait. Le peuple veut sauver ses enfants d’une maladie qui ne les tuent pas en enfermant ses vieillards pour les tuer plus vite, tout en accusant les premiers de tuer les seconds.

Port de Marseille, le 17 avril de la lune de Bagamil de l’an de grâce 2020.

P.-S.

Christophe Goby

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