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COVID 19, révélateur de notre vulnérabilité et de l’importance de la politique et de l’éthique du Care pour la démocratie et la survie de l’humanité.

Article mis en ligne le lundi 4 mai 2020

Aucune consultation démocratique relative à la stratégie de lutte contre la pandémie n’a été ne serait-ce qu’envisagée. Par contre l’état d’urgence a été largement déclaré.
C ’est comme si tout individu perdait ses droits et ses qualités en devenant une victime potentielle du virus, un être invalidé sans idée ni expression, qu’il faut soigner certes, mais surtout encadrer, surveiller, sans jamais l’entendre ni lui demander son avis.

COVID 19, révélateur de notre vulnérabilité et de l’importance de la politique et de l’éthique du Care
Le confinement sur notre petite île de l’arc antillais, préservée du coronavirus, bien que très frustrant car toutes nos balades aboutissent aux magnifiques plages interdites, jalousement surveillées par la maréchaussée , et plus que négatif sur le plan de l’activité physique, nous a permis de développer les solidarités locales, et passé la phase de choc, de réfléchir à cet événement et plus largement à son traitement et à l’organisation sociale qu’il aurait fallu avoir afin d’y faire face plus sereinement.
Élevons nous plus haut que le Chameau, point culminant de notre île (balade interdite par la docte mairie au cas où nous contaminerions les bernard l’hermite qui le peuplent) jusqu’à survoler notre planète qui grâce au confinement passe du gris de la pollution au bleu multiple des océans.
Cette pandémie annoncée depuis plusieurs années a reçu de la part de nos dirigeants pourtant largement avertis, par l’OMS en 1995 et 2005 ( WHO/CDS/CSR/GIP/2005.4), la CIA en 2009 (Le nouveau rapport de la CIA – Comment sera le monde demain ) , la fondation Bill Gates en 2015 et par bien d’autres, un traitement impréparé ( pas assez de personnel soignants, de lits d’hôpitaux, de masques, de blouses, de tests, de médicaments), dans l’urgence et avec des méthodes moyenâgeuses comme la quarantaine ou le mensonge ( sur les masques et les tests) envers leur population, dans les principaux pays du monde .
Aucune consultation démocratique relative à la stratégie de lutte contre la pandémie n’a été ne serait-ce qu’envisagée. Par contre l’état d’urgence a été largement déclaré.
C ’est comme si tout individu perdait ses droits et ses qualités en devenant une victime potentielle du virus, un être invalidé sans idée ni expression, qu’il faut soigner certes, mais surtout encadrer, surveiller, sans jamais l’entendre ni lui demander son avis.
Comme on a longtemps infantilisé les femmes pour les soumettre et les manipuler, nos gouvernants infantilisent leurs citoyens.
Nos dirigeants font preuve d’un déni général de la compétence et de la sagesse du peuple. De même leur première défense a été de fermer les frontières aux hommes mais aussi aux idées et expériences des autres pays, de décider nationalement et en petit cercle, d’une stratégie de lutte contre la pandémie souvent à l’inverse des préconisations de l’OMS, occultant la globalité de la maladie qui touche toute l’humanité.
Ce virus apporte la preuve de notre interdépendance et de notre nécessaire solidarité transfrontière. Et que fait-on ? L’inverse... Embourbés qu’ils sont dans un schéma capitaliste de concurrence et de défiance !!!

Ces mêmes dirigeants nous considèrent comme vulnérables, c’est à dire pour eux inaptes à réfléchir, incapables de décision et de responsabilité, tant la définition néolibérale de l’individu est basée sur une conception idéalisée du sujet comme entité indépendante, valide et compétitive. Prédomine le modèle du sujet indépendant et capable d’autodétermination, opposant de façon duale l’individualité positive du modèle dominant avec l’individualité négative des personnes vulnérables , dites « dépendantes ». Tout être vulnérable ne peut être pour eux que dépendant et débile, donc à mettre sous tutelle.
C’est ainsi que tout citoyen est aujourd’hui considéré comme vulnérable et n’a qu’un droit celui de se confiner et de se taire, ou d’aller travailler pour sauver la vie des autres au détriment de sa propre vie. C’est ainsi que nous sacrifions nos soignants , surchargés de travail , non ou peu protégés, en général mal payés, victimes des plans de réduction de personnel dans la santé publique . Je devrais dire nos soignantes car plus des trois quart des soignants sont des femmes.
Il en est de même pour les caissièr-e-s, les éboueurs, les postier-e-s, les boulangèr-e-s, femmes de ménage, agriculteurs... sous payé-e-s, mésestimés qui nous sont pourtant essentiels.
Ces métiers du souci de l’autre, du soin, hier invisibilisés et dévalorisés, nous sont indispensables pour vivre tous les jours et satisfaire nos besoins fondamentaux.

Depuis de nombreuses années , les féministes repensent la société en mettant en avant l’éthique et la politique du « care », qui montre la centralité de ces métiers et demande leur revalorisation.

Cette pandémie met en évidence l’inefficacité des hauts salaires de la société néolibérale, des grands PDG des transnationales ou des fonds d’investissement aux salaires des sportifs du cirque médiatique. Presque aucun n’est indispensable à notre survie et pourtant leur salaire peut dépasser 80 million d’euros par mois, soit près de 4000 fois plus celui d’une aide soignante ou une caissière. Nous atteignons des inégalités ubuesques, non fondées sur l’utilité sociale mais bien sur la loi du profit. Comment ne pas voir que ce système est fini, il est en train de détruire l’humanité comme il a détruit l’environnement .

Le Covid 19, ne fait pas cas des barrières sociales, de la religion, de l’origine, du genre ou de l’âge. Il démontre que nous sommes tous vulnérables et tous interdépendants les uns des autres . Une belle démonstration de la vulnérabilité intrinsèque à tout être humain.
Est enfin mis en lumière que derrière tout individu qui se dit autonome se cache le travail de tout un réseau d’invisibles dans les métiers du « care ».
Reprenons la définition de Joan Tronto ( une des premières chercheuses américaines à avoir développé ce concept) : « Le « care » est une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de perpétuer ou de réparer notre monde de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie. Le care peut se diviser en 5 phases. D’abord la reconnaissance de la vulnérabilité et du besoin (phase1), en 2 la prise de responsabilité, la prise de décision d’agir, en 3 l’activité de soins ( la compétence), en 4 la réception du care et en 5 le « faire avec » la coordination, le lien, l’interaction en quelque sorte la citoyenneté. »

La phase 3 du soin a longtemps caché les 4 autres, mais la situation aujourd’hui a bien montré la réalité des phases 1 et 2 qui n’ont été qu’entre les mains de nos gouvernants, mais manquent encore les phases 4 et 5 qui font du bénéficiaire des soins un acteur primordial du care et où il eut été essentiel d’avoir un processus de consultation démocratique.

Comme je l’ai écrit il y a 9 ans, le « care » recouvre à la fois des pratiques du quotidien comme le travail domestique, l’éducation, la santé, les soins aux personnes dépendantes, le lien social, la production agricole, tout ce que nous (féministes) appelons la reproduction de la force de travail, et une philosophie de vie faite de coresponsabilité et de solidarité au travers le « prendre soin des autres et avoir le souci des autres ». Le « care » s’adapte aux particularités des situations et des personnes, aux détails ordinaires de la vie pour assurer l’entretien et la continuité de notre univers. Protéger la biosphère et la biodiversité en est un pilier central.

Quand on sait aujourd’hui que le Covid vient de l’empiétement irréfléchi des zones urbaines sur l’habitat des espèces animales porteuses du virus, de la commercialisation de ces animaux, suivant les préceptes du capitalisme d’expansion permanente et de mépris de l’environnement et de la biodiversité, comment ne pas remettre en question ce système économico-politique ? Demain ne pourra plus ressembler à hier. Sous peine de tomber dans les dictatures qui se profilent derrière les états d’urgence ou d’exception où nos gouvernants se donnent tous les droits et nous ôtent tous les nôtres, nous devons réinventer, réenchanter la démocratie et construire une autre société où les valeurs seraient totalement inverses à celles du néolibéralisme. La société du care en est un exemple.
Il est donc important de donner une nouvelle définition des êtres humains comme êtres de relations, à la fois responsables( pouvant s’engager dans des actes de soin et de protection pour autrui et son environnement) et sensibles à ce qui arrive aux autres, mais aussi vulnérables passant par des phases de dépendance et d’indépendance ... Dans une société du « care », l’être humain est reconnu comme un individu unique mais solidaire et dépendant d’un collectif et qui existe essentiellement dans la relation à l’autre.... Cela doit nous amener à réviser notre concept d’autonomie, notre rapport à la vulnérabilité, pour imaginer une autonomie relative basée sur l’interdépendance la coresponsabilité et la solidarité. Et qui dit solidarité à l’échelle de l’État dit service public à renforcer et à l’échelle mondiale , bien public mondial à créer. Soit la mise en place d’un système sociétal totalement différent de celui d’aujourd’hui qui est basé sur les marchés et les profits, sur le nationalisme, sur le pillage des ressources naturelles sur des rapports pyramidaux, mais bien un système de solidarité et de responsabilisation collective, de rapports horizontaux faits de démocratie participative directe , de services publics augmentés, universels, internationaux et de protection de l’environnement.

Lors de mon engagement à la commission des droits économiques sociaux et culturels des Nations Unies, nous avons travaillé à la définition des critères du droit à la santé avec des chercheurs de tous les continents. Est apparu que ce droit était totalement lié à tous les autres droits humains et indissociable, mais que sa compréhension et son application différaient d’ un continent à un autre, d’un pays à un autre et même d’un territoire à un autre suivant qu’il était urbain ou rural et même d’un individu à un autre suivant son genre , sa classe sociale, son origine. La compréhension de ce droit est largement culturelle, plutôt préventive en Asie et Amérique latine, curative ailleurs. L’application de ce droit est infiniment politique, dépendant de l’orientation individualiste ou collectiviste des états. Pour les pays anglo-saxons et nord américains il y a peu de couverture maladie collective et solidaire, au niveau mondial plus de 4 milliards de terriens en sont exclus.

D’après le « Rapport mondial sur la protection sociale 2017-19 : Protection sociale universelle pour atteindre les Objectifs de développement durable » de l’Organisation Internationale du Travail , sorti peu avant notre confinement, le droit à la santé n’est pas encore une réalité dans de nombreuses régions du monde, en particulier dans les zones rurales où 56 pour cent de la population n’ont pas accès à une couverture maladie, contre 22 pour cent dans les zones urbaines. Il faudrait déployer environ 10 millions de professionnels de santé supplémentaires pour parvenir à une couverture sanitaire universelle et garantir la sécurité humaine, y compris en situation d’urgence comme lors de la crise Ebola. Les soins de longue durée – dont ont surtout besoin les personnes âgées – excluent encore plus de 48 pour cent de la population mondiale, les femmes étant affectées de manière disproportionnée.
Seuls 5,6 pour cent de la population mondiale vivent dans des pays qui offrent une couverture de soins de longue durée conformément à leur législation nationale à l’ensemble de la population. Pour cette raison, environ 57 millions de travailleurs « volontaires » non rémunérés assument l’essentiel du suivi des soins de longue durée, celles et ceux que nous appelons en France les aidants familiaux. Ce sont principalement les femmes qui prennent en charge les soins informels aux membres de leur famille. En investissant davantage dans ces services de soins, on pourrait atténuer la pauvreté des personnes âgées et générer des millions d’emplois pour faire face à la pénurie de travailleurs qualifiés dans le domaine des soins, qu’on estime à 13,6 millions à l’échelle mondiale.
Quand on voit ce qui s’est passé dans nos EHPAD en France , cet abandon de nos anciens aux soins désespérés du personnel des maisons de retraite, sans respirateur, sans réanimation, nous n’avons pas de quoi être fiers. Abandonnés avant et après leur mort....

Ce qui se profile dans les pays en développement est plus qu’alarmant, leur seul avantage étant la jeunesse de leur population et leur pragmatisme médical, comme en Afrique. Cependant la prochaine pandémie sera la famine,causé par la mesure généralisée du confinement. En effet aujourd’hui l’OIT insiste sur l’extrême gravité que fait peser cette crise sur le secteur de l’économie informelle, soit 2 milliards de travailleurs dans le monde. Quelque 76 % d’entre eux (1,6 milliard) sont « fortement affectés par les mesures de confinement, dans les secteurs les plus touchés ». Ces travailleurs, majoritairement des femmes, n’ont aucune possibilité de travail à distance, ne disposent généralement pas de protection sociale et ont un accès limité aux services de santé. Pour eux, les pertes de revenus devraient atteindre 60 % à l’échelle mondiale, mais la chute pourrait s’élever à 81 % sur les continents où ce secteur est le plus important, en Afrique et en Amérique latine et dans un des nos départements français Mayotte.
Le néolibéralisme via le FMI, la Banque Mondiale, la plupart des gouvernements des pays riches et autres G7 a promu les coupes dans les budgets sociaux ( santé, éducation...) et la privatisation des services publics comme modèle unique de développement humain. Les décisions de nos dirigeants prises pour masquer les pénuries nous entraînent vers d’autres catastrophes.
L’échec est terrible pour les peuples et se compte en centaines de milliers de morts...
Une société qui mettrait donc les soins, le souci d’autrui, la solidarité comme valeurs dominantes, aurait donc pu faire face plus vite et mieux à cette pandémie ....

« Carement » vôtre ....

Claudine Blasco. Les Saintes, 28 Avril 2020

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