Une tribune pour les luttes

Tous ensemble, tous ensemble, grève des loyers !

De New York à San Francisco

Article mis en ligne le lundi 4 mai 2020

Depuis le début de la crise sanitaire, il y a eu des millions de licenciements aux États-Unis. Face à la précarisation extrême de nombreux habitants, les appels à la grève des loyers se multiplient. Des initiatives bienvenues, dans des villes où la gentrification progresse tandis que beaucoup de logements sont insalubres.

En cette fin avril aux États-Unis, il y a foule de propriétaires inquiets : leur locataire versera-t-il son loyer début mai ? Depuis le début de la pandémie de coronavirus, de nombreux appels à une grève des loyers circulent sur internet, sous le mot d’ordre #RentStrike2020. Ils suscitent une importante sympathie en ligne : une pétition demandant le gel des loyers, des crédits immobiliers et des factures domestiques courantes a recueilli près de 1,8 million de signatures. Le mouvement fait également florès dans les rues, où de nombreux habitants ont étendu un drap blanc à leur fenêtre en signe de soutien.

Combien de personnes passeront de l’intention à l’acte ? Impossible de le dire, mais la participation à cette grève pourrait bien être massive, tout simplement parce qu’à cause du ralentissement économique causé par la crise sanitaire, des millions de travailleurs ont perdu leur emploi. Ils ne peuvent donc plus payer leur loyer. Conséquence plutôt réjouissante : des associations ou des collectifs créés ad hoc s’organisent pour annuler ce versement et survivre socialement et économiquement à la pandémie.

« Damn ! »

Outre-Atlantique, la question du mal-logement et du prix élevé des locations ne date pas d’hier. Alors que la propriété privée est érigée en valeur cardinale, les locataires ne bénéficient que de peu d’aides financières de la part du gouvernement fédéral. Le parc locatif privé, aux mains de multimilliardaires dans les plus grandes villes, se distingue régulièrement par les mauvaises conditions dans lesquelles il accueille ses habitants. Sans surprise, dans les villes-monde, où la spéculation immobilière fait sa loi, les logements sont hors de prix.

À New York, le Brooklyn Anti-Gentrification Network (BAN), un collectif principalement composé de personnes racisées, lutte contre l’expulsion des habitants les plus pauvres dans le quartier de Brooklyn. Lors de ses manifestations, il ne manque pas de rappeler ce constat : « Once I’ve paid my rent, damn ! / All my money’s spent » (« Une fois payé mon loyer, bordel ! / J’ai plus un rond »).

Des luttes en héritage

Le phénomène est méconnu, mais le concept de grève des loyers s’inscrit dans le temps long de l’histoire américaine. Au XXe siècle, on peut noter deux vagues importantes : la première, dans les années 1930 était en partie liée aux conséquences de la Grande Dépression ; la seconde, dans les années 1960, a largement débordé les frontières des États-Unis. Mais qu’on ne n’y trompe pas : à l’exception de quelques mouvements spécifiques, toutes ces grèves visaient principalement à améliorer les conditions de l’habitat. Des groupements de locataires décidaient ensemble de ne pas payer leur loyer pour faire pression sur le propriétaire – afin qu’il fasse des travaux, assainisse les espaces ou baisse les tarifs. Dans les années 1930, les autorités avaient même fini par considérer qu’il s’agissait d’un moyen d’action légitime dans les cas de mal-logement.

Le mouvement actuel est différent : cette fois-ci, il s’agit purement et simplement de faire annuler les versements – pendant et éventuellement après la crise. La grève des loyers n’est donc plus seulement un moyen de pression : elle est elle-même sa propre fin. « D’ordinaire, une telle grève signifie que vous pouvez payer, mais que vous choisissez de ne pas le faire pour obtenir quelque chose de la part de votre propriétaire. C’est une tactique de négociation, précise Rob Wohl, militant de la campagne Stomp Out Slumlords (« Virons les marchands de sommeil »), une émanation du parti des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) à Washington. Aujourd’hui, les propriétaires savent très bien que leurs locataires ne peuvent pas payer, donc ils essaient de leur faire signer des papiers pour échelonner ou retarder les paiements. On encourage les locataires à ne rien signer de la sorte. Même dans le contexte du confinement, ils ont le pouvoir de renverser le rapport de force avec leur propriétaire : certes ils dépendent de lui pour leur logement, mais lui aussi est dépendant de leurs loyers. »

« Qui veut avoir affaire à son propriétaire en ce moment ? »

Ces dernières semaines, de nombreux États du pays ont mis en place des moratoires interdisant les expulsions pendant la pandémie. Cette suspension des évictions, également décidée par l’Espagne sous la pression des associations de locataires et par le Portugal (où plusieurs municipalités ont par ailleurs suspendu les loyers des logements sociaux), permet de soulager les foyers affectés par la crise actuelle. Mais elle ne fait que retarder le problème : à la fin du moratoire, il faudra bien payer les arriérés, sous peine de se retrouver à la rue.

Cela inquiète et énerve Corine, une habitante du Bronx, le quartier le plus pauvre de New York. Cette quadragénaire, coiffeuse indépendante, vit aux États-Unis depuis plus de quinze ans. Dans son immeuble, les locataires ont déjà dû s’organiser collectivement pour lutter contre les expulsions, mais aussi les abus, le racisme et le harcèlement du propriétaire et de ses sbires. Avant même la crise sanitaire, plusieurs habitants avaient engagé un contentieux pour forcer le landlord à effectuer les réparations nécessaires dans le bâtiment, dégradé : « Le procès devait commencer en juin, mais avec la pandémie les tribunaux sont arrêtés. L’audience va être repoussée à cet été, ou à septembre », déplore Corine. Avant d’en venir au problème des loyers : « Le gouverneur de New York nous a donné “90 jours”, c’est-à-dire trois mois pendant lesquels le propriétaire ne peut pas nous expulser. Mais ça veut dire aussi que dès le mois de juillet, si on n’a pas payé, il pourra nous traîner au tribunal. » un bel été en perspective : « En plus, comme la hausse des loyers est décidée en juin, on va se retrouver à devoir payer encore plus d’argent pour continuer à vivre dans de mauvaises conditions. En ce moment on n’a pas de chauffage, et il fait encore froid. Dans cet immeuble, on est en train d’essayer de se coordonner. Mais c’est pas facile. Et les locataires ont peur : qui veut avoir affaire à son propriétaire en ce moment ? Personne ! »

Ne pas payer son loyer par solidarité

L’engouement de ces dernières années autour de la question du logement autorise toutefois un peu d’espoir : le nombre d’associations de locataires, sous la forme de councils (conseils) ou d’unions (syndicats) – la plupart du temps autonomes vis-à-vis des grandes organisations politiques – a augmenté dans le sillage de la campagne de Bernie Sanders pour l’élection présidentielle de 2016. Les victoires remportées par le L. A. Tenants Union, le syndicat de locataires de Los Angeles, ont largement contribué à cette dynamique [1]. La dégradation massive des conditions de logement, notamment après la crise financière de 2008 et le scandale des saisies immobilières qu’elle a entraîné, a bien sûr nourri cette mobilisation.

Ces derniers temps, les échos qui nous parviennent de Washington sont encourageants : des locataires s’organisent en masse, parfois dans des complexes immobiliers regroupant plusieurs milliers de personnes. À Oakland, près de San Francisco, les responsables des associations indiquent qu’ils ont vu le nombre de membres grimper en flèche au cours des derniers mois. Les appels à l’annulation des loyers sont relayés par de grosses coalitions d’associations de locataires et des parlementaires de la gauche du Parti démocrate.

Dans plusieurs cas, des locataires en capacité de payer acceptent de participer à la grève en solidarité avec leurs voisins. Et le plus souvent, dans le contexte de la crise, les mobilisations autour du logement sont aussi un important lieu d’entraide et de solidarité : on ne se croise pas en réunion uniquement pour parler loyer, mais aussi pour échanger des masques, proposer de faire des courses ou maintenir des liens de sociabilité.

La clé de la réussite de ce mouvement ? La circulation de l’information. Sur le campus de Columbia, haut-lieu de la mobilisation à New York (lire ci-dessous), on apprend sur le tas. « Aucun d’entre nous n’avait vraiment d’expérience sur les questions de logement ou les mobilisations de locataires, confie Lexie Cook, une doctorante impliquée dans le mouvement. Mais en ce moment, il y a une tonne de formations en ligne, de brochures proposées par les organisations, de groupes de discussion. On essaie de suivre tout cela du mieux qu’on peut. » Corine, la coiffeuse du Bronx qui a elle aussi dû apprendre à se défendre auprès d’associations, insiste sur cette nécessité : « C’est un combat de tous les jours. Ça prend beaucoup de temps, mais on n’a pas le choix si on ne veut pas se retrouver dehors, parce que l’information ne circule pas. Si tu ne connais pas tes droits, ici, t’es mort. C’est ce que résume une expression très simple : knowledge is power. [2] »

Lucile Dumont

À l’université : « Nous avons ajouté une grève des enseignements à la grève des loyers »

À New York, l’université de Columbia est l’un des plus gros propriétaires fonciers de la ville [3]. Conséquence ? La faculté est à la fois l’employeur et le propriétaire d’une bonne partie du personnel (chargés de cours, étudiants en thèse, etc.).

Au début de la pandémie, la direction de l’université a invité tous les résidents du campus à quitter leur logement, sous prétexte d’urgence sanitaire. Ce faisant, elle a mis un grand nombre d’étudiants dans des situations intenables. « Ils n’ont jamais clairement expulsé les étudiants, explique une doctorante mobilisée, mais ils leur ont mis suffisamment de pression pour les faire partir. Et ce au beau milieu d’un confinement général de la population. Ils ont prétendu que tous avaient un autre endroit où aller, alors que ce n’est pas le cas. En plus de cela, l’université a menacé de mettre un terme au contrat de travail de certains chargés de cours précaires qui avaient du mal à payer leur loyer. Cela signifie qu’ils perdraient leur emploi, leur assurance maladie, et devraient en plus payer des frais d’inscription exorbitants pour terminer leur thèse ! »

La riposte ne s’est pas fait attendre : « Nous avons décidé d’ajouter une grève des enseignements à la grève des loyers. L’idée de la mobilisation, c’est aussi de coordonner la grève des loyers sur le campus avec les appels à la grève de loyers qui circulent en ce moment ailleurs à New York. »

[1] « Pour une grève permanente des loyers », Jefklak.org (31/01/2020).

[2] Que l’on peut traduire par « le savoir est une arme ».

[3] « Time To Evict The Landlord University », TheFileMag.org (26/03/2020).

CQFD n°187, mai 2020

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