Une tribune pour les luttes

La « race », la classe et le Covid-19

Courrier d’une autre Amérique

Article mis en ligne le mercredi 24 juin 2020

Aux États-Unis, les Amérindiens, les Latinos et les Afro-Américains meurent du Covid-19 à un taux beaucoup plus élevé que la population blanche. Cette surmortalité a des raisons historiques : inégalités d’accès à la santé, exposition accrue à la pollution, pauvreté et stress lié à la vie dans une société raciste.

En 1848, alors que la classe ouvrière européenne faisait la révolution, la classe ouvrière américaine massacrait des Indiens, des Chinois et des Mexicains. C’était la ruée vers l’or de Californie. Tuer des non-Blancs pour s’enrichir : voilà ce qu’a toujours été l’American Dream.

Derrière, il y a la « Manifest Destiny [1] », cette idée que « la volonté divine » dicte la domination d’une race blanche « supérieure » sur l’ensemble du continent nord-américain.

Avec le Covid-19, nous sommes dans un schéma similaire : laisser mourir des non-Blancs pour gagner de l’argent.

À plusieurs reprises, le président Trump a refusé d’appliquer la loi de réquisition de 1950 (Defense Production Act) pour obliger les entreprises à produire des équipements médicaux indispensables, comme des masques N95. Dans le même temps, les travailleurs hospitaliers se débattaient pour sauver des vies sans protection – dans le pays le plus riche du monde...

Quand, le 28 avril, Trump a fini par invoquer cette loi, ça a été pour obliger les abattoirs à rouvrir. Auparavant, 22 d’entre eux avaient fermé après s’être révélés d’importants clusters. Des milliers d’ouvriers étaient tombés malades et on comptait fin avril une vingtaine de morts.

Les patrons du secteur, eux, faisaient la grimace à l’idée que les familles des travailleurs décédés puissent les poursuivre en justice pour manquement à la sécurité. Grâce au décret de Trump, ils sont à l’abri des poursuites et gagnent à nouveau de l’argent. Mais quid des employés, désormais forcés d’aller au boulot la peur au ventre ? Ils sont facilement interchangeables, pas de souci.

Dans les années 1980, le puissant syndicat des travailleurs des usines de conditionnement de viande a été brisé. Aujourd’hui, la main-d’œuvre est principalement composée de personnes de couleur et de réfugiés. Dans le Sud par exemple, les employés des usines de poulets sont en grande partie afro-américains et latinos. Par crainte de contracter la maladie, beaucoup avaient arrêté de se rendre au travail, ce qui avait contraint plusieurs entreprises à fermer. En ordonnant la réouverture, M. Trump affirme que ces vies noires et basanées sont sacrifiables. Business must go on : il faut faire du profit, les bourses doivent grimper – et M. Trump être réélu en novembre.

Dans ce pays qui s’est bâti sur l’esclavage des Africains et le vol des terres indigènes, la vie des personnes de couleurs n’a jamais valu grand-chose.

La Covid-19 a également touché les Amérindiens, dont beaucoup souffraient de problèmes de santé préexistants – et d’un faible accès aux soins. Dans le Dakota du Sud, les Sioux de Cheyenne River et les Sioux Oglala ont décidé d’organiser eux-mêmes la défense de leur communauté, en installant des checkpoints sur les routes d’accès à leurs réserves. Comme l’explique Harold Frazier, représentant des Sioux de Cheyenne River : « Lorsque les temps deviennent difficiles, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. » Refusant d’obéir au gouverneur du Dakota du Sud qui leur ordonnait de démanteler leurs postes de contrôle, les Sioux ont invoqué le traité de Fort Laramie (1868). Frazier a précisé que son peuple ne faisait que défendre son « droit à la vie » le plus fondamental, puisqu’il ne disposait que de huit lits d’hôpital pour la réserve entière.

Les Navajos, eux, connaissent un des taux de contamination parmi les plus élevés du pays. Plus de 40 % des 170 000 habitants de leur territoire tribal semi-autonome (le plus grand des États-Unis) n’ont pas accès à l’eau courante, ce qui pose d’énormes problèmes, ne serait-ce que pour se laver les mains. Le 19 mai, la nation Navajo comptait quelque 4 000 cas de Covid-19 et plus de 170 morts.

À Chicago, les Afro-Américains représentent 30 % de la population, mais 72 % des décès dus au Covid-19. Même chose à La Nouvelle-Orléans et dans bien d’autres endroits. Outre le racisme structurel qui complique l’accès aux soins et à une alimentation saine, les personnes de couleur sont plus nombreuses à travailler en première ligne, par exemple dans les transports. Elles n’ont pas le luxe de télétravailler et sont donc plus exposées.

Ah, et comment s’en sortent mes copains travailleurs latinos sans-papiers de New York, l’épicentre du coronavirus aux États-Unis ? L’épicentre de l’épicentre, ce sont les quartiers de Corona et d’Elmhust, dans le Queens. Ce district est peuplé de nombreux travailleurs sans-papiers venus du Mexique, d’Amérique centrale et d’Équateur, dont de nombreux indigènes. C’est à ces invisibles qu’on doit le dynamisme de la ville. Dans les cuisines des restaurants, ils travaillent 100 heures par semaine, que la nourriture soit japonaise ou italienne, française ou thaïlandaise. Ce sont également eux qui s’occupent des livraisons. Ils sont les petites mains dans la maçonnerie, l’aménagement paysager ou n’importe quel travail pénible et sous-payé.

Que deviennent-ils maintenant que les restaurants sont fermés et que leurs emplois ont disparu ? Ces gens-là n’existent pas aux yeux du gouvernement. Ils ne recevront ni indemnités de chômage, ni chèque Covid de 1 200 $, ni bons alimentaires. Comment se nourrissent-ils et paient-ils leur loyer ? Des échos que j’en ai, ils survivent grâce à l’aide minimum fournie par les réseaux d’entraide, les églises, les groupes communautaires.

Et puis, dans le bilan macabre du coronavirus, toutes les personnes mortes à domicile dans des logements surpeuplés n’ont pas été comptabilisées. Beaucoup n’ont pas de famille pour réclamer le corps et ont été enterrées dans des fosses communes sur l’île de Hart. Émigrer pour subvenir aux besoins de sa famille et finir incognito au milieu de l’East River... triste destin.

Pendant ce temps-là, l’administration suprémaciste blanche de Washington profite de la pandémie pour fermer les frontières. C’est le continuum d’une litanie d’horreurs commises en notre nom à la frontière mexicaine : séparation des parents et des enfants, défilé de bambins sans avocat devant des juges, renvoi de demandeurs d’asile au Guatemala ou au Honduras au mépris des conventions internationales, etc. Le 21 avril, M. Trump a déclaré une suspension « temporaire » de soixante jours de toute immigration : le rêve jamais réalisé des suprémacistes blancs. On se doute bien que Stephen Miller, le conseiller principal de Trump en charge de l’Amérique blanche, cherche déjà un moyen d’utiliser l’épidémie pour rendre permanente cette ordonnance temporaire.

So it is. Le Covid-19 met à nu les fissures – en fait des trous béants – du système de santé états-unien. Comme d’habitude, ce sont les pauvres, les Noirs, les Latinos, les indigènes qui souffrent le plus lorsque le capitalisme est malade. Ainsi, lorsque les voyous armés de Trump manifestent pour mettre fin au confinement dans certains États [2] afin de « libérer le business », on sait que ce sont les Noirs et les immigrés qui mourront ensuite de façon disproportionnée. As always.

John Marcotte * (Massachusetts, le 23 mai)
Traduction Mathieu Léonard

* Camionneur retraité, John Marcotte a milité au sein d’un courant marxiste humaniste influencé par le grand intellectuel caraïbéen C.L.R. James. C’est son second courrier envoyé à CQFD.

[1] « Destinée manifeste » : croyance messianique dans la mission civilisatrice des pionniers blancs.

[2] La scène a fait le tour du monde : le 30 avril, des dizaines de manifestants armés sont entrés dans le Parlement du Michigan pour exiger l’assouplissement des mesures de confinement dans cet État.

CQFD n°188, juin 2020

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