Une tribune pour les luttes

Une petite ville démocratique

Une publication de Radio Zinzine

Article mis en ligne le samedi 3 octobre 2020

Une petite ville démocratique

Une p’tite chanson pour les trous d’… ti ta ti ta ti ta titata
Qu’ooon appelle politi… tatati ta ti ta titata

C’est une musique qui sautille dans ma tête… des octosyllabes, sons de guitare et contrebasse qui trottinent gaiement ta ti ta ti ta titata sur la voix multicolore de Maggy Bolle. Moi, je n’y comprends rien en politique, rien d’autre que des généralités, le capitalisme et tout et tout… Et rien. J’avais tout de même fait l’effort de me former, longtemps avant les dernières élections municipales de 2020.
Par exemple, j’avais entrepris, il y a quelques temps, d’assister aux Conseils municipaux du village. Quatre cents habitants. À ce moment-là, le maire était le fils de son père, auquel il avait succédé après trente années de mandats (non non, c’était pas Jean Médecin). Parmi les conseillers, il y avait la cousine du maire, le beau-père de son cousin, et aussi une petite cousine passée deuxième adjointe, configuration fréquente et un peu inévitable dans les Conseils de villages. Mais ce ne sont que broutilles. L’important, c’est que pour y assister, qu’on me pardonne cette lapalissade ! il faut en connaître les dates. Or, je n’ai rien trouvé sur le panneau d’affichage, rien sur le site de la mairie, pendant plus d’une année après m’être intéressée à la question. Mais on finit toujours par savoir, je parle des dates, et aussi par réaliser qu’être témoin à ces réunions est un acte politique moins insipide qu’il y paraît. J’ai appris ça. Je me souviens de la première fois : arrivée en avance, j’ai été cordialement accueillie par la secrétaire, le maire, le conseil dont cinq des onze membres étaient absents, moyenne stable des présences au fil des réunions ; on m’a fait la bise car ici, tout le monde est plus ou moins voisin ; indiqué un banc à l’écart ; mais j’avais jaugé dès la première seconde que ma présence était inhabituelle et incongrue. L’ordre du jour a débuté par un compte-rendu de la première adjointe, également représentante de la municipalité à la Communauté de communes. Mandatée par décision du Conseil municipal, elle avait eu en charge de signifier que notre mairie (entendons « le Conseil censé être la voix des administrés ») refusait d’être rattachée à cette Comcom. Mais « je ne sais pas ce qui s’est passé… est-ce qu’on a eu peur ?… », elle hésite, contorsionne des bribes de phrases branlantes pendant un quart d’heure, « finalement on a tous voté pour le rattachement ». Moi, carnet et stylo en mains lors de ces réunions, je griffonne toujours quelques notes avec un air de rien. J’avoue un brin de sournoiserie dans mon attitude et un mélange d’amusement, mais c’est piètre revanche. Car comme citoyenne, je ne me souviens pas d’avoir été consultée ni de près ni de loin sur cette question qui avait mobilisé alentours plusieurs dizaines de militants, les mois précédents. Silence et crispations autour de la table. Sans transition, ils sont passés à l’ordre du jour numéro deux. Etc. Le compte-rendu fut à l’image de tous les autres, plus diaphanes qu’une libellule. Au fil des mois, ma présence devenue probable sans être indéfectible, les dates des Conseils municipaux sont devenues davantage visibles, sans être accessibles plus de deux ou trois jours avant, au mieux, juste de quoi se tenir aux limites de la légalité, comme pour la toute récente réunion qui m’a totalement échappé, qui a duré quelques minutes, en l’absence de six membres « absents ou excusés » selon la formule fraîchement trouvée, pour voter une enveloppe de 20 000 euros et rendre un terrain agricole constructible en modifiant le PLU.
Ils se pavanent dans la rue
Sans vergogne et sans crainte
Ta ti ta ti d’casseroles au cul …

Depuis ce 11 mars 2020, quatre nouveaux membres issus des onze candidats de la liste unique sont venus changer la donne (hé je plaisante), tous élus à la majorité au premier tour. Mais comme il était permis aux électeurs de barrer les indésirables, l’ex-première adjointe se vit obtenir le meilleur score de ratures (pour cause de menu fretin irracontable). Opposition insigne des votants, qui n’empêcha pas les dix autres élus de la conserver à son poste de première adjointe. M. Rizzi, professeur d’ergologie à l’Université de Provence, avait introduit ainsi une de ses conférences : « Avec le nombre de promesses non tenues par les politiques, il est surprenant de voir encore autant de votants ».
Encore des broutilles dans le chaos mondial… pensera-t-on, mais ce serait mal voir. Car mon propos n’est pas du tout de conter un épisode sans consistance d’une actualité politique déjà dépassée. « Wie konnte es geschelen ? ‘ Comment cela a-t-il pu arriver ?’ La question continue à être posée sans cesse, en Allemagne et hors d’Allemagne, surtout par les jeunes générations qui arrivent à l’âge de raison et découvrent ce que fut le nazisme. D’innombrables ouvrages ont été écrits pour raconter, pour analyser, pour expliquer » (Alfred Grosser). Ce sont les premiers mots qu’on trouve en préface de l’ouvrage de William S. Allen, Une petite ville nazie . Dans l’édition française de 1967, l’historien américain précise qu’en racontant l’histoire d’une petite ville allemande durant les dernières années de la République de Weimar et les premières années du Troisième Reich, il prétendait apporter « un exemple concret de la façon dont s’est présentée la révolution nazie, sous tous ses aspects, à l’échelon local. L’avantage du microcosme, c’est qu’il permet une étude minutieuse des actions et réactions de chacun dans le cadre de la vie quotidienne. On est inondé de tellement de généralités, (…) ». Donc la question qui s’est posée des millions de fois dans l’histoire de notre humanité, et pour d’autres événements, d’autres situations tout aussi impensables, je la sens plus prégnante depuis le confinement mondialement vécu, depuis l’état d’urgence, depuis les réunions répétées du Conseil de défense, depuis les rassemblements interdits à plus de 5000, à plus de 1000, interdits tout court, même à la maison : ‘ Comment cela a-t-il pu arriver ?’. Comment a-t-on pu abdiquer nos démocraties, si imparfaites fussent-elles, à ce point ? Au nom d’aussi gros mensonges ?
Mon propos n’est pas non plus d’établir un parallèle que d’aucuns jugeraient aussi infamant qu’outrancier, entre un petit village français aujourd’hui et la petite ville allemande de Northeim autour des années quarante. Il me semble seulement que, pour tenter de comprendre, je ne fais pas autre chose qu’appliquer, certes de très très loin, un peu de « la méthode microcosmique » de William S. Allen, en portant le regard sur un échantillon réduit d’événements qui sont dans mon champ de proximité, qui impactent mon village au quotidien (et l’inverse) ; avec pour résultat que, délaissant pour un temps les généralités, une part du mystère me devient juste un peu plus accessible.
Aux premiers échelons du déconfinement, quand les réunions à plus de dix étaient interdites, comment allait procéder la mairie ? Conseil municipal en plein champ ? Visioconférence, peut-être ? Dans les villages, on n’a pas la 5G mais on a des idées : « elle » nous a trouvé le huis clos, pour raison sanitaire, ça va de soi : nouvelle pratique dans le jeu démocratique. À Paris, « ils » avaient trouvé les gestes barrières, la distanciation sociale… « ils » ont trouvé aussi qu’en donnant plus de pouvoirs aux maires, « ils » auraient de sacrés bras de levier. « Ils » n’ont pas eu à forcer.
Ta ti… se ruent sur le pouvoir
Comme des mouches sur une merde
J’mettrais tout ça dans un pressoir
Et ça f’rait de l’huile ti tataa !

Je ne voudrais pas manquer de signaler que tous ces personnages ne sont réellement pas des salauds, pas des grands bandits non plus, pas des assassins, rien de tout cela ; tout se passe en petit, vraiment, avant que ça arrive en grand. Il y en a deux ou trois que j’aime bien, à qui il m’est impossible, toutefois, de demander comment ils pourraient justifier les huis clos ou de se soustraire (à deux reprises) aux comptes-rendus publics et obligatoires : ils se sentiraient violentés. D’ailleurs, si je chante à tue-tête en mon for intérieur, c’est pour donner un exutoire à mon ire déchaînée qui ne vient pas de ces onze-là, mais du poids de ma solitude au sein des trois-cent-quatre-vingt-neuf autres de cette petite ville qui se croit démocratique.
Qu’ils soient de droite ou de travers
Ta ti ta nous la mettent profond
Et nous on les laisse faire
Comme des connards de moutooons…

Récemment, passant à la Communauté de communes pour retirer un dossier, je tuai le temps d’attente à lire les comptes-rendus des Conseils de Comcom affichés dans l’entrée, parce que ça doit être public, tout ça. C’était écrit si petit… vous pouvez pas imaginer. Une voix affable est venue à ma rescousse : « Si vous voulez une impression, demandez-moi ! Vous comprenez, je n’ai pas assez de place sur le panneau, alors je suis obligée de réduire quatre pages, en une de format A4 ». Tout s’explique. Pour résumer très court… quand, cet été, les 89 membres du Conseil Communautaire ont dû se réunir pour voter les indemnités à s’allouer à eux-mêmes, 87 étaient présents ou représentés, deux se sont abstenus, trois ont voté contre (qui aurait fait de même ?)… une indemnité mensuelle de 1855,63 euros bruts pour leur Président et de 900,01 euros bruts pour chacun des quinze Vice-Présidents (sic !), parmi lesquels notre première adjointe au village (1). Qu’en a-t-il été lors du Conseil Communautaire suivant ? Notre première adjointe fut pointée absente, comme un paquet d’autres, et non excusée.
Ils font l’assemblée buissonnière
Et quand ils pointent leurs têtes à claques
Ces espèces de phacochères
Ben ils roupillent comme des gros sacs ! …
Ti ta ti ta ti ta ti ta
Et dire que ces guignols
Et ben c’est nous qui les payons… ta ti ta ti ta ti tata

De Lucie Luz

P.-S.

(1) - Notre maire (comme tout maire de communes de moins de cinq cents habitants) perçoit une indemnité brute mensuelle de 991,80 euros. Quant à l’indemnité mensuelle de nos première et deuxième adjointes, elle est de 385,05 euros ; celle des huit autres Conseillers s’élève à 233,36 euros bruts mensuels (absences comprises). « Les indemnités de fonction constituent une dépense obligatoire pour la Commune », soit 43 545,36 euros annuels pour notre village (10 % du budget communal).
À savoir (ou pas) : les maires de communes au-dessus de 100 000 habitants (Besançon, Marseille, Le Havre… ) perçoivent 5 639,63 euros. Etc.

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