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Une publication de Radio Zinzine

I have a dream

Article mis en ligne le dimanche 1er novembre 2020

1500 personnes et 350 véhicules de l’armée mobilisés ; au-dessus de nos têtes, 38 hélicoptères. L’« exercice militaire d’ampleur » déployé pour « ‘stopper l’ennemi‘ dans les vallées situées au sud du département » ou « se préparer au combat de ‘haute intensité’ qui est en effet devenu une ‘option très probable’ »

I have a dream

Il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud… Non, c’est pas ça du tout. Il était quelconque. Mais toute sa personne respirait l’allégresse. Il se tenait devant moi, tout à moi, souriant, lumineux. Et sa compagne, vaguement là, n’en prenait pas ombrage. Pas un mot pas un geste, désinvolte, mais tout en lui disait l’amour. Quand la musique a commencé, il m’a entourée de ses longs bras pour danser ; et ainsi unis, un bonheur indicible nous portait. Sortie de mon sommeil, je restai sous le charme de ce rêve, véritable cadeau du ciel, je veux dire de mon ciel intérieur, ma psyché, qui venait de m’offrir une belle représentation symbolique de la syzygie Lune et Soleil, mariage des polarités féminine et masculine, anima et animus…, image d’opposés réconciliés aux niveaux du soma et de l’esprit : l’unité de la personne réalisée. Ces images oniriques de félicité me laissaient perplexe. J’avais effectivement formulé, la veille, le vœu d’une humanité arrivant à destination de son Être ontologique, vivant d’amour et d’eau fraîche dans une méta Histoire, à jamais sans histoires. Mais de là à recevoir, venue du tréfonds de mon inconscient, une si rapide approbation de mes pensées…
Il faut dire que, bien avant le confinement, une étrange inquiétude concernant le monde s’était installée dans mon quotidien, vague, latente, mais tenace. Elle n’était pas sans rapport avec ces lignes de journal gardées en mémoire : « Un ancien ministre de l’économie socialiste (…) a un jour détaillé l’art et la manière d’enfanter une société de marché : ‘ N’essayez pas d’avancer pas à pas. Définissez clairement vos objectifs et approchez-vous en par bonds en avant qualitatifs afin que les intérêts catégoriels n’aient pas le temps de se mobiliser et de vous embourber. La vitesse est essentielle, vous n’irez jamais trop vite. Une fois que l’application du programme des réformes commence, ne vous arrêtez plus avant qu’il soit terminé : le feu de vos adversaires perd en précision quand il doit viser une cible qui bouge sans arrêt.’ M. Emmanuel Macron ? Non, M. Roger Douglas, en novembre 1989, en Nouvelle-Zélande. »(1) À dire vrai, m’identifiant à la catégorie visée, je m’étais sentie à la fois cible et adversaire à mon corps défendant. Quant aux sauts qualitatifs, le confinement planétaire imprévisible à ce moment-là a clairement montré qu’il a donné au libéralisme l’opportunité d’éprouver la recette susdite à grands coups de bulldozers… quantitatifs : des pans entiers d’industries ont bénéficié d’un gain de croissance fulgurant (notamment le secteur numérique ou l’arsenal aérien militaire – dont l’acquisition de 650 drones en France) ; sans compter un niveau de gouvernance autoritaire peu envisageable quelques mois auparavant, du moins en France.
Récemment, durant la quinzaine du 14 au 25 septembre, s’est déroulée l’opération Baccarat suivant les axes croisés de Grenoble à Orpierre et de Saint-Paul-sur-Ubaye à Briançon : à terre, 1500 personnes et 350 véhicules de l’armée mobilisés ; au-dessus de nos têtes, 38 hélicoptères. L’« exercice militaire d’ampleur » déployé pour « ‘stopper l’ennemi‘ dans les vallées situées au sud du département » ou (selon l’actualisation du site OPEX) « se préparer au combat de ‘haute intensité’ qui est en effet devenu une ‘option très probable’ » ne pouvait guère passer inaperçu. Ma municipalité en avait informé ses habitants, après coup, le réseau militant ayant devancé l’initiative. J’avais moi-même croisé une bonne dizaine d’engins de guerre circulant dans le Trièves ou stationnés discrètement sous des pont, taillis, muraille… L’un d’eux, je l’appris après coup, fut bloqué dans une trajectoire mal calculée au centre ville de Veynes. Ces rencontres furtives, les visages pourtant juvéniles des soldats, n’ont rien de rassurant. Mais plus anxiogène encore est le bruit quotidien des hélicoptères, tournoyant souvent en couple dans nos cieux généralement purs et silencieux, jusqu’à plus de vingt-trois heures. De quoi provoquer des nuits agitées, plus que des rêves de fête au champagne !
Au beau milieu de l’effondrement – y compris de mon monde intérieur – les questions se bousculent. Est-ce là le monde – extérieur – que j’avais appelé de mes vœux ? La certitude me gagne plutôt, de contempler chaque jour la scène exactement inversée de ce rêve qui m’avait tant conquise : un monde d’humains déconnectés d’eux-mêmes, écouteurs sur les oreilles, sous les yeux les écrans, bâillon sur les museaux, chiffonnette aseptisée aux doigts, thermomètre… Humanité coupée en deux intérieurement, révélant splendidement son ombre au grand jour, parée de tous ses oripeaux. Pour qui aurait encore le courage de revendiquer sa différence, quel drôle d’accoutrement obligé, quel arsenal pitoyable ! tandis qu’à cinq reprises, des gardiens de la loi autrement armés m’ont rappelée à l’ordre simplement pour port de masque non réglementaire. Quant aux collectifs, associations ou syndicats à finalité sociale (dont je suis), leurs avancées n’ont-elles pas montré leurs limites, leur fragilité notoire ? Pour autant, faudrait-il abandonner toute tentative de sauter les barrières ?
C’est alors que l’opération Baccarat est venue ranimer mes scrupules de m’être laissée contaminée par la peur, terreau d’excellence dont il est fait excellemment usage pour propager les maladies, et pas seulement psychiques. Il m’a semblé inévitable de sortir la boussole : où suis-je ? Plus exactement : où en suis-je ? Sept fois, le 16 mars 2020, le Président a dit que nous étions en guerre. Changeons donc notre fusil d’épaule. Mais faisons-le radicalement. Si « le jour d’après (…) ce ne sera pas un retour au jour d’avant », il semble urgent de trouver la clé – et peut-elle être autre que qualitative ? – pour construire un avenir différent de celui qu’il nous réserve. Refusant le jeu de l’adversaire sur un terrain où il est souvent resté maître, de quel superbe bond en avant qualitatif puis-je me montrer capable, désormais, qui rendrait possible de court-circuiter une dynamique de guerre ?! Dans un contexte mondial totalitaire, la question est irrationnelle et fortement présomptueuse. Mais le vide m’épouvante, alors je me donne une chance : « Il n’est si longue nuit que n’atteigne l’aurore », c’est Shakespeare qui m’approuve. Décider de voir le verre, à moitié plein. Pour conjurer peur et réticences, commencer seulement par changer de regard. Oser un regard… qualitatif. Vu de plus haut que les hélicoptères, sur un plan bien plus profond et subtil, ce monde qui s’agite sur des écrans toujours plus nombreux, toujours plus grands, plats et ineptes, il est seulement celui que nous avons créé ; projection impitoyable de nos âmes déstructurées que nous contemplons à longueurs de clics et de zaps, impuissants à y reconnaître notre propre reflet.
Quel monde à venir voulons-nous ? revient à dire : Quel humain à venir voulons-nous construire ? fruit de nos rêves, courage, amour, cohérence… Tandis que son côté ombre a mené la danse jusqu’à son apogée actuelle, la part lumineuse, créatrice, vivifiante de l’humanité réclame son dû. Aujourd’hui. Et l’autre n’en prendra pas ombrage.

De Lucie Luz

P.-S.

(1) : Serge Halimi cité par lui-même, Le Monde Diplomatique, mars 2018.

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