Une tribune pour les luttes

Et si le voyage zapatiste pour la vie débutait dès aujourd’hui ?

Article mis en ligne le samedi 27 février 2021

Espace virtuel, 20 janvier 2021. Durant la 4e rencontre européenne d’organisation du « voyage pour la vie », les zapatistes nous annonçaient qu’au vu des coûts de transport navals et de ce qu’était devenu le voyage maritime, elles et ils proposaient d’annuler la navigation transatlantique initialement prévue, que « toute la délégation [160 personnes] arrive par avion et que, à un moment donné, elle soit transférée vers un point de la côte méditerranéenne ou de la mer du Nord, disons vers la France. De là, la route maritime serait faite avec TOUTE la délégation vers un port en Espagne, disons le port de Palos [de la Frontera], à Huelva [Andalousie] ».

Aujourd’hui, vu les interdiction de voyager auxquelles se heurtent toutes les voyageuses et voyageurs extra-européens, tout le monde doute que cette arrivée et cette expédition navale puissent véritablement avoir lieu cet été. Alors quoi ? Reporter les dates d’arrivée ? Jusqu’à quand ? L’arrivée des zapatistes pourra-t-elle vraiment se concrétiser ?

Palos de la Frontera, 19 février 2021. Le port fluvial andalou d’où Cristophe Colomb était parti le 3 août 1492 à la recherche d’un hypothétique passage vers la Chine et l’Inde n’existe plus. Les caravelles ont été reconstruites, mais elles servent maintenant d’attraction touristique. Sur place, par contre, s’étendent des serres agricoles à perte de vue, où travaillent aujourd’hui sans relâche des milliers et des milliers de travailleuses et travailleurs migrants, pour la plupart originaires du Maroc et de l’Afrique de l’ouest. C’est là, en effet, que sont produites la plus grande partie des fruits rouges vendus sur les étals et dans les supermarchés de toute l’Europe. En ce mois de février, au sud de l’Andalousie, fraises et framboises sont déjà mûres et, malgré le covid, les premières récoltes viennent de démarrer. Sauf pour plus de 400 personnes qui, le matin même, ont perdu toutes leurs affaires, leurs possessions et leurs fiches de paie dans un gigantesque incendie qui a ravagé le plus grand bidonville de la municipalité.
En commission agenda, en commission navale, nous commencions à réfléchir à une arrivée zapatiste à Palos de la Frontera début août, en bateau, voire en caravane terrestre, pour y organiser un événement européen de solidarité. Mais l’histoire s’accélère. Alors qu’allons-nous faire ? Regarder ailleurs, en attendant l’arrivée des zapatistes ? D’ici là, pour combattre l’incertitude absolue de leur visite, faire et refaire des framadates, des hypothèses et continuer à multiplier les comptes-rendus de commissions sur un avenir de plus en plus incertain ?

Mais est-ce qu’on ne devrait pas plutôt prendre les choses totalement autrement ? Au vu de la situation, à Palos de la Frontera, à Chypre ou ailleurs, plutôt que de reporter le voyage zapatiste, ne faudrait-il pas plutôt... l’avancer ? Plutôt que se demander si juillet, si automne ou bien si l’année prochaine, n’est-ce pas dès aujourd’hui que le voyage zapatiste pour la vie devrait démarrer ? Ou, pour le dire autrement : les zapatistes ont-ils vraiment besoin d’avions, de bateaux, de visas et de vaccins pour conquérir l’Europe ? Est-ce de toute cette logistique dont nous avons véritablement besoin pour que leur souffle atteigne nos rivages ? Si nous voulons que nos cœurs et nos luttes réussissent véritablement à franchir les frontières, ne suffirait-il pas de changer de perspective, c’est-à-dire où l’on regarde, quand, et qui ?
Janvier 1492. Après des mois de siège, le dernier royaume musulman d’Al-Andalus capitulait. Après plus de sept siècles de présence, de culture et d’histoire sur le sol hispanique, arabes, berbères, juifs et musulmans étaient instamment priés de dégager. Endoctrinés par le fanatisme sans limites de l’inquisition espagnole et inspirés par la conviction de devoir mener jusqu’au bout la guerre sainte et la « reconquête », l’alliance royale entre Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille torturait, assassinait et chassait d’Espagne par centaines de milliers les juifs, les musulmans, les « faux convertis » et autres hérétiques. C’était l’époque où l’impitoyable répression de l’inquisition espagnole s’abattait sur les adversaires des « rois très catholiques », et où dans toutes les bonnes familles, on cherchait à s’assurer du bon lignage chrétien en établissant des certificats sur la « pureté du sang ». Avec l’or de la Chine, promettait Christophe Colomb à Isabelle de Castille, il serait possible de lever une armée gigantesque pour relancer la guerre sainte et les croisades, et reprendre Jérusalem aux turcs et aux musulmans. Après Grenade déjà, coloniser Ceuta, Mellila, Oran, Bejaïa, Mers-el-Kébir et toutes les Amériques.

Peut-on comprendre l’invasion des Amériques, sans comprendre l’invasion andalouse par des armées de croisés ? Peut-on comprendre le détroit de Gibraltar aujourd’hui, sans comprendre que la majorité des juifs et musulmans alors expulsé.e.s se sont réfugiés au nord de l’Afrique, et ont continué, depuis lors, à livrer bataille contre la colonisation ? Oubliera-ton la République du Rif, la première République anticoloniale d’Afrique, fondée il y a cent ans, en septembre 1921 ? Peut-on comprendre aujourd’hui la migration, sans parler de la guerre chimique, des cancers depuis, des villages rasés, de la misère et de la désolation infligés par Franco et Pétain, qui forgeront sur la colonisation leurs armes et leur carrière de répression ? Se souviendra-t-on que c’est de là, par la traversée du détroit de Gibraltar, que grâce à l’aide navale et aérienne des fascistes italiens et des nazis, « l’Armée d’Afrique » a réussi à écraser la République espagnole de 1936 ?

Dimanche 21 février 2021. En réaction à l’incendie et à la tragédie vécue par des centaines de migrantes et de migrants ayant tout perdu, Carmelo Romero, maire de Palos de la Frontera, exige du gouvernement central espagnol d’ « éliminer les bidonvilles de sa municipalité ». Non seulement parce que les travailleuses et travailleurs surexploités qui y vivent ne possèdent pas la terre et ne paient pas de loyers, mais aussi parce que, parmi eux, il y a « de ces gens qui sont venus en pirogue depuis les Canaries, et qui sont venus sur place pour la récolte des fraises », enjoignant le gouvernement à travailler sur « la conséquence d’avoir passé la frontière, et être illégalement en Espagne ». Que « l’Espagne » ait conquis par la guerre, le massacre, la spoliation et l’expulsion l’Andalousie, les Canaries, Ceuta, Mellila, le nord du Maroc et toutes les Amériques n’est évidemment pas le sujet. Ni les gigantesques bénéfices engrangés sur le travail de cette main d’œuvre condamnée aux larmes et au silence par tous les petits et très grands patrons de sa municipalité. Palos de la frontera, comme le dit bien son nom : plutôt que la coexistence et un territoire partagé, des frontières, de l’exploitation, des viols et des coups de bâton. Cinq siècles plus tard, de nouveaux chapitres se rajoutent à une longue histoire de spoliation, de répression et de mépris. Mais pour la comprendre, ce seront les voix du Rif, de l’Afrique de l’ouest et bien d’autres endroits qu’il faudra commencer à écouter.

Que les zapatistes puissent arriver en Europe cet été, cet automne ou bien après, ce qu’il se passe à Palos de la Frontera devrait dès aujourd’hui nous concerner. Pas simplement dans quelques mois, ou dans quelques années, quand pourra finalement y débarquer une expédition navale zapatiste. Nous savons bien que le voyage pour la vie est un engagement dans la lutte, pas un voyage touristique. Construire un événement politique zapatiste à Palos de la Frontera, comme nous y ont invité les zapatistes, ce ne sera pas donc juste une histoire de bateaux, de budget, ou de convergence de caravanes terrestres et maritimes. C’est un engagement à lutter, et c’est engagement n’a aucune raison d’être reporté... Dès maintenant, nous pouvons commencer à construire autre chose. A Palos de la Frontera, notre solidarité face à l’indifférence et au mépris des autorités. Notre écoute et notre soutien international, face à l’exploitation, à la répression, au harcèlement sexuel, à tout ce que subissent sur place les travailleuses et travailleurs migrantes depuis des années. Soutenons les compas sur place, au-delà de la signature éphémère d’un texte de solidarité. Démarrons le voyage zapatiste pour la vie à Palos de la Frontera et à Huelva, et pas dans trois, six ou douze mois, mais dès le 19 février dernier !

NOTE : depuis le CSPCL, et en réponse à l’appel à solidarité envoyé par des compas andalous suite à l’incendie, nous voudrions proposer de faire formellement débuter l’invasion zapatiste et ce voyage pour la vie à Palos de la Frontera, ce 19 février dernier. Mais d’autres propositions de point de départ tout à fait distantes et complémentaires pourraient être envisagées. Ce pourrait tout aussi bien être par exemple le 13 février 2021 à Chypre, à quelques encablures de la Palestine, du Liban, du Kurdistan et de la Syrie. Ou le 8 mars prochain durant les mobilisations qui auront lieu dans le monde entier. Ou le 18 mars, pour les 150 ans de la Commune. Ou le 20 mars contre les violences policières. Ou bien dans n’importe quel lieu, n’importe quel jour où la rage et la révolte cherchent à se faire entendre, et surtout : se propager.

P.-S.

Commission navale zapatiste

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1 Message

  • Le 3 mai à 06:30, par Elodie

    Salut,

    Je rejoins à 100% ton invitation à se mobiliser dès maintenant, agir et lutter ensemble contre toutes les oppressions et éviter de passer toute notre énergie dans des aspects d’organisation logistique et "évènementielle"...

    Je voulais juste réagir au passage dans lequel tu décris de façon assez partielle la fin du Royaume Andalus qui seraient des "gentils" contre les méchants oppresseurs espagnols... l’expansion de la péninsule ibérique par les Omeyyades en 711 ne s’est pas faite autrement... essayons de ne pas instrumentaliser l’histoire pour justifier nos (justes) causes ;-)

    "L’islamisation d’Al Andalus va passer par l’acculturation de ses habitants : bénéficiaires de pactes de tolérance, les chrétiens et les juifs reçoivent le statut de « dhimmis » c’est-à-dire protégés, qui les transforme en fait en sujets de seconde zone. La « dhimma » leur permet de pratiquer leur religion tant qu’ils acceptent leur infériorité juridique vis-à-vis des musulmans et leur paient une taxe de protection. La seule échappatoire est la conversion ou la fuite." Isabelle Bernier, historienne

    La lucha sigue !

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