Une tribune pour les luttes

Presse : le pluralisme est entre les mains des travailleuses et des travailleurs

Article mis en ligne le mercredi 3 mars 2021

Plus de 500 salarié·es mis au chômage, des dizaines de titres de presse brutalement absents en régions, le pluralisme menacé, toute une filière ébranlée… C’était au printemps 2020, le résultat du sabotage de Presstalis par l’État et les gros éditeurs. La préservation de ce service essentiel est entre les mains des travailleuses et travailleurs.

Depuis plusieurs années, la distribution de la presse en France a été violemment attaquée par le ­gouvernement et les grands ­éditeurs de presse, désireux de se débarrasser de ce système né à la Libération pour garantir le plura­lisme, dans le sillage du programme du Conseil national de la Résistance. Unique au monde, ce système répondait à deux exigences : la presse doit être accessible partout sur le territoire et chaque journal doit pouvoir être distribué.

En découlait un fonctionnement en coopérative fondé sur la péréquation des coûts, qui permettait aux petits éditeurs d’être distribués au même titre que les gros. Ce système était encadré par la loi Bichet, votée en 1947, qui a fait l’objet de nombreuses attaques, motivées d’une part par l’égoïsme des gros éditeurs (ne voulant plus payer pour la distribution des petits), d’autre part par une volonté de démanteler un secteur où la CGT était ­solidement implantée, le Syn­dicat du Livre organisant l’intégralité des ouvrières et ouvriers des ­messageries parisiennes. Les dernières attaques remontent à 2018, quand le gouvernement a réformé la loi Bichet pour mettre fin à l’obligation du cadre coopératif et libéraliser le marché de la distribution de la presse, jusque-là limité à deux acteurs : Presstalis et les Messageries lyonnaises de presse (MLP).

Dès le départ, le Syndicat du Livre CGT a alerté sur les dangers d’une telle réforme, en particulier pour les salarié·es de la distribution – qui devraient faire face au dumping social – et pour les petits éditeurs de presse qui, faute de coopération et de péréquation, peineraient à être distribués. Dans une industrie où tous les métiers sont étroitement liés, l’ensemble de la chaîne subirait des répercussions : licenciements dans les messageries, faillites de journaux mal ou plus distribués, baisse des volumes dans les imprimeries, etc. Ou comment une réforme de la ­distribution pouvait engendrer une catastrophe pour toute une filière industrielle.

Liquidation à la faveur de l’épidémie

Le combat de la CGT du Livre contre ce projet de loi est, hélas, resté confidentiel, peinant à ­toucher l’opinion. Même les journalistes, pourtant particulièrement concerné·es, se sont montré·es peu solidaires des ouvrières et ouvriers des messageries. Ce qui aurait dû être un combat politique est ­resté un combat social, limité aux seules travailleuses et travailleurs du secteur. Résultat, la réforme est passée. Et ce que craignait le syndicat n’a pas ­tardé à arriver.

En avril 2020, en plein con­finement, Presstalis dépose le bilan. Trésorerie exsangue, ­dettes colossales… et une querelle entre les deux principaux actionnaires du groupe, à savoir la Coopérative des quotidiens (CDQ) et la Coopérative des magazines (CDM).

La crise des ventes en kiosques est une des raisons qui expliquent la faillite, mais elle est loin d’être la seule, ni la principale. Car ce qui a conduit Presstalis au bord du gouffre, c’est avant tout sa gestion chaotique, faite de petits cadeaux entre amis richissimes, de ristournes de plusieurs dizaines de millions d’euros accordées aux principaux éditeurs de presse quotidienne nationale qui, in fine, n’ont jamais payé le vrai coût de leur distribution…

Une crise a fini par éclater entre la CDQ et la CDM, cette dernière accusant la CDQ d’être responsable de la crise et refusant d’être ponctionnée pour maintenir le navire Presstalis à flot – les deux se rejoignant toutefois dans l’ambition de se débarrasser des ouvriers du Livre et de leur syndicat.

Finalement, Presstalis est placée en liquidation judiciaire en juillet 2020. Une partie de l’activité est alors reprise par une nouvelle entité, France Messagerie. Auparavant, le 15 mai, le tribunal de commerce de Paris a prononcé la liquidation, sans poursuite d’activité, de deux de ses filiales : la Société d’agences et de diffusion (SAD) et la Soprocom, chargées de la distribution de la presse en province. Cela a conduit au licenciement sec de 512 salariés et à la mise à l’arrêt, du jour au lendemain, de la distribution de la presse en régions, d’autant plus que les dépôts SAD traitaient aussi les flux du concurrent MLP.

Relance en coopérative de l’activité

En dehors de la région parisienne, la presse nationale n’a ainsi plus été distribuée pendant des mois, et les patrons se montrés bien incapables de distribuer leurs publications sans le savoir-faire des ouvriers du Livre qu’ils venaient de licencier en pleine pandémie. Vides : les maisons de la presse, les PMU ou les points Relay… sans que cela n’émeuve ni les pouvoirs publics ni les éditeurs, qui ont préféré priver de journaux des millions de personnes plutôt que de négocier avec le Syndicat du Livre.

Car, bien sûr, le syndicat n’est pas resté les bras croisés. Les salarié·es de la SAD sont entré·es dans un conflit dur et de longue durée : occupation des dépôts, interpellation des député·es et des ministres, blocage des circuits alternatifs de distribution que les éditeurs ont essayé de mettre en place pour les contourner, etc.

En parallèle, les salarié·es des dépôts SAD de Marseille et de Lyon, bien plus responsables que leurs anciens employeurs, ont relancé l’activité sous forme de régies temporaires, ce qui a permis d’alimenter à nouveau les kiosques des régions de Lyon et Marseille.

Mais s’ils et elles savent distribuer la presse, il est hors de question que les salarié·es assument seul·es une activité qui, au nom du pluralisme de la presse, s’apparente à une mission de service public. Ils et elles veulent donc monter des Scic [1] pour impliquer les pouvoirs publics, les éditeurs et les messageries – pour l’heure seules les MLP sont intéressées.

Il s’agit de pérenniser l’activité sous le contrôle des travailleuses et travailleurs eux-mêmes, et de sauver le plus d’emplois possible.

Guillaume Goutte (Syndicat du Livre CGT)

1] Une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) associe obligatoirement autour d’un projet des acteurs salariés, des acteurs bénéficiaires (clients, usagers, riverains, fournisseurs...) et des contributeurs (associations, collectivités, sociétés, bénévoles) pour produire des biens ou des services d’intérêt collectif au profit d’un territoire ou d’une filière d’activités.

Alternative Libertaire n°313, février 2021

Lire aussi : « A Marseille, relance grâce aux ex-salarié.es en lutte », Alternative libertaire, février 2021.

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