Une tribune pour les luttes

« Si je péris, que le monde périsse avec moi » (1)

par Christiane Giraud-Barra

Article mis en ligne le mardi 17 août 2021

Posons les questions qui émergent du drame syrien, non pas le questionnement évident que portent tous les conflits armés, sur les origines, la responsabilité du conflit, sa résolution mais plutôt des questions nouvelles en relation avec le particularisme de la situation qui s’est créée et qui se crée au fil du temps.

1/ Comment qualifier le régime actuel syrien ?
Jean-Pierre Filiu dans son étude sur Le Nouveau Moyen-Orient (2), reprend à son compte la définition de Michel Seurat « l’Etat de Barbarie ». Il signifie ainsi que contrairement à un Etat fondé sur le Droit, les dirigeants du pays, Hafez-el-Assad puis son fils Bachar-El-Assad et les autres membres du gouvernement, tous issus du Clan Assad de la minorité Alaouite fondent une tyrannie, qui s’appuie sur l’Armée, les Services de Sécurité syriens, la Police, des milices. Toute personne, tout groupe opposant au régime est condamné à mort.
Si sans conteste, Bachar et son épouse Asma pataugent dans le sang des tueries de masses, des victimes suppliciées, des victimes des bombardements des quartiers tenus par l’opposition (Damas, Alep, Homs)(3), cela n’épuise pas les aspects inédits, de la situation politique qu’ils ont créé au Moyen Orient. En tout premier lieu leur style : Un style moderne, communs aux élites occidentales qui a pu faire croire à la population que l’ophtalmologue Bachar allait réformer la Syrie et faire évoluer la dictature du clan Assad.
Si le terme de Barbarie évoque l’obscurantisme, l’ignorance, nous en sommes loin ! Le président et son épouse sont diplômés, ils ont vécu au Royaume uni, ils adoptent un style « glamour » en phase avec la culture médiatique du temps et la maîtrise des outils de la « Com’ » contemporaine.
Dans les entretiens qu’ils accordent à la presse internationale ils sont dans la dénégation totale des massacres, des assassinats ciblés, des tortures, ils offrent l’image d’un couple égalitaire, soucieux de l’éducation de leurs enfants… Un bavardage domestique en contraste saisissant avec le champ de batailles et de ruines que sont devenus les territoires syriens.
Leur politique de répression témoigne de constantes dictatoriales qui se poursuivent depuis l’origine de la prise de pouvoir par Hafez-al-Assad :
- disproportion entre les revendications portées par la population et les réponses criminelles qu’on y apporte (l’affaire de Deraa est emblématique)
- le refus permanent de toute négociation politique, avec les mouvements d’opposition.
Ce refus se poursuit à l’heure actuelle lors des rencontres à Genève avec le Conseil National Syrien qui regroupe tous les partis d’opposition.(4)

2/ S’agit-il d’une dictature qui n’aurait pas les moyens de sa politique ?
Les analystes du conflit syrien partagent la conviction que sans l’appui des armées russes et iraniennes le Clan Assad n’aurait pu conserver le pouvoir (5), à la veille des ingérences des deux nations « amies » le pouvoir ne contrôlait plus que 20% du territoire. Plus de la moitié de la population syrienne a fuit les zones de combat, soit en se déplaçant à l’intérieur du territoire, soit hors de Syrie (Turquie, Irak, Jordanie, Liban, Egypte).
La Russie est-elle un des moyens de la dictature syrienne ?
La Russie, et avant elle l’URSS, a toujours été un allié de la Syrie : allié du régime socialiste d’Hafez-al-Assad, elle apparaît comme le soutien « naturel » de Bachar quand celui-ci lui demande d’intervenir. Bachar ne s’embarrasse pas d’un logo socialisant, il a besoin d’une aide militaire, il l’obtient pour bombarder les quartiers des rebelles.
Les troupes russes sont peu engagées sur le sol, il s’agit avant tout de conseillers militaires et d’une armée de l’air.
L’Iran est-il un moyen de la dictature syrienne ?
Pourquoi l’Iran des Ayatollahs intervient-il en Syrie ? Il construit un arc chiite(6) lui permettant que ce soit en Irak, en Syrie, au Liban d’éliminer tous les opposants politiques à son régime, tous les partisans d’une évolution démocratique au Moyen Orient. Sa hantise est d’avoir sur ses frontières un régime démocratique qui influencerait son opposition interne.

3/ Un gouvernement peut-il se passer de sa population ?
La décision de Bachar de rester au pouvoir, quoiqu’il en coûte en nombre de morts et de déplacés, soulève une question à priori absurde : le gouvernement de Syrie peut-il se passer de sa population ? On pourrait résumer la philosophie du dictateur par cette formule, « si je péris que le monde périsse avec moi ! ».
Les États totalitaires (L’Allemagne nazie, l’URSS, La Chine…) nous ont démontré leur capacité au XXe siècle à exterminer leurs populations. Avec la Syrie on change d’échelle, en 2010 elle n’atteignait que 22M d’habitants, elle en a perdu la moitié (7), ceux qui restent survivent dans des conditions difficiles et si la guerre civile ne cesse pas nous ne savons pas quel en sera le bilan final. La Syrie ne peut être définie comme un État totalitaire, elle est dépourvue d’idéologie, même si Hafez-al Assad utilisait un vague discours socialisant, elle ne défend pas un modèle d’homme nouveau. Elle ne défend pas des convictions religieuses, même si elle s’inscrit dans un contexte d’alliance chiite avec l’Iran. Par rapport au Califat islamique, Bachar-al-Assad a fait preuve d’un opportunisme politique constant, anti-islamiste avec les américains et ses alliés dans la région, pro-islamiste avec les djihadistes quand il pouvait les manipuler contre ces mêmes alliés.
Pouvons-nous exclure l’hypothèse que si la guerre civile perdure les populations syriennes disparaissent ou ne survivent que dans des pays d’accueil ? Ajoutons que la puissance de l’aviation militaire, de l’ensemble des armes à feu actuelles et les armes chimiques utilisées (bien qu’interdites) comme le gaz Sarin donnent une capacité concrète de destruction démesuré (8).
Bachar-al-Assad est accusé de génocide contre son propre peuple. Comme au Liban, des dirigeants créent les conditions d’une agonie apocalyptique.

4/ Quelle classe sociale a besoin que Bachar-al-Assad reste au pouvoir ?
C’est une question complexe dans la mesure où la guerre civile a rebattu les assises sociales du Clan Assad. Hafez-al-Assad s’est appuyé sur la minorité Alaouite pour son accession et son maintien au pouvoir. Les Alaouites ont fourni les cadres du régime, de l’Armée le gros des forces de répression. Bachar-al-Assad a poursuivi la politique de faveur vis à vis de son clan mais au fur et à mesure de l’enlisement de la guerre civile, les défections ont touché même les Alaouites, même le clan des proches. La dégradation de l’économie ne permet plus la survie de la classe d’affaires commerciale syrienne, ni celle des entrepreneurs du pays. Au sein même du clan Assad des dissensions existent, certains voulant négocier avec le Conseil National Syrien contre l’intransigeance de Bachar (4c) . On ne peut exclure aussi l’hypothèse d’une classe de « profiteurs de guerre » qui bénéficie de trafics en tous genres.

5/ Pourquoi la parodie des élections ?
Posons la question autrement : Bachar–al-Assad peut-il se maintenir au pouvoir uniquement avec les appuis des armées russes et iraniennes ?
- La Russie et l’Iran ne démontrent aucune volonté d’annexer la Syrie sous forme de colonie ou de protectorat car elles ne sont là que pour conforter leurs intérêts de puissance étrangère. Elles n’ont aucune volonté d’investir pour les populations locales. Elles sont responsables d’une obstruction permanente au Conseil de Sécurité des Nations Unies.
- Les élections maintiennent la fiction de l’adhésion de la population au régime, la faiblesse des dictateurs c’est qu’ils veulent être aimés, leur population les déteste ! La contradiction trouve sa solution dans le culte de la personnalité qui remplit l’espace public de ses affiches, des clameurs des slogans qui expriment l’amour et la confiance pour le chef bien-aimé.

6/ L’opposition à la dictature syrienne peut-elle changer la donne ?
Elle existe au sein du pays, et en exil.
-  Sur le terrain De nombreux groupes armés, de toutes obédiences combattent le système Assad.
A l’origine une opposition pacifiste (les Vendredi de la colère) s’est transformée en une résistance armée contre la répression impitoyable des troupes du régime, elle formait le cœur de la résistance dans des villes comme Damas, Alep, Homs…
L’opposition au régime de Bachar-al-Assad a été, et reste une opposition courageuse, tenace, inventive, c’est elle qui par ses vidéos postés sur internet ou à l’aide de télévision comme celle du Qatar à informé l’opinion de la réalité de la tragédie. Elle a mis en échec la propagande du régime et a réussi plusieurs fois l’évacuation de combattants et de journalistes hors de Syrie (2).
Cette opposition a donné naissance à l’Armée syrienne libre qui est devenue au fil des années de guerre une entité composite qui regroupe des orientations politiques différentes : nationalistes, communautaires (sunnites, chiites), démocratiques…
Sur le terrain la situation est complexe du fait de la pluralité des groupes combattants qui s’allient au gré des conjonctures militaires pour leur survie. Le langage religieux ajoute à cette difficulté d’identifier les résistants, il peut s’agir du langage idéologique des combattants islamiques mais aussi d’un langage spontané de combattants qui se sentent abandonnés de tous et se rassurent par des rituels, des prières, un langage de supplication et d’espoir
En exil
Au sein du Conseil National Syrien se regroupent tous les mouvements d’opposition à Bachar-al-Assad mais aucun ne se détache comme un groupe dominant, leader du changement politique. Le CNS est reconnu par les instances internationales, il se retrouve périodiquement à Genève avec un impératif de négociations… Avec Bachar-al-Assad. Ces rencontres pour le moment n’aboutissent qu’à prolonger la situation actuelle et à maintenir Bachar à la manœuvre !

7/ L’incapacité de conclure est-elle un gage d’espoir sur l’avenir ?
Notre questionnement n’épuise pas la situation syrienne ! Pour la comprendre et en suivre toutes les péripéties ne nous lassons pas d’interroger le réel et de le confronter à nos inquiétudes, et nos espoirs :
- La population syrienne n’est-elle plus que la variable d’ajustement des puissances étrangères ?
- Ou au contraire, en dépit de tout ce qu’elle subit, en dépit de l’abandon des instances internationales arrivera-t-elle à survivre ? À perdurer dans un esprit de résistance et d’invention politique lui permettant de discerner une issue dans l’enfer où elle se débat ?

NOTES

(1) Le Titre
J’ai donné ce titre comme emblématique de la logique de Bachar-al-Assad, ou le pouvoir absolu ou la mort et si je meurs que j’emmène dans la mort avec moi le monde qui me rejette.
(2) Jean-Pierre Filiu, Le nouveau Moyen-Orient, Étude sur la Syrie XIX- XX –XXI s., Ed Fayard, 2013.
(3) Documentaires sur Arte
a) Les derniers hommes d’Alep 2012 de Feras Fayad
b) Homs chronique d’une révolte 2011- 2013 de Talal Derky
c) 12 jours et 12 Nuits à Damas de Roshak Fayad
(4) La Syrie : La dynastie de l’horreur.
Documentaire en trois parties retransmis par la chaine LCP
(5) France.info 20.3.21, Michel Duclos expert à l’institut Montaigne.
(6) L’Irak entre Daech et milices Chiites Ranika Navai – Mais al Bayaa
Documentaire filmé sur l’intervention iranienne en Irak – en 2012 sans les Iraniens et aurait été emporté en 2015 sans les Russes.
(7) Dossier de plusieurs articles sur la Provence 22 Mars 2021. Mr Eric Puech pour les dix ans de la révolution syrienne.
(8) Art. du Monde 21 Avril 2021.
Attaques au chlore et au gaz sarin sur la ville de Latamné, fin Mars 2017.

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