Une tribune pour les luttes

5000 kilomètres de cauchemar nous « unit »

Texte de plaidoyer de Tous Migrants

Article mis en ligne le mardi 19 octobre 2021

5000 kilomètres de cauchemar nous "unit"

Briançon, mardi 5 octobre 2021. Les secours en montagne interviennent pour secourir 16 hommes, femmes et enfants en danger dans une barre rocheuse au-dessus de la frontière à Montgenèvre. Ce soir-là, alors que les températures avoisinent 0 degrés, des solidaires mettent à l’abri une vingtaine d’exilé.e.s. Au même moment, d’autres personnes arrivent seules au nouveau refuge solidaire. Une nouvelle fois, des êtres humains ont risqué leur vie pour pouvoir demander l’asile et fuir les conditions de vie inacceptables de leur pays.

Le même jour, nous recevons un appel de détresse sur Facebook d’un exilé coincé à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Depuis plusieurs semaines, des personnes sont prises en étau dans la zone frontalière entre les deux pays, privés d’assistance et sans aucune issue*. L’Union européenne et la Pologne accusent Minsk d’orchestrer l’arrivée des personnes migrantes en réaction aux sanctions économiques infligées au pays au mois de juin. Cette instrumentalisation des flux migratoires menace la vie d’au moins 180 personnes, dont 26 enfants (selon l’ONG Watch the Med) et certaines sont déjà mortes. Comment l’Union européenne peut-elle tolérer que des humains meurent à sa frontière, sans agir ? Comment est-ce possible qu’un homme désespéré qui se trouve de l’autre côté de l’Europe à des milliers de kilomètres de nous, nous interpelle directement ?

« Bonjour ! Nous vous écrivons via ce canal car nous sommes en situations de détresses. Nous sommes plus de 4000 migrant présentement coincés dans la frontière de la Pologne sans issu. Nous sommes sans secours, abandonnés à notre propre sort, en pleine forêt, sans nourriture, et sans aide d’aucune forme. Nous comptons déjà des morts dans nos rangs. Sans aucune aide nous allons tous périr. De grâce portez notre message de désespoir plus haut afin que l’union européenne soit au courant de ce qui se passe ici. Les journalistes n’ont pas accès, ni les médias et ONG. Les militaires polonais récupèrent nos téléphones et nous rejettent à la zone neutre sans secours et en pleine nuit sous le froid. Svp aidez-nous nous périssons à petit feu. »

Ici, dans nos montagnes, nous tentons de mettre à l’abri, nourrir et tendre la main. Mais là-bas, que faire ? Nous avons appelé tous nos contacts. Nous avons sollicité dans l’urgence députés, associations de défense des droits de l’Homme, ONG, organisations internationales, chercheurs, français, polonais et européens. Des centaines de personnes ont mobilisé leurs réseaux. Sans résultat : aujourd’hui les autorités polonaises empêchent associations, ONG et journalistes d’intervenir et d’accéder à cette zone de non-droit. A ce jour, nous n’avons plus aucun contact avec la personne qui nous a demandé de l’aide et qui, est, avec ses compagnons de routes probablement en très grand danger. Des enfants, femmes et hommes en détresse, menacées et piégées aux portes de l’Europe sans que nous puissions agir. Loin de la moindre compassion humaniste des dirigeants européens.

Nous sommes démunis. Nos consciences pèsent lourd. Nous sommes épuisés par le sentiment de honte que fait peser l’Union européenne, la France et leurs dirigeants sur nous, les citoyens. Et nous sommes en colère car les décideurs politiques nous imposent ces scènes de désarroi, de morts à nos frontières européennes, conséquences directes de leurs choix inhumains et injustifiables. Car ne nous trompons pas : c’est bien la France et les Etats européens qui sont responsables de ces mises en danger à répétition et de ces morts en série. C’est bien la France et les Etats européens qui décident de laisser à la merci des dictateurs, des xénophobes, des milices, des mers, des montagnes, du froid et de la faim, la vie de ces milliers d’êtres humains. Oui, les décideurs politiques sont responsables de ces mises à morts. Jusqu’où les décideurs politiques vont-ils enterrer la dignité et l’humanisme de nos pays, sans aucune compassion pour les personnes exilées et sans aucune considération pour les européens qui se mobilisent et refusent ces mises à mort et ces zones de non droit ? Pas plus tard que la semaine dernière, Marlène Schiappa, ministre délégué chargée des questions d’asile présentait au sénat la stratégie « immigration et asile » du gouvernement en vue de la présidence de la France à l’Union européenne**. L’ État souhaite « remettre la main sur « notre » politique migratoire », exige un « filtrage » aux frontières extérieures et une solidarité conditionnée à des « contrôles plus strictes ». Des mesures mortifères, dénuées de sens et d’humanité lorsque l’on connaît la réalité dans nos montagnes et aux portes de l’Europe.

Aujourd’hui, nous voulons d’humain à humain, rendre hommage à cet homme qui a tout tenté pour faire savoir ce qui se passait à 5000 kilomètres d’ici et à ses compagnons et compagnes de route qui survivent chaque jour aux pires atrocités.

Faisons une minute de silence en pensant à ces enfants, ces femmes et ces hommes.
Mais hurlons aux décideurs politiques : Protégez les vies, pas les frontières.
Construisons sans relâche des ponts d’humanité et résistons à l’indifférence et à la répression.

P.-S.

Tous Migrants, le 15 octobre 2021

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