Une tribune pour les luttes

Pourquoi il faut réclamer la libération de Georges Ibrahim Abdallah

par Serge Quadruppani

Article mis en ligne le mardi 10 octobre 2006

Ci dessous le texte de l’intervention de Serge Quadruppani au
meeting qui a eu lieu le 6 octobre 2006 à la Bourse du travail de Saint Denis pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah.


Pourquoi il faut réclamer la libération de Georges Ibrahim Abdallah

Je prends la parole aujourd’hui en tant qu’auteur d’un livre paru en 1989 aux éditions de La Découverte et intitulé "L’antiterrorisme en France ou la terreur
intégrée". Très critiqué dans certains milieux militants parce qu’il ne prenait pas le parti des organisations armées dites "terroristes", ce livre avait au moins une qualité, et il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour le contester :
il n’a pas été écrit du point de vue de la police.

Cela suffisait quand même pour le distinguer, ce bouquin, de presque tout ce qui avait été publié jusque là et de ce qui a été publié ensuite sur le sujet du, ouvrez les guillemets, terrorisme.

Souvenons-nous. Il y a vingt ans, en septembre 86, les murs du métro de Paris se couvraient d’affiches du type "Wanted" comme on en voit dans les westerns, où figuraient les visages de membres de la famille Abdallah. Avec l’aide empressée d’un Edwy Plenel et d’autres journalistes porte-voix de différents services de police, on avait imposé dans l’opinion l’idée que la famille Abdallah faisait la guerre à la France. Je me souviens en particulier de cette carte de l’Europe et du Moyen Orient publiée par le Monde, chef d’œuvre de comique involontaire,
qui démontrait, avec abondance de petites flêches passant par Chypre et je ne sais plus quelles capitales, que les frères Abdallah, qu’on avait vu tel jour à telle heure au Liban pouvaient quand même avoir eu le temps de venir en vitesse déposer une bombe devant le magasin Tati, pour y faire 7 morts. Tout cela, pour réclamer, disait-on, la libération de trois militants, dont Georges Ibrahim
Abdallah, détenu dans les prisons françaises parce qu’on avait trouvé à son domicile une arme ayant servi à tuer deux responsables des services secrets, l’un états-unien, l’autre israélien.

Au lendemain de l’attentat chez Tati, France Soir titrait : "Un témoin a reconnu, parmi 130 photos, Emile Ihrahim Abdallah comme l’homme qui marchait".

Au plus fort des explosions, Philippe Tesson, du Quotidien, avait évoqué les avantages d’une justice sommaire. Claude Saraute, dans le Monde, suggérait de "faire parler" Abdallah.

Ce climat-là, créé par Charles Pasqua et ses attachés de presse, était encore bien présent dans les esprits quand Abdallah fut jugé en février 1987. Alors qu’il était démontré qu’il n’était pas l’auteur de l’exécution des deux maîtres espions, et qu’il n’en était d’ailleurs pas accusé, alors que, dans un tel cas, le tarif disons classique, pour détention d’arme, aurait dû être de quelques années, il fut condamné à la réclusion à perpétuité. Il était évident, pour tout le monde, qu’on condamnait non pas le détenteur d’une arme mais l’un des responsables des attentats-massacres.

Or, il ne fallut pas attendre longtemps pour que la vérité éclate et soit reconnue par tous, journalistes du Monde compris : les attentats de septembre étaient un épisode de la crise des relations franco-iraniennes. A l’époque, la
France fournissait en armes et en experts Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran. Les quatorze morts des attentats de septembre étaient une réponse aux milliers de morts provoqués par ces transferts de technologie française.

Dans la réalité des faits, sinon dans l’énoncé du jugement, Georges Ibrahim Abadallah avait été condamné à la perpétuité pour des faits auxquels il était entièrement étranger.

C’était une première raison pour faire réviser son procès.

Mais il y avait aussi une deuxième raison, que tout partisan de l’état de droit aurait dû considérer
comme incontournable : l’un des avocats de Georges Ibrahim Abdallah, l’immonde Mazurier, était un agent de la DST. La chose a été rendue publique après le procès, dans un livre, l’Agent Noir, écrit par ce lamentable personnage, et
elle a été officiellement confirmée. Comme disait Me Vergès dans une lettre au ministre : "C’est la première fois dans l’histoire mouvementée de la France qu’on voit l’Etat envoyer auprès d’un accusé un agent de ses services spéciaux déguisé en avocat pour le trahir dans sa défense. Cela ne s’était jamais vu même aux jours sanglants de la Terreur jacobine ou de la Terreur blanche ni même pendant l’occupation."

Georges Ibrahim Abdallah a donc été victime d’abord d’une injustice flagrante et ensuite, d’une forfaiture pure et simple. Si la démocratie française était ce qu’elle prétend être, il aurait dû être rejugé ou relâché. Aujourd’hui, vingt ans après sa condamnation, il pourrait être libérable si l’Etat français le décidait. L’Etat s’y refuse, et cet acharnement est dicté par les mêmes raisons qui ont entraîné l’embastillement d’Abdallah : la démagogie du spectacle anti-terroriste et sécuritaire.

Je sais que ces discours qui relèvent les contradictions d’un Etat qui se prétend de droit n’intéressent pas Abdallah. Mais moi, si.

Ils m’intéressent parce qu’à travers son affaire, il me semble voir se préfigurer tout ce que nous voyons se déployer aujourd’hui à l’échelle planétaire.

L’unanimisme des la presse française en septembre 86 me semble annoncer celui de la presse américaine en septembre 2001 : même refus de se poser des questions sur les racines réelles de la violence qui explose sur les trottoirs
occidentaux, même refus de réfléchir aux conséquences logiques (je ne dis pas qu’elles sont éthiquement acceptable, mais elles sont logiques) des violences
de masse que l’Occident suscite ou inflige directement ailleurs dans le monde, et en particulier à proximité des champs pétrolifères, même reprise sans recul du discours étatique.

Le mépris de la lettre et de l’esprit du droit manifesté par l’appareil judiciaire français et son ministre annonce ce que Bush va faire du droit international et des droits des individus : un torche-cul.

L’Etat français, notre petit Etat hexagonal, à bien des égards si souvent ridicules, cet Etat qui avait déjà exporté le savoir faire de ses tortionnaires de la guerre d’Algérie en Amérique Latine, cet Etat français, donc, peut se flatter d’avoir été à l’avant-garde d’un phénomène qu’on voit se déployer aujourd’hui à l’échelle planétaire. Je veux parler de l’état d’urgence permanent, je veux parler de ce que le pouvoir impérial de la clique bushienne
impose au monde entier, d’Abou-Ghraïb à Gaza et de Guantanamo aux prisons secrètes en passant par le développement d’une surveillance planétaire.

L’injustice faite à Georges Ibrahim Abdallah préfigure toutes les injustices que le gouvernement mondial inflige aujourd’hui à des milliers de gens. Et surtout, l’acceptation de cette injustice contient l’acceptation de toutes les injustices à venir, de toutes celles que nous voyons aujourd’hui.

A ce point, le fait que je ne partage pas le discours politique de Georges Ibrahim Abdallah n’a aucune importance : l’injustice qui lui est faite est une injustice qui m’est faite à moi, à nous tous.

C’est pourquoi il faut réclamer la libération de Georges Ibrahim Abdallah.

Serge Quadruppani

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