Une tribune pour les luttes

Une guerre civile anonyme

Plaidoyer pour la paix en Irak

par Chems Eddine Chitour

Article mis en ligne le mercredi 6 décembre 2006

« Celui qui vivant, ne vient pas à bout de la vie, a besoin d’une main pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin (...) mais de l’autre main, il peut écrire ce qu’il voit sous les décombres. »

F. Kafka : Journal (19/10/1921)

Introduction

Le monde connaît depuis quelques mois une incertitude qui frise la psychose. A des degrés divers, les hommes retiennent leur souffle. Apparemment, l’invasion de l’Irak est inéluctable. Les différentes autorisations formelles du Conseil de sécurité, dans le sens naturellement du diktat américain n’arrêtent en rien les « préparatifs » pour la suite du génocide du peuple irakien [1].

Ce même Conseil de sécurité véritable faire-valoir vient d’autoriser le 29 novembre la « coalition » à « pacifier » encore pendant un an en Irak avec les résultats que l’on sait. Ce n’est pas on s’en doute les ordres stricts de Georges Bush en direction d’El Maliki qui amèneront la sérénité.

Est-on en présence d’un choc civilisationnel ou de la crainte d’un choc pétrolier ?

Samuel Huntington fait partie des idéologues du Pentagone pour sa part avait « prédit » comme on le sait l’affrontement inévitable de l’Islam et de l’Occident Chrétien. Depuis, tout ce qui se passe est d’une façon ou d’une autre rattaché à cette professie. Chaque fois qu’un attentat est commis, qu’une Kamikaze dans la fleur de l’âge se fait exploser qu’une grand-mère ayant 40 petits enfants se fait exploser par désespoir et par amour pour son peuple, la réponse est toute trouvée, c’est l’Islam religion de guerre qui est en cause. Personne ne pense, naturellement aux prémisses de ces actes [2]. En tout cas, ces actes héroïques sont beaucoup plus significatifs (souvenons-nous comment les combattants du Hezbollah ont tenu en échec l’invasion israélienne au Liban) que les armées d’opérette des pays arabes surtout dressées à mater leurs peuples, avec un armement qui ne sert qu’à l’intérieur et qui permet de donner du travail aux industries d’armement américaines, françaises russes chinoises allemandes.

Forte d’une supériorité militaire inégalée dans l’histoire contemporaine, l’Administration américaine tente de redessiner la carte du monde et de redéfinir à son avantage les règles du comportement international. François Schlosser décrit la naissance de « l’hyperpuissance » américaine. L’annonce d’une nouvelle doctrine du Pentagone qui réhabilite l’arme atomique et viole tous les accords explicites ou tacites n’est pas une surprise [3].

Ce qui est nouveau, ce n’est pas que l’Amérique soit la seule superpuissance subsistante depuis la fin de la guerre froide. Le budget du Pentagone a connu ses premiers rebonds sous le deuxième mandat de Bill Clinton. Les dépenses militaires américaines représentent désormais 40% des sommes consacrées à l’armement dans le monde. Le budget de la défenses est supérieur aux budgets militaires cumulés des quinze plus grands dépensiers du monde, Chine, Japon, Russie et Europe compris. L’augmentation prévue de 150 milliards pour la guerre en Irak portera le budget à 600 milliards de dollars.

Pour les Etats-Unis, un Etat-voyou (rogue state) est un Etat qui soutient le terrorisme, international, constitue des stocks d’armes de destruction massive. C’est aussi un Etat répressif, c’est enfin un Etat qui a de « l’animosité » contre les Etats-Unis. Si on fait le compte des Etats rentrant dans cette catégorie, nous trouvons pratiquement les PVD au premier rang desquels les 22 pays arabes, peuvent être qualifiés de répressifs contre leur peuple. C’est le cas de Cuba, l’Iran, la Corée du Nord, et naturellement l’Irak. Khadafi ayant mis un genou à terre pour garder toujours le pouvoir

Pour l’histoire jusqu’à la fin de la guerre avec l’Iran, l’Irak était protégé des Américains. Souvenons-nous comment les Etats-Unis ont passé l’éponge sur les 37 morts de l’USS Stark, bombardé par « erreur » par l’aviation irakienne. Saddam Hussein était pour les Etats-Unis, « our kinf of guy », un type comme nous les aimons... Si Saddam Hussein est diabolisé c’est qu’il a franchit, écrit Noam Chomsky, la ligne et s’est montré désobéissant. L’Amérique de George Bush décide souverainement du Bien et du Mal et fait le tri entre les « barbares » et les « civilisés ». Pour faire face aux désordres de la planète, Washington a imposé une nouvelle répartition des tâches, presque sans à-coups et sans que l’on s’aperçoive de son étrangeté : « Nous combattons, l’ONU nourrit, l’Europe reconstruit » dit-on. Bien qu’elle ait varié d’un président à l’autre, la doctrine américaine est, quelque soit le devenir des sociétés, que les Etats-Unis conservent la responsabilité de « protéger le monde ». Le passage à une majorité républicaine ne changera fondamentalement rien en Irak. Les trois options de la commission de James Baker, chargée de conseiller le président sur une sortie de crise ne prévoient pas de départ des armées US, mais un redéploiement après une évaluation de la situation , c’est le but des entretiens de Amman entre le président Bush et le premier ministre irakien Al Maliki. Contre qui ? Contre Saddam Hussein ? il était leur meilleur allié. Faut-il rappeler que le programme biologique a été réalisé avec l’aide des firmes allemandes, les Kurdes gazés avec des produits chimiques européens, les avions étaient des mirages et enfin l’attaque de l’Iran en 1980 a été faite avec un armement américain. Saddam Hussein risque d’être pendu - c’est semble-t-il dans la tradition irakienne depuis Hammourabi il y a 3750 ans. Contre des Talibans qu’ils ont créés avec leur lieutenant (la Grande Bretagne) de toute pièce à la fin des années quatre vingt dix.

2. La tentation d’empire des Etats-Unis.

De Kennedy avec « la conspiration monolithique impitoyable », on passe à « l’empire du mal » cher à Ronald Reagan, et « la croisade du bien contre le mal » de G.W. Bush. A l’époque une étude du « Stratégic Command » recommandait que les Etats-Unis exploitent leur potentiel nucléaire pour projeter d’eux-mêmes une image irrationnelle et « vindicative » au cas où leurs intérêts vitaux seraient menacés. Il faut que certains éléments du gouvernement fédéral puissent apparaître comme potentiellement fous, impossible à contrôler. ce comportement peut contribuer à créer ou à renforcer les craintes et les appréhensions dans l’esprit des adversaires. Ce rapport nous rappelle « la théorie du fou » de Richard Nixon : les ennemis des Etats-Unis doivent comprendre qu’ils ont en face d’eux des cinglés au comportement imprévisible disposant d’une énorme capacité de destruction. La peur les conduira, ainsi, à se plier aux volontés américaines. Ce concept semble avoir été élaboré en Israël dans les années cinquante (du siècle dernier), par le gouvernement travailliste, dont les dirigeants « prêchaient en faveur d’actes de folie », comme l’a écrit l’ancien premier ministre Moshe Sharett, dans son Journal intime [4].

L’avènement de L’Administration Bush se caractérise par un sentiment d’omnipotence d’arrogance et de prendre pour quantité négligeable toutes les institutions mises laborieusement en place depuis plus de 50 ans pour « civiliser le monde et promouvoir les droits de l’Homme ». Richard Perle, conseiller du Pentagone, a parfaitement résumé la philosophie de cette attitude en disant : « Les Etats-Unis ont un droit fondamental à se défendre comme ils l’entendent. Si un traité nous empêche d’exercer ce droit, alors il faut passer outre. » L’Amérique a rejeté la convention sur les armes biologiques, refusé de ratifier le traité d’interdiction totale des essais nucléaires et elle ne reconnaît pas la création d’une Cour pénale internationale qui prétendrait juger un citoyen américain, quel que soit le crime qui pourrait lui être reproché. Il en est de même des 450 prisonniers de Guatanamo qui n’ont qu’un seul droit sauf celui de se taire.

Pourquoi cette tentation d’empire, à tort ou à raison les Etats-Unis essaient d’étouffer la Russie par Otan interposée, le dernier sommet de Riga, confirme le basculement inéluctable des « pays » satellites de l’ancienne Union Soviétique dans l’orbite américaine. C’est le cas des Etats Baltes. La nouvelle administration américaine a fait sa propre évaluation du rapport de forces russo-américain. Pourtant Vladimir Poutine s’est montré comme l’un des alliés les plus empressés de l’Amérique dans la lutte contre le terrorisme. D’autant qu’on le laisse normaliser la Tchéchénie. Mais la Russie accepte difficilement que l’Otan soit à sa frontière.

La guerre en Irak n’est pas juste. Les vrais arguments sont l’appropriation d’une façon durable des réserves pétrolières du Moyen-Orient. Car il ne faut pas se faire d’illusions, après la « normalisation » de l’Irak, ce sera le tour des autres pays de la région. A commencer par l’Iran, il ne faut pas sous-estimer les bruits de botte concernant une invasion de l’Iran surtout que Israel pousse à la roue et on lui prête de faire une partie du travail en s’occupant du programme nucléaire iranien comme elle l’a fait, souvenons-nous quand elle a bombardé en toute impunité le réacteur Osiris et que ses avions aient été ravitaillé en vol au retour.

Le peuple irakien ne s’arrête pas de souffrir depuis plus d’un quart de siècles après la période de Saddam qui a tout de même construit l’Etat irakien moderne et dont il ne reste plus rien. Les guerres successives ont décimées la fine fleur irakienne. Penser au million d’enfants irakiens morts des suites de l’embargo inhumain. Une étude a montré que plus de 650.000 irakiens ont perdu la vie des suites de l’invasion de 2003. Les 200 morts du jeudi dernier à Sadr City, c’est le comble de l’horreur, les journaux télévisés français ont évacué l’information en moins d’une minute, par contre l’attaque d’une dame par un chien a demandé quatre minutes.

C’est dire si l’appréciation quand à la dignité humaine est à géométrie variable. Nous ne comprendrons rien à la politique américaine qui semble erratique, si nous ne prenons pas en compte trois paramètres importants qui transcendent les clivages Républicains-Démocrates. La sécurité énergétique américaine est une constante de tous les présidents, tout sera fait pour que les compagnies américaines s’installent d’une façon ou d’une autre, là où il y a du pétrole. On dit souvent suivez les routes du pétrole vous y verrez « curieusement » l’installation de bases américaines. Ceci est d’autant est plus vrai que le taux de dépendance pétrolière dépasse les 60%.

Le deuxième paramètre est le complexe militaro-industriel qui rafle tous les contrats du Pentagone. Les armes nouvelles doivent être expérimentées... L’Irak et d’autres terrains constituent d’excellents terrains d’autant que l’on constate la privatisation de plus en plus importante de la violence. Des socités privées font la guerre pour le compte des multinationales. Les puits sont bien protégés, on n’entend plus parler d’embrasement de puits et pour cause. La troisième raison est la sécurité obsessionnelle d’Israël dont les Wasp font un véritable cheval de bataille, notamment avec le Cufi et l’Aipac, Lobby d’influence, « think thanks » des néos conservateurs pro-israéliens, qui ont un poids démesuré du fait que Bush, un « born again » croit en la victoire finale du bien contre le mal. Enfin l’Irak, n’est pas le Vietnam. La guerre d’Irak est une guerre du pétrole et aussi une guerre pour l’hégémonie d’Israel au Moyen Orient. Les américains ne lâcheront pas.

La seule certitude est que le peuple irakien ne se laisse pas faire, il donne au quotidien des exemples de courage ; et les divisions entre Chiites, Sunnites et Kurdes sont peut être entretenues par des attentats qui ne sont pas le fait des Irakiens mais de ceux à qui le crime profite. Comme d’ailleurs les dirigeants des pays arabes regardent ailleurs, croyant chacun sauver son trône dynastique ou républicain, ou applaudissent à cette mise à mort d’un des leur. Leur tour viendra inéluctablement. Le remodelage se fera par cette volonté hégémonique armée du droit du plus fort. Le sursaut qui pourrait gripper la machine ne pourrait venir que des peuples arabes. On en est encore loin.

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Notes

[1C.E. Chitour : L’invasion de l’Irak revisité par Nostradamus et Huntington. Le Quotidien d’Oran . Octobre 2004.

[2S. Huntington. The clash of civilisations. Foreign Affairs. Mai 1994

[3F. Schlosser : Le vertige de la puissance - Le Nouvel Observateur, Mai 2005.

[4C.E. Chitour : les luttes pétrolières... ou le droit de la force après le 11 septembre. p.123. Editions Enag. 2002.

[5C.E. Chitour : L’invasion de l’Irak revisité par Nostradamus et Huntington. Le Quotidien d’Oran . Octobre 2004.

[6S. Huntington. The clash of civilisations. Foreign Affairs. Mai 1994

[7F. Schlosser : Le vertige de la puissance - Le Nouvel Observateur, Mai 2005.

[8C.E. Chitour : les luttes pétrolières... ou le droit de la force après le 11 septembre. p.123. Editions Enag. 2002.

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