Une tribune pour les luttes

SOMMET FRANCE-AFRIQUE

Le festival de Cannes pour un film unique : La ballade des tyrans

par Chems Eddine Chitour

Article mis en ligne le lundi 19 février 2007

Il faut soutenir les dictateurs sinon ils ne feraient pas d’élection.
Propos attribués à Jacques Chirac

Le casting de Cannes, Palais des festivals et la Croisette nous permet de prévoir les awards de 2007 qui ont été distribués vendredi. A priori, c’est toujours le même remake d’un thriller qui a toujours les mêmes acteurs depuis trente ans. Comme au festival, 60 délégations défilent devant les caméras. Le premier prix de la durée est attribué à celui qui aura le plus maté son peuple, sans conteste la compétition sera dure. Ce long métrage - vraiment très long pour les peuples africains acteurs passifs de leur destin- que l’on peut classer dans la catégorie des films d’horreur, repose sur une histoire qui est toujours la même, celle de la tyrannie des peuples africains mais avec des variations différentes. Cette histoire a été écrite, il y a bien longtemps. Je m’en vais vous la narrer, puisque, dit-on, la narration, au besoin édulcorée par des images, est la meilleure façon de pointer du doigt la réalité.

Il y a bien longtemps de cela, l’Africain est maudit depuis la malédiction de Cham, la Bible nous l’assure ; de ce fait, les Noirs d’Afrique furent réduits en esclavage par les Arabes, les Juifs et les Européens. Il faut seulement signaler que l’esclavage en terre d’Islam n’a rien à voir avec la dureté de l’esclavage par les Blancs dans le cadre de la traite et du commerce triangulaire. L’Afrique, continent en déshérence, devient à partir du traité de Vienne, puis de la Conférence de Berlin en 1890, la proie de l’Europe. Les pays tombèrent en esclavage dans les escarcelles des puissances du moment. L’Angleterre, la France et à un degré moindre, la Belgique, l’Italie et l’Allemagne. Les indépendances venues, un pouvoir sans partage remplace les puissances coloniales. Le manque d’éducation, les économies formatées dans le sens d’appendices des métropoles achevèrent de ruiner les espoirs des peuples africains qui eurent, en prime, une dette qui ne cesse de grandir. 50 ans plus tard, ces pays sont toujours au même point.

S’agissant du « Festival du film d’horreur de Cannes » le maître de cérémonie -le réalisateur en question-, est en même temps producteur. Il est toujours le même. Cette Afrique qui n’en peut plus et qui subit depuis une vingtaine d’années une recolonisation -qu’on appelle post-colonialisme puis néocolonialisme- après les indépendances bâclées des anciennes puissances (Grande-Bretagne et France). Cette néocolonisation pour cause de matières premières est encore plus dure que la précédente car le colonisateur n’est plus là sous les habits de la mondialisation, il revient en force et colonise à distance. Jacques Chirac, dans ses confidences à Pierre Pean et parues ce 15 février, dans un moment de franchise, dit en substance à propos des Africains, « qu’on les a colonisés, on s’en est servi comme chair à canon, puis comme main-d’oeuvre pour les tâches les plus dures, on leur a pillé leurs matières premières et maintenant on leur prend leur matière grise ». Merci, monsieur Chirac, ce difficile aveu vaut plus que cent discours puisqu’il décrit, sans concession, la réalité de l’Afrique.

Le record de la durée du mandat présidentiel, royal et de celui de tout autre forme de confiscation du pouvoir, est détenu, loin devant, on l’aura compris sans peine, par les potentats africains. Le record est battu par El Gueddafi (38 ans) talonné par Moubarak- qui est sur la bonne voie- Viennent ensuite ceux qui ne sont là que depuis vingt ans -Lansana Conté de Guinée qui a des difficultés avec son peuple ingrat qui demande son départ alors qu’il n’est là que depuis 21 ans. Lansana Conté, en instaurant l’état de siège après une centaine de morts, veut, en bon père de famille, dans la plus pure tradition du colonialisme, rendre à la raison les récalcitrants.

Viennent ensuite, les « débutants » qui tournent autour de la dizaine d’années mais qui font des efforts louables pour atteindre, et pourquoi pas, battre les records des aînés. Il faut rendre justice aux vrais pionniers, les premiers dirigeants des pays africains indépendants qui ont été- à leur corps défendant- d’assumer la lourde charge de président parce que la relève n’était pas là... Pensons à Houphouet Boigny, Lépopold Sedar Senghor, Habib Bourguiba et le dernier des premiers : Omar Bongo, qui, par amour du pays, ont digéré, je veux dire dirigé du mieux qu’ils ont pu, leur pays, les laissant plus dépendants que jamais de la charité des anciennes puissances coloniales, qui y trouvent leur compte, et des nouvelles, qui viennent au nom du yen ou du dollar les coloniser à distance ou in situ. On dit que les Chinois ont tellement réussi que des rues commerçantes entières leur appartiennent.

L’influence de la France est fortement réduite. L’Afrique compte pour 5% des exportations françaises. Contrairement à la Chine premier client de l’Afrique qui représente un enjeu géostratégique à cause de ses ressources énergétiques. La France, gendarme de l’Afrique au Ruanda, en Côte d’Ivoire, au Burundi, Jacques Foccart- Monsieur Afrique- puis Jean Christophe Mitterrand ne sont plus là.

Pour les Africains et non pour ceux qui les gouvernent- il faut passer à une relation adulte. Fini les albums de famille des chefs d’Etat avec leur protégé, la France est un partenaire parmi d’autres et de moins en moins important. Chirac, à propos de l’Afrique : « J’ai foi dans son avenir ». Cela ne suffit plus, car la dette, la corruption, le refus de l’alternance au pouvoir, entretenus par les anciennes puissances qui consolident les pouvoirs des potentats tortionnaires en place, aboutissent à une impasse. Si la France a ses rendez-vous habituels avec ses « réseaux » de moins en moins performants et de plus en plus brouillés, peine à garder une place, c’est qu’elle n’a rien à offrir. Les pays africains l’ont compris : les deux maîtres du monde sont les Américains- il faut rester ou rentrer dans leur bonne grâce, sinon un procès est vite fait, on peut finir comme Charles Taylor, jugé et condamné voire, carrément pendu comme Saddam Hussein-. Donc, profil bas et ouverture débridée surtout pour ceux qui ont du pétrole (Angola, Gabon, ou susceptible d’en avoir : Tchad, Cameroun, Darfour). L’autre puissance montante est la Chine, véritable tsunami économique qui perturbe tout le monde avec sa croissance à deux chiffres et sa façon de faire. A la fin 2006, le président chinois, en invitant chez lui à 10.000 km de l’Afrique, tous les chefs d’Etat, a fait de meilleures offres que celles de la France qui en est encore au sentimental et au paternalisme d’un autre âge.

Pourtant, d’autres voix tentent difficilement de se faire entendre. Des organisations françaises et africaines se sont attachées depuis 1994 à organiser des rencontres citoyennes en marge des sommets franco-africains. Les premiers « contre-sommets » ont eu lieu à Biarritz en 1994 et à Paris et en 1998. L’organisation de l’« Autre sommet pour l’Afrique », en février 2003 à Paris, puis du « Sommet alternatif citoyen Afrique-France » de Bamako en novembre-décembre 2005, ont permis de donner toujours plus de visibilité aux revendications citoyennes pour un renouveau des relations franco-africaines, relayées par plusieurs dizaines d’organisations françaises et africaines.

Souvenons-nous : Plus de 3000 manifestants se sont ainsi retrouvés le 19 février 2003 à Paris derrière la banderole
« Arrêtons le soutien aux dictateurs, soutenons les peuples africains ! ». Ces rendez-vous, ouverts à toutes les composantes de la société civile (ONG, journalistes, mouvements civiques, artistes), ont passé en revue les principaux maux qui minent l’Afrique (dictatures, dette odieuse, corruption, échanges inégaux, violations massives des droits de l’Homme, impunité, pillages), aboutissant sur le même constat : 45 ans de coopération et 23 sommets France-Afrique n’ont apporté aucun remède à ces maux.
Le destin de l’Afrique ne se joue pas à Paris, Pékin ou Washington, il est temps que les potentats et autres tyrans passent la main en faisant émerger des élites capables de prendre en main les destinées des peuples.

Pour cela, nous ne demandons pas de subsides ou d’APD, mais simplement qu’on nous aide en tant qu’Africains à prendre en charge nos destins. Nous supplions les grands de ce monde de ne pas encourager les potentats au détriment de leur peuple. Alors, nous verrons que, véritablement, au-delà de la richesse de ses cultures, l’exubérance de l’Afrique est une chance pour la paix et l’équilibre du monde.

Pr Chems-Eddine CHITOUR

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