Une tribune pour les luttes

"Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage".

Non à l’invasion de l’Iran

par Chems Eddine Chitour

Article mis en ligne le vendredi 9 mars 2007

Le monde vit dans une atmosphère de bruits de bottes qui rappelle étrangement les quelques semaines avant un certain 17 mars 2003 prélude à une invasion, une atomisation de l’Irak et à la pendaison, après un simulacre de procès, de son président, Saddam Hussein. « L’option d’une attaque aérienne, écrit Lucio Manisco, député européen, contre les implantations économiques et militaires de l’Iran, qui est à l’étude chez les stratèges du Pentagone depuis plus de deux ans, est entrée en phase d’actualisation en novembre dernier après la défaite républicaine aux élections du Congrès et les revers de plus en plus catastrophiques des opérations militaires et politiques étasuniennes en Irak.

Le dernier voyage de la secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, au Moyen-Orient, était destiné officiellement à faire redémarrer les négociations de la Feuille de route entre Israël et la Palestine. En réalité -a écrit l’ex-assistant secrétaire d’Etat, James Dobbins, sur le New York Times -le véritable objectif de cette mission a été celui de lancer une coalition anti-iranienne parmi les gouvernements arabes les plus conservateurs, et de contribuer au financement et à l’armement de milices anti-Hezbollah et anti-Hamas au Liban et en Palestine » [1].

En janvier dernier, l’ancien chef d’état-major de l’armée russe, le général Léonid Ivashov, a prédit une attaque nucléaire des Etats-Unis contre l’Iran d’ici avril prochain. « Dans quelques semaines », a-t-il écrit, nous allons voir une machine de guerre informationnelle se mettre en marche. L’opinion publique est déjà sous pression. Il y aura une hystérie militariste anti-iranienne croissante, des nouvelles fuites d’information, de désinformation. Ensuite, il y a le général Oded Tira, l’artilleur en chef des Forces de défense d’Israël qui a déclaré qu’une frappe américaine sur l’Iran est essentielle pour l’existence même de l’Etat juif [2].

Tira a exhorté, de façon explicite, le lobby d’Israël aux Etats-Unis à se tourner vers Hillary Clinton et les autres candidats démocrates potentiels à l’élection présidentielle américaine, afin qu’ils soutiennent une action immédiate de Bush contre l’Iran. En attendant, l’accusation israélienne, selon laquelle l’Iran lui pose une menace existentielle, portée l’année dernière par Ehoud Olmert devant le Congrès américain, s’est insinuée dans le discours américain officiel.

Se référant d’une manière générale à la guerre contre la terreur, définie de façon vague, Cheney a, récemment, déclaré à Fox News : C’est un conflit existentiel.
C’est la sorte de conflit qui va conduire notre politique pour les 20, 30 ou 40 prochaines années. Sa fille Elisabeth a écrit dans un édito du Washington Post, en janvier : L’Amérique est confrontée à une menace existentielle. A un moment, quelque part, nous devrons combattre ces terroristes jusqu’à la mort. Nous ne pouvons pas négocier avec eux ou ’résoudre’ leur Djihad. La machine de guerre informationnelle" à laquelle, écrit Gary Leupp, Ivashov fait allusion, a déversé la désinformation plus vite que ne peut le digérer le public. Pendant la montée en guerre contre l’Irak, l’accusation principale contre Baghdad (reçue avec scepticisme aux Nations unies) était que ce pays possédait des armes de destruction massive menaçant le monde entier, y compris New York City. Bien qu’Israël ait attaqué et détruit en 1981 le réacteur nucléaire irakien construit par les Français, Osirak, à présent, il bat fiévreusement tambour pour une guerre américaine contre l’Iran. Et comme Cheney l’a fait ostensiblement remarquer, si les Etats-Unis n’attaquent pas l’Iran, Israël pourrait le faire sans qu’on lui demande. Il est plus que probable, si cela se produit, que ce sera une collaboration.

La rhétorique est connue : le régime iranien est antisémite : le président Ahmadinejad nie l’Holocauste et appelle à ce qu’Israël soit rayé de la carte ; Ce qu’a dit Ahmadinejad, citant l’ayatollah Khomeyni (qui est mort en 1989) était que l’occupation de Jérusalem sera effacée de la page de l’histoire. Cette déclaration un peu vague a été faite en langage poétique mais ne se réfère à aucune carte, sans parler d’un génocide. D’ailleurs, En août 2006, Ahmadinejad a déclaré que l’Iran n’était une menace pour aucun pays, pas même pour le régime sioniste.

Pour les faucons américains et israéliens, l’Iran cache l’existence d’un programme illégal d’armes nucléaires, un programme qui menace l’existence de l’Etat hébreu ; par conséquent, il est coupable de planifier, de commettre un génocide -la question principale, comme dans l’affaire irakienne, est celle des ADM et, en particulier, la perspective prochaine d’une attaque nucléaire iranienne sur Israël produisant un second Holocauste... L’extermination consciente et diabolique de tout un peuple- dans ce cas, un peuple considéré par de nombreux chrétiens évangéliques américains comme étant le Peuple élu de Dieu, dont la restauration d’un Etat au XXe siècle augure vraiment la parousie : la deuxième venue du Christ tant désirée. Cette bataille du bien triomphant du mal aura lieu à Armagueddon.

En décembre 2006, l’ambassadeur des Etats-Unis, John Bolton, a appelé la Cour pénale internationale de l’ONU à inculper Ahmadinejad pour incitation au génocide. Il est temps d’agir. Nous avons reçu des signes avant-coureurs, sans ambiguïté, sur ce que sont ses intentions. En décembre 2006 aussi, le dirigeant du Likoud, Benjamin Netanyahou, a convoqué sept diplomates étrangers en Israël à un meeting afin de les presser de se joindre à Israël dans des efforts pour mettre fin au programme nucléaire de l’Iran. Selon un reportage paru dans le quotidien israélien Ha’aretz, cette rencontre était le premier événement dans une campagne internationale de relations publiques. Elle comprendra une proposition pour porter plainte contre le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, devant la Cour pénale internationale, pour crimes de guerre. Et ses plans pour commettre un génocide y seront présentés.

La presse étasunienne se réfère systématiquement au programme d’armes nucléaires iranien comme s’il était évident que l’Iran en avait un. Pendant ce temps, la plupart des Américains ne savent probablement pas que tous les pays ont le droit d’enrichir l’uranium et que les pays dépourvus d’un programme nucléaire (à l’instar du Japon, de l’Allemagne, des Pays-Bas et du Brésil) l’ont enrichi sans que les Etats-Unis ne protestent. La plupart des Américains ne savent probablement pas que Mohamed El-Baradei, ne cesse de dire qu’il n’y a aucune preuve que le programme d’enrichissement de l’Iran soit lié à un programme militaire. C’est vrai qu’après une rencontre avec Condoleezza Rice en mars 2006 (dans laquelle elle a accepté de lever les efforts étasuniens de le renvoyer de la tête de l’Aiea), il a déclaré que l’Aiea n’était pas à ce stade en position de conclure qu’il n’y a aucun matériau ou activité nucléaire non déclarés en Iran. L’administration Bush a utilisé cette déclaration alambiquée à la double négation, ainsi que la déclaration de septembre 2005 de l’Aiea sur l’Iran, pour justifier ses préparatifs de guerre.(idem 2)

D’autre part et à en croire Escobar, on peut dire que l’Administration Bush est en train d’obtenir ce qu’elle veut au Moyen-Orient. Pour combattre un croissant chiite fictif (une construction du roi Abdullah de Jordanie), elle a fortement encouragé le croissant sunnite (l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Jordanie, le Koweït et les Emirats arabes unis), exacerbant ainsi jusqu’au paroxysme
la stratégie qu’elle avait déjà appliquée en Irak : le sectarisme comme paramètre doré du diviser pour mieux régner" impérial. Historiquement, poursuit Escobar, les Sunnites et les Chiites ont coexisté malgré des tensions sociales. Mais jamais ces tensions n’ont été aussi cyniquement exploitées -par Washington- comme dans l’Irak d’après l’invasion et tout le Moyen-Orient. L’axe de la peur arabe sunnite coopère gaiement. Le roi Abdullah d’Arabie Saoudite s’est même plaint dans un journal koweitien que l’Iran essayait de convertir au chiisme les Arabes sunnites. Même Israël s’allie maintenant, par tous les moyens, à l’Arabie Saoudite contre l’Iran La Mecque/Jérusalem contre Qom ; les Musulmans et les Juifs luttant contre les Musulmans [3].

La division sunnite-chiite entretenue par les USA doit impliquer le pétrole. L’Arabie Saoudite est directement confrontée à l’Iran au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Dans une interview du 19 janvier, donnée à la chaîne arabe Al-Manar, le secrétaire général du Hezbollah, le Sheikh Hassan Nasrallah, a analysé avec finesse comment la libanisation est liée à l’irakification et, plus largement, à la division Sunnites-Chiites au Moyen-Orient. Et tout a à voir, bien sûr, avec le Nouveau Moyen-Orient de Bush. Pour Nasrallah : En bref, le -Nouveau Moyen-Orient- signifie une série d’Etats-croupions divisés selon des lignes religieuses, sectaires et raciales, du Liban à la Syrie, à l’Irak, à l’Iran, à la Turquie, à l’Afghanistan, au Pakistan ; toute la route vers l’Arabie Saoudite et le Yémen et le reste des Etats du Golfe, jusqu’à l’Afrique du Nord. Et là, je voudrais mettre chacun en garde, dans le monde arabe et islamique, quelle que soit la secte ou la religion à laquelle il s’identifie, qu’il soit musulman ou chrétien, shiite ou sunnite ou druze, quelle que soit sa race, arabe, kurde, turque, etc. Quiconque peut croire que le Nouveau Moyen-Orient lui garantira son propre Etat indépendant, et ça sera peut-être le cas, mais il ne doit pas ignorer qu’un des piliers central de ce Nouveau Moyen Orient est le conflit continuel entre ces Etats-croupions.(idem 3)

Qu’en est-il de la puissance iranienne ? Dans une interview en date du 3 février, Chirac a, de ce point de vue, répété que l’éventuelle acquisition, par la République islamique, de l’arme nucléaire était une éventualité dangereuse, très dangereuse, avant de souligner que ce danger n’était pourtant pas d’ordre strictement militaire. A supposer que l’Iran acquière d’ici quelque temps une bombe nucléaire, peut-être une deuxième un peu plus tard, cela ne lui servira à rien, a dit Chirac. En effet, a-t-il poursuivi : Où l’Iran enverrait-il cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée. Il est aussi ridicule de décrire le régime iranien comme une menace pour les Etats-Unis, qui a la moitié du budget militaire total de la planète, des troupes basées dans 120 pays et des bases en Afghanistan et en Irak qui entourent (et menacent) l’Iran.

Cependant, en Israël même, censé être marqué par l’anéantissement, la menace putative iranienne est relativisée. Ephraïm Halevy, l’ancien chef du Mossad, la redoutable agence d’espionnage, a récemment réfuté la notion selon laquelle l’Iran pose une menace existentielle à Israël. Aujourd’hui, Israël est indestructible, a-t-il déclaré. Il n’est pas si simple de penser que vous avez un dispositif entre les mains et que vous pourrez le lancer sur un site particulier et rayer une nation de la carte. Israël a eu connaissance de cette menace [de la part de l’Iran] pendant plus de 15 ans et a observé cette menace grandir. Vous devez supposer qu’Israël n’est pas resté sans rien faire... ou [à attendre] que quelqu’un d’autre fasse le boulot. L’Iran peut-il détruire Israël ? Je ne pense pas que cela soit faisable en des conditions purement opérationnelles.(idem 2)

D’une façon tout à fait mélodramatique, et calculée, s’exprimant via satellite à la 7ème Conférence de l’Institut de politique et de stratégie [IPS], tenue au Centre interdisciplinaire de Herzliya, Alan Dershowitz, professeur à Harvard, a averti Israël qu’il risque d’avoir à se débrouiller seul, à l’avenir. Il s’est appuyé, pour étayer ses propos, sur quatre événements récents qui, selon lui, pourraient causer une tempête de force I dans les relations très étroites, ceci mis à part, entre les USA et Israël.

Israël doit se tenir prêt à perdre le soutien de l’Amérique, dans les années à venir, sur les plans tant diplomatique qu’économique.
Mon message, en direction d’Israël, est le suivant : Soyez forts, et soyez prêts à vous démerder tout seuls [4]
La technique de diabolisation de l’autre avant de l’attaquer est toujours la même. Témoignant devant la commission sénatoriale sur les relations avec l’étranger, Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, a émis une critique acerbe de la guerre en Irak et averti que la politique de l’Administration Bush menait inexorablement à la guerre avec l’Iran.

On se souvient que Brzezinski, s’était opposé à l’invasion de l’Irak en mars 2003 et a publiquement dénoncé la guerre comme étant une erreur monumentale de politique étrangère. Il a attiré l’attention des sénateurs sur un reportage du New York Times, paru le 27 mars 2006, concernant une rencontre privée entre le président et le Premier ministre, Tony Blair, deux mois avant la guerre. Dans l’article, a affirmé Brzezinski, on cite le président qui déclare être inquiet du fait qu’il risque de ne pas y avoir d’armes de destruction massive à trouver en Irak, et qu’il est nécessaire de réfléchir pour trouver d’autres prémisses pour entreprendre cette action. Confronté à la possibilité de ne pas en trouver avant l’invasion prévue, M.Bush avait parlé de plusieurs moyens de provoquer une confrontation. Il a décrit les différents moyens de le faire [5]

Enfin, dernière intoxication, Israël a démenti, samedi 24 février, les allégations selon lesquelles le pays serait en négociations avec les autorités américaines sur une permission pour un couloir aérien au-dessus de l’Irak dans les préparatifs d’un plan visant à attaquer les installations nucléaires de l’Iran, a rapporté le quotidien Yedioth Ahronoth. Le journal britannique Daily Telegraph a rapporté, samedi matin, qu’Israël menait des négociations avec les Etats-Unis sur une permission pour survoler l’Irak, au cas où l’Etat hébreu lancerait des raids aériens sur les installations nucléaires de l’Iran. Le seul moyen de faire cela est de survoler l’espace aérien contrôlé par les Etats-Unis, a indiqué le Daily Telegraph, citant un haut responsable du ministère israélien de la Défense.(6) [6].

Aux dernières nouvelles, et alors même que les Six sont réunis à Londres pour discuter de nouvelles sanctions contre Téhéran, l’Iran est prêt à examiner positivement une demande officielle de négociations de la part de Washington, mais rejette la condition préalable de la suspension de l’enrichissement d’uranium, a déclaré lundi, 26 février, Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale. PAar ailleurs un autre signe annociateur peut-être d’une détente est l’acceptation aussi bien par les Etats Unis que par l’Iran et même la Syrie pour s’assoeir autour d’une table à Bagdad dans cadre d’une conférence internationale sur la paix en Irak. On peut penser avec prudence que fianlement le plan Baker fait son chemin dans l’imagianire de l’Administration américaine pour aller vers la seule solution : le consensus de tous. Nous verrons si, en définitive la paix tant attendue en Irak sera au rendez-vous pour que cesse enfin le calvaire du peuple irakien. Il est possible alors et par étape de solutionner les problèmes du GMO.

Pr Chems-Eddine CHITOUR

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Notes

[1Lucio Manisco : Iran. Plans de guerre de Georges Bush pour mettre en déroute l’ennemi il manifesto. 21 janvier 2007

[2Gary Leupp -Counterpunch. Accuser l’Iran de génocide avant de l’atomiser. Info-palestine.net Dimanche 11 Février 2007

[3Pepe Escobar : Wa3ad Traduction : MR pour ISM Mardi 13 Février 2007.

[4Alan Dershowitz Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier (www.herzliyaconference.org).

[5Brzezinski : Déposition devant le Sénat : 2 février 2007 wsws.org

[7Lucio Manisco : Iran. Plans de guerre de Georges Bush pour mettre en déroute l’ennemi il manifesto. 21 janvier 2007

[8Gary Leupp -Counterpunch. Accuser l’Iran de génocide avant de l’atomiser. Info-palestine.net Dimanche 11 Février 2007

[9Pepe Escobar : Wa3ad Traduction : MR pour ISM Mardi 13 Février 2007.

[10Alan Dershowitz Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier (www.herzliyaconference.org).

[11Brzezinski : Déposition devant le Sénat : 2 février 2007 wsws.org

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