Une tribune pour les luttes

"L’empire n’a pas d’alliés , il n’a que des vassaux"

De l’« american way of life » à l’« american way of war »

par Chems Eddine Chitour

Article mis en ligne le mercredi 14 mars 2007

Quand on parle de l’Amérique, deux sentiments contradictoires nous viennent à l’esprit, celui de la conquête de l’Ouest , de la réussite pour chacun, indépendamment de sa race et de sa religion et un deuxième sentiments d’incompréhension sur cette Amérique qui dicte aux autres sa vision des droits de l’homme avec Guantanamo et Abou Ghraib

Pourtant, dans cet immense continent et contrairement à l’Europe, chacun peut courir sa chance, s’il est américain. Après les évolutions sanglantes des luttes pour l’émancipation des Noirs, la société américaine est devenue véritablement un melting-pot. Ce n’est pas demain que l’on verra un ministre allemand d’origine turque, comme c’est le cas du ministre américain de la Justice d’origine mexicaine. Ce n’est pas demain que nous verrons une ministre britannique d’origine indienne en Grande-Bretagne comme l’est Condoleezza Rice et ce n’est sûrement pas demain ni même après-demain que nous verrons en France, chantre des « droits de l’homme », un beur chef d’état-major des armées comme l’a été Collin Powell aux Etats-Unis. L’ascenseur social est en panne en Europe, il est grippé, comme on le sait, par des préjugés chauvinistes basés sur la race et la religion et qui n’ont pas pris un pli depuis le XIXe siècle avec les Renan, Ferry, Gobineau, Chamberlain, voire les chantres comme Kipling et son « white man burden ». Le deuxième sentiment est celui d’une Amérique rétrograde qui a perdu ses repères moraux et qui nous terrorise, rappelant la « théorie du fou » chère à Richard Nixon et qui consiste à provoquer l’épouvante chez votre adversaire qui doit être convaincu que vous êtes capable de tout...

Fascination

S’agissant d’un petit pays comme l’Algérie, les relations sont anciennes. Que l’on se souvienne : L’Algérie fut le premier pays à reconnaître la jeune nation américaine à la fin du XVIIIe siècle. Elle eut avec les Etats-Unis naissants un commerce florissant, entrecoupé de mises au point par canon interposé comme ce fut le cas de l’expédition de Decatur qui bombarda Alger pour avoir un traité favorable et pour nous, disent les historiens, combattre... l’esclavage... qui florissait dans les Etats du Sud, ceci est une autre histoire. Plus tard, l’Emir Khaled le petit fils de l’Emir Abd El Kader dont une ville aux Etats-Unis porte son nom- s’était adressé au président Wilson au sortir de la Première Guerre mondiale et lui avait demandé d’intervenir dans le sillage de sa déclaration sur la nécessité pour les peuples à prendre en main leur destin. La même requête fut réitérée à près de trente ans plus tard, par Ferhat Abbas, un autre révolutionnaire algérien quelques mois après la libération de 1945. C’est dire si les Algériens furent fascinés par l’Amérique.

D’ailleurs, à la fin des années 50, l’aura de la Révolution algérienne a fait que des dizaines de thèses furent soutenues aux Etats-Unis sur la cause et le sacerdoce de ces « fellagas » qui osaient défier l’ordre établi en tenant tête à une puissance de l’Otan. Cette séduction fut donc réciproque et John Fitzgerald Kennedy fut l’un des sénateurs qui apporta son soutien à la révolution algérienne. C’est dire si « l’american way of life » a eu, des décennies durant, à hanter notre imaginaire. L’Amérique était pour nous le Graal. Elle risque de devenir, si rien n’est fait, de plus en plus, un repoussoir.

Qu’est-il, actuellement, de la deuxième démocratie du monde par le nombre après l’Inde, mais première dans, pratiquement, tous les domaines ? On dit que les Etats-Unis auraient 1000 bases militaires dans le monde pour, nous dit-on, apporter une démocratie aéroportée. Ouvrir des boîtes de Pandore un peu partout dans le monde est à la portée du premier président venu dans son vertige de puissance. Fermer ces boîtes de Pandore et les remplacer par une vision humanitariste altruiste désarmée dans le domaine de l’éducation, la santé et le développement est plus porteur d’apaisement pour l’avenir. J’enseigne à mes étudiants qu’un Américain moyen dépense 8 tonnes de pétrole par an, il envoie dans l’atmosphère 20 tonnes de CO2 et il ne veut pas réglementer ses rejets en signant le protocole de Kyoto. Naïvement, ils me disent, pourquoi ? Je suis bien en peine pour leur répondre. Ils s’interrogent sur le fait qu’Al Gore - avec sa croisade pour une Terre plus respirable - est Américain ! Je leur dit que oui et que l’Amérique est le pays des paradoxes. C’est celle de Kennedy avec son fameux « Ich Bin ein Berliner » au plus fort de l’étau de fer sur Berlin. C’est celle d’Armstrong foulant la Lune avec sa fameuse et belle phrase qui résonne dans nos têtes. « C’est un petit pas pour l’homme, c’est un grand pas pour l’humanité ».

Edward Saïd raconte comment un prince saoudien, voulant faire un geste pour la ville de New York, a remis un chèque de 10 millions de dollars à Rudolph Guliani. Celui-ci, d’un geste de dédain, lui renvoya avec fracas son chèque. Cette incompréhension s’explique, d’après Edward Saïd, par le fait que les Arabes sont ignares de la mentalité américaine et des divers courants qui la traversent. Il propose, alors, que des départements d’histoire de la civilisation américaine soient ouverts dans les universités arabes. Voilà une initiative qui pourrait cimenter les relations voire, réduire le fossé d’incompréhension entre les peuples américain et arabes.

La patrie de George Washington et d’Abraham Lincoln devrait comprendre qu’au-delà de la tentation d’empire -elle en a les moyens- devrait être convaincue qu’elle a un magister moral sur le mouvement du monde. S’il est vrai que « la vieille Europe » pour reprendre l’expression de Donald Rumsfeld, Europe qui a donné naissance à l’Amérique, est sur la pente du déclin des valeurs, l’Amérique reste pour beaucoup, le Fort Knox de la morale et du sentiment religieux.

Le problème est que la perception du monde arabe et du monde musulman n’est perçue dans les médias américains, par une propagande bien élaborée, comme une incarnation du mal, de la terreur. Il y a, comme dans toute religion, des extrêmes. Souvenons-nous du kherem biblique qui vise l’extermination de tout ce qui n’est pas juif, de l’inquisition, des Saint- Barthélémy à répétition, de la terreur engendrée par la Révolution française. Toutes les sociétés humaines, dans leurs dimensions laïques ou religieuses, ont connu ces extrêmes. Le problème des peuples arabes mal gouvernés par des potentats sans réelle dimension, est qu’ils aspirent à un mieux-être, à la démocratie, à l’alternance au pouvoir, à l’éducation, bref, à la promotion et à l’émergence de sociétés fascinées par l’avenir mais qu’ils refusent de lâcher leur identité ou leur repère religieux. Le GMO fait un constat accablant des sociétés arabes, qui est l’exacte réplique des rapports successifs du Pnud (2003-2006), il contient en son sein des idées généreuses et les Arabes ne sont pas rétifs à cela. Le problème est que, parallèlement, les masses arabes sont constamment humiliées par la politique qui prévaut au Moyen-Orient. Elles sont naturellement dubitatives quant à cette vision des choses qui consiste à imposer l’american way of war avec le bourbier irakien et son cortège journalier d’horreur et de déshonneur.

Depuis des années, écrit Jayati Gosh, professeur d’économie à l’Université Jawaharlal-Nehru, New Delhi, citant l’intellectuel militant Walden Bello et son dernier livre Dilemmes de la domination : la désagrégation de l’Empire américain qui décrit la crise actuelle de l’Empire américain, comme le résultat des dilemmes et contradictions provenant à la fois de la politique et de l’économie impériales. En fait, il perçoit trois crises conjuguées de l’impérialisme : la crise du « surdéploiement », la crise de la surproduction et la crise de la légitimité.

Deux grandes leçons

La première crise résulte de la poussée de l’administration américaine pour la supériorité militaire qui a eu pour effet pervers de sévèrement compromettre, à la fois la puissance et l’efficacité de la machine militaire américaine. Il ne fait aucun doute que la nature particulière de l’administration Bush a été déterminante dans ce processus, mais Bello montre comment la précédente administration Clinton, qui avait une approche très différente de la politique étrangère en général, avait déjà semé les graines de ce qui s’est ensuivi. Notamment : une définition beaucoup trop élastique de « l’intérêt national pouvant être défendu par la force armée » ; l’identification de l’intérêt national avec la propagation du modèle proclamé de démocratie à l’américaine au-delà des frontières ; l’identification unilatérale des conditions permettant de renverser la souveraineté nationale sans qu’il y ait de condamnation internationale ; et l’idée que les bombardements chirurgicaux peuvent conduire à de rapides victoires militaires avec un minimum de pertes humaines.

« Bello exprime clairement que l’Irak a inversé le destin de l’Empire américain, l’attirant dans un bourbier qui a affaibli sa position partout ailleurs. Il montre comment l’invasion de l’Irak a été pour beaucoup prédéterminée, de nombreux secteurs de l’administration Bush l’invoquant pour leurs propres desseins. Ces raisons étaient d’ordre général -la croyance dans l’opportunité d’un « changement de régime », ou ridicules- « faire payer quelqu’un pour les évènements du 11 septembre 2001 » en passant par la plus évidente de toutes « le rôle central du pétrole ». C’est la raison stratégique qui a peut-être prévalu, avec son objectif de modifier à son avantage l’environnement politique international, par l’intimidation résultant de l’utilisation éhontée de la force américaine.

« Mais les tentatives de faire de l’Afghanistan, puis de l’Irak, des démonstrations de l’invincibilité militaire des Etats-Unis se sont terminées par le résultat exactement inverse et ont mis en exergue les limites de cette puissance militaire ».

Ainsi, deux importantes leçons sont à retenir pour les ennemis du grand dessein américain à travers le monde. La première, est qu’il est possible de combattre l’armée américaine jusqu’à aboutir à une impasse, ce qui est une victoire bien réelle dans une lutte de guérilla. La seconde, est qu’une résistance soutenue dans une partie de l’empire, affaiblit l’empire dans son ensemble. La crise de « surproduction » est le terme qu’utilise Bello pour se référer aux contradictions créées dans le système capitaliste par la combinaison de la concentration du capital et la domination de la finance, résultant en un fossé grandissant entre le potentiel productif croissant du système et la capacité des consommateurs d’en acheter la production. Bello affirme que l’économie mondiale s’approche de la fin d’un long cycle de Kondratieff fait de périodes de croissance et de déclin,... Bello fait remarquer que depuis 2001, l’administration Bush a battu retraite vis-à-vis de la mondialisation, est de plus en plus sceptique à propos du multilatéralisme et a farouchement défendu les intérêts de certains segments du capital américain au détriment de la classe capitaliste mondiale, au risque même de sévères tensions en son sein.. Au final, conclut le professeur Jayati Gosh, la contradiction la plus forte pourrait bien résulter de la crise de légitimité. Puisque la domination prolongée ne peut être en permanence coercitive, les Etats-Unis doivent rechercher la légitimité et le soutien (ou tout au moins l’acceptation) de leurs actions. Le surdéploiement militaire et la course à l’expansion économique ont été accompagnés par la promesse américaine de démocratie, qui n’est, désormais, plus crédible dans le monde, et est même encore moins convaincante à l’intérieur des Etats-Unis tant les droits de l’Homme y sont restreints au nom de la guerre contre le terrorisme.

On dit souvent que la politique américaine est devenue agressive depuis qu’ils ont dépassé le peak oil prévu par King Hubbert. De ce fait, ils doivent s’assurer des sources d’approvisionnement sûres et pérennes, au besoin, par la force. On remarque que les dizaines de bases américaines ne sont pas loin des routes du pétrole... Est-ce que l’Amérique ce n’est que cela ? Non, il y a autre chose. Le bourbier irakien est une leçon pour tout le monde, la crise iranienne ne doit pas mener le monde à l’irréparable. Il est à espérer que tous les acteurs saisiront cette chance de s’asseoir à la même table pour la Conférence de Bagdad sur la paix en Irak. "La destinée des Etats sera véritablement « manifeste »" si elle arrivait à conjurer ses vieux démons et à offrir au monde une alternative à cette panne d’espérance.

Pr Chems Eddine CHITOUR

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