Une tribune pour les luttes

In Memoriam : Mai 68

par Pierre Stambul

Article mis en ligne le jeudi 21 juin 2007

Vendredi 15 Juin 2007

Réécrire l’histoire, manipuler les identités, distiller les pires idéologies aliénantes, celles et ceux qui nous dirigent en ont toujours rêvé. Bien des barbaries de l’époque moderne résultent de manipulations idéologiques. Citons le génocide du Rwanda rendu possible par une propagande intensive présentant les Tutsis comme des envahisseurs étrangers. Citons les guerres de Yougoslavie déclenchées par les victoires des différents nationalismes qui avaient tous en commun d’affirmer que la Yougoslavie multiethnique était morte et la cohabitation avec « l’autre » impossible. Citons la destruction de la Palestine qui est le résultat de la création d’un « israélien nouveau » imbibé des mensonges fondateurs de la propagande sioniste : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », « nous n’avons pas de partenaire pour la paix » ... Ces campagnes manipulatoires ont toujours un objectif : préparer l’opinion à tout accepter, à trouver inévitables une guerre ou une intervention armée. Ce qui se passe actuellement sur le nucléaire iranien est révélateur.

L’offensive idéologique

Depuis 20 ans, le capitalisme domine la planète sans véritable contrepouvoir. À cette domination s’ajoute une offensive idéologique sans précédent visant à légitimer cette domination, décrivant l’inégalité ou la domination comme naturelles, martelant qu’aucune alternative n’est possible. Sur ce terrain idéologique, les tenants du capitalisme sont peut-être en passe de remporter une grande victoire. Nous vivons la remise en cause de tout le processus révolutionnaire qui a culminé en 1917 et de l’idée qu’il soit possible de renverser l’ordre social et économique. La victoire de la contre-révolution dès les années qui ont suivi 1917, la transformation d’un projet de libération mondial en dictature sanguinaire et en capitalisme d’état et l’acharnement des staliniens à pourchasser sur toute la planète les révolutionnaires authentiques ont fortement aidé la propagande capitaliste. La logique du parti unique a accéléré la dégénérescence du Publiéprocessus. Aujourd’hui, l’idée se généralise que la Révolution est impossible et qu’en tout cas elle est synonyme de dictature, de destruction des libertés et de pauvreté généralisée. Ou que la lutte des classes n’existe pas. Souvent entamée par d’anciens compagnons de route du communisme et facilitée dans les pays occidentaux par l’émiettement du prolétariat et la disparition des grandes concentrations ouvrières, cette révision idéologique aboutit à la disparition en France du Parti Communiste comme parti de masse et ailleurs à la criminalisation de toute idée révolutionnaire.

Avant la liquidation de 1917 présentée comme une parenthèse barbare, il y avait eu les tentatives (entreprises par des historiens comme François Furet) de réviser l’histoire de 1789 en occultant toutes les valeurs dont la Révolution était porteuse pour la réduire à la « Terreur ».

Ne nous y trompons pas. Le rouleau compresseur sarkozyste qui est en marche est le résultat d’une évolution sociale et idéologique ancienne. Cette contre-révolution va toucher tous les domaines de la vie sociale et elle s’inspire en partie de ce que Reagan ou Thatcher ont entrepris, il y a plus de 20 ans, et qui a considérablement et pour longtemps modifié la structure sociale de leurs pays. Cette contre-révolution était déjà en marche, elle va s’accélérer. Sarkozy a réussi à imposer ses valeurs : travail, famille, patrie, ordre, fric, inégalité, discrimination, xénophobie. La tâche de Sarkozy est facilitée par le vide sidéral qui lui est opposé : aucune remise en cause de l’ordre capitaliste, aucune force capable de porter la voix des travailleurEs, des salariéEs, des précaires, des excluEs, des pauvres, des Sans Logis, des Sans PapierEs, des Sans Voix ... et de leur donner conscience qu’ils forment une classe. Et pour finir nous avons des syndicats qui accompagnent trop souvent la casse sociale. Aucun projet crédible n’a été opposé à la droite versaillaise. Qui peut croire sérieusement que le système capitaliste est régulable et qu’on peut avoir un projet de redistribution dans les marges de ce système, ce que la « gauche » social-démocrate sous-entend en permanence ? Les forces politiques syndicales et associatives de cette gauche ont trop souvent servi à faire avaler les couleuvres face au rouleau compresseur capitaliste.

Sarkozy a aussi été aidé par la stupidité de « la gauche de la gauche » incapable par son émiettement de fédérer la résistance et incapable de lui opposer une alternative crédible. Faute politique impardonnable qui a privilégié les intérêts sectaires des partis au détriment de la nécessité vitale de fédérer la résistance.

Contre ce rouleau compresseur, nous devrons à la fois mener une lutte de résistance de tous les jours. Mais il sera indispensable de reconstruire un projet révolutionnaire. Il est temps de passer à l’offensive idéologique pour réaffirmer les droits fondamentaux, les logiques collectives, le socialisme. Tout ce que Sarkozy veut éradiquer.

Mai 68 : Pourquoi tant de haine ?

Ce n’est pas par hasard que Sarkozy s’en est pris dans plusieurs discours à Mai 68 accusé de tous les maux de la société moderne : la perte du sens de l’ordre, de la hiérarchie, des interdits, du respect des puissants et l’aspiration à l’égalité. Il y a certainement chez Sarkozy devenu le porte-parole du MEDEF un côté personnel. Sarkozy représente le pouvoir, l’ordre, le fric, les aristocrates de Neuilly, les combines de Pasqua. Mai 68 lui rappelle qu’une partie importante de sa génération parlait révolution mondiale, considérait la solidarité comme une valeur essentielle et aspirait à démolir l’Ordre Ancien.

Mai 68 fait partie de l’histoire. Le mouvement a été la version française d’une vague mondiale qui a touché les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Italie ... Une vague qui s’est nourrie de l’opposition à la guerre du Viêt-Nam. En France, de nombreux militantEs s’étaient révéléEs contre la guerre d’Algérie, le coup d’état de 1958 et travaillaient déjà à construire une autre « gauche ». Mai 68 est contemporain du « Printemps de Prague », l’invasion de la Tchécoslovaquie a eu lieu en août. Mai 68, c’est la jonction, momentanée et a priori improbable, d’une jeunesse (pas seulement étudiante) radicalisée et d’une classe ouvrière puissante qui, malgré la position hégémonique du PC de l’époque, fera la plus longue grève générale de l’Histoire. Mai 68 est à la fois une révolte ouvrière et revendicative, un gigantesque mouvement idéologique et la source de toutes les grandes luttes futures pour les libertés et contre les interdits de toutes sortes.

Quand la classe ouvrière faisait trembler la bourgeoisie

Tout avait commencé quelques mois avant mai 68 quand des jeunes ouvrierEs s’étaient révoltéEs contre la misère dans des régions où le syndicalisme était faible. Révoltes spontanées contre des patrons très durs et omnipotents, qui seront férocement réprimées. Ce qui frappe dès que la télévision filme les premières barricades dans le Quartier Latin et alors que la sauvagerie de la répression déclenche partout la solidarité, c’est la facilité et la rapidité avec laquelle le pays s’arrête. Bien sûr, c’était une période de plein emploi (à peine 300000 chômeurs qui retrouvaient facilement un travail). Mais globalement les conditions de travail étaient très dures, les accidents du travail plus nombreux qu’aujourd’hui. Les travailleurs immigrés étaient déjà très nombreux, surexploités, vivant souvent dans des bidonvilles, victimes d’un racisme amplifié par la guerre d’Algérie et sans leurs familles qui n’avaient pas le droit d’immigrer. Les salaires ouvriers étaient très bas, constamment rognés par l’inflation. La CGT était hégémonique et puissante. Elle cogérait les 30 Glorieuses. Certes elle avait mené des luttes puissantes comme la grève des mineurs de 1963 mais elle n’était jamais allée jusqu’à l’affrontement généralisé avec le pouvoir. Mais c’était encore un syndicat de lutte de classes dans lequel globalement la classe ouvrière se reconnaissait.

Ce qui frappe dans la grève générale de 68, c’est l’occupation des entreprises qui règle a priori la question des non-grévistes. C’est l’émergence d’une aspiration à vivre autrement (et très vite), à compter sur ses propres forces, à l’autogestion et au contrôle ouvrier. Cette aspiration culminera quelques années plus tard avec le mouvement des Lips. Pendant un temps, les délégués syndicaux sont dépassés. Les revendications fusent de toute part, un peu comme les cahiers de doléances de 1789. Plus que de l’argent (indispensable pour les idées de justice et d’égalité), c’est du pouvoir et de la dignité que réclament les grévistes. Il y a deux lectures des accords de Grenelle négociés entre la CGT et le tandem Pompidou-Chirac qui les uns et les autres souhaitaient une fin du mouvement sans violence. Par rapport à toutes les négociations actuelles, on peut estimer que les augmentations de salaires, les droits syndicaux (l’existence de sections syndicales dans les entreprises) et les autres avantages sociaux, ce n’était pas rien. C’était quelque chose qui avait été arraché à une bourgeoisie apeurée. Mais pour bien d’autres qui avaient fait grève et qui étaient descenduEs dans la rue, ces accords signifiaient la capitulation face aux forces du capital qui allaient tranquillement continuer leur domination après avoir eu très peur. Et puis à cette époque, augmenter les salaires renforçait le marché intérieur et augmentait les profits. L’idéologie de la consommation, de la bagnole et de la télé triomphait.

Ce qui frappe enfin dans ce mouvement, c’est que, pendant toute sa durée, il n’a ni la volonté ni la capacité de poser la question du pouvoir ou même de l’alternance politique. Il avance des revendications utopiques, révolutionnaires, inacceptables dans le cadre du capitalisme. Démarche indispensable mais incomplète, elle laisse de côté la question du pouvoir.

Il est interdit d’interdire

L’Histoire a retenu l’aspect idéologique de Mai 68 (en feignant d’oublier que l’idéologie était inséparable de la lutte des classes). En quelques jours, des idées « libertaires » sont devenues hégémoniques dans cette France Gaulliste puritaine et autoritaire. Plusieurs mouvements sont nés grâce à Mai 68.

- Les différents mouvements pour les Droits des Femmes, le MLF, le MLAC (Mouvement pour la libéralisation de l’avortement et de la contraception) dont les actions aboutiront quelques années plus tard à la légalisation de l’avortement.

- Les mouvements homosexuels luttant pour l’égalité des droits et contre l’homophobie. Le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) est né à cette époque.

- Les premiers mouvements écologistes avec le journal « La Gueule Ouverte ». Le mouvement antinucléaire connaîtra une violente répression dans les années suivantes (un mort à Malville).

- Les mouvements antimilitaristes avec le développement des objecteurs de conscience et la lutte contre les camps militaires (Larzac, Canjuers)

- Les mouvements de solidarité avec les immigrés, les peuples opprimés ou ceux qui luttaient contre l’impérialisme américain (ou sa variante brejnévienne). Mai 68 était profondément internationaliste.

- Les différentes luttes contre la hiérarchie, contre la précarité, pour la défense des droits des prisonniers.

- Les mouvements antiautoritaires qui s’attaqueront aussi bien à l’Ecole (qualifiée de façon un peu simpliste d’Ecole des flics et des patrons) ou qui influenceront de nombreuses associations ou syndicats.

D’autres mouvements plus diffus ont touché les médias (les premières radios libres, les journaux alternatifs) ou la lutte contre toutes les formes d’aliénation (la publicité).
Le mot d’ordre « il est interdit d’interdire » résume bien l’état d’esprit soixante-huitard. Contre toutes les institutions autoritaires, contre une société qui régentait tout, les rapports humains, les relations sociales, les rapports sexuels, toute une génération s’est lancée dans la recherche parfois brouillonne d’autre chose : le retour à la terre, la vie en communauté. On comprend que tout ce foisonnement ait fichu une trouille bleue à Sarkozy.

Tout ça n’empêche pas Nicolas, Mai 68 n’est pas mort

On est bien sûr attristé par ce que sont devenuEs beaucoup d’ancienNEs protagonistes de Mai 68. À l’époque, Cohn-Bendit était libertaire, et pas du tout libéral. Quand, avec son frère, il écrivait le livre « le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme », il se disait profondément anticapitaliste. À l’époque toujours, Alain Geismar n’était pas inspecteur chargé de vendre la réforme Allègre, il était Mao, ce qui lui a valu un an de prison. Serge July n’avait pas encore découvert les charmes du libéralisme et « Libération » (né quelques années après 68) donnait la parole aux excluEs et aux forces en lutte. Quant à André Glucksman, il était ultra-stalinien et vantait la pensée du président Mao avec plus de fougue qu’il ne défend Sarkozy aujourd’hui. Brassens a chanté : « le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con ». Le temps a fait pourtant pour une partie des acteurs de Mai 68 qui ont oublié l’essentiel (l’anticapitalisme) et sont allés « à la soupe ». C’est le reflux des idées de 68 qui a permis « l’alternance » de 1981. SeulEs celles et ceux qui avaient précipitamment refermé la page de Mai 68 ont pu s’étonner qu’un an après 1981, la « politique de rigueur » transforme cette alternance en une variante à peine différente du pouvoir patronal et coupe définitivement la « gauche » des classes populaires.

Mai 68 a joué un rôle important dans la lente agonie du PC. Parmi les échecs du mouvement, il y a bien sûr la jonction avec la classe ouvrière qui, sauf pour une minorité de salariéEs, n’a pas survécu à la grande grève. Le PC a réussi son cordon sanitaire en qualifiant de « petits bourgeois » les jeunes révoltéEs. En Mai 68, on n’imaginait même pas que tout ce qu’on disait de mal sur le capitalisme puisse un jour devenir réalité : la destruction de la protection sociale, du système de retraites, de la plupart des solidarités ou des services publics. On n’imaginait pas la transformation de cette société en « société du spectacle » comme l’avaient annoncé les Situationnistes, la marchandisation de tous les actes de la vie humaine, la généralisation de la précarité, de l’exclusion, de la pauvreté, de la misère, de la société à plusieurs vitesses et la disparition de la classe ouvrière en tant que classe consciente de ses droits. En mai 68, toute une génération croyait pouvoir changer le monde. Les idées révolutionnaires étaient hégémoniques dans une partie de la jeunesse. Le tissu social pouvait faire espérer qu’elles diffusent partout.

Mai 68 a aussi échoué sur la question de l’organisation. Plusieurs partis politiques se sont développés, copiant souvent jusqu’à la caricature le modèle bolchevik. Les types d’organisations nées pendant le mouvement (les comités de grève, comités d’action, le Secours Rouge ...) qui avaient pour vocation de dépasser la structure du parti n’ont été qu’éphémères et les partis ont multiplié leurs logiques autoritaires ou sectaires. C’est un peu par miracle que très peu d’anciens soixante-huitards ont versé dans la lutte armée (des années plus tard, la non-libération des anciens d’Action Directe est un pur scandale).

Sarkozy a raison d’avoir peur

Il sait que les conditions objectives d’une révolte généralisée existent. Et pas seulement en France.
Rêvons un peu. Imaginons que, comme en 1789 ou en 1917, des millions de citoyenNEs réalisent que le système capitaliste, comme autrefois la royauté ou le tsarisme, n’a pas d’avenir, ne peut être ni réformé ni régulé et doit donc disparaître. Imaginons que la liaison se fasse entre les luttes sociales et les luttes idéologiques pour la défense de tous les droits humains. Imaginons qu’au-delà des luttes de résistance, émerge un projet global d’une autre société, d’autres rapports sociaux ou humains. Imaginons que toutes les valeurs d’égalité, de solidarité, d’action collective, de droits fondamentaux, de refus des discrimination, d’appropriation des outils de production par celles ou ceux qui travaillent ... redeviennent hégémoniques. Mai 68, ça a été momentanément cela. Ça a quand même une autre gueule que la pseudo opposition Ségo-Sarko. Alors un nouveau Mai 68 ? Il n’apparaîtra pas tout seul, il faut le construire, le préparer par les luttes et le combat idéologique. Mais quand même, en voilà une idée qu’elle est bonne !

Pierre Stambul

Publié sur le site de

www.resister.biz

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