Une tribune pour les luttes

AVE SARKOZY

Ceux qui ne peuvent oublier te saluent

Article mis en ligne le samedi 8 décembre 2007

« Mais qu’est-ce que tu connais toi de la France sinon Bugeaud et Bigeard ? A partir d’aujourd’hui, je voudrais que tu retiennes que mes camarades et moi n’avons fait que notre devoir, car nous sommes l’autre face de la France. Nous sommes l’honneur de la France. » Francis Jeanson (responsable du réseau des porteurs de Valises), s’adressant au président algérien lors de sa visite présidentielle en France

Prof.C.E. Chitour

Il y a quatre ans, lors de la venue de Chirac, je l’avais accueilli par ces phrases : « Ave Chirac, ceux qui ont souffert te saluent » paraphrasant, ainsi, les gladiateurs saluant César avant le combat. Je salue cette fois-ci le président Sarkozy en lui répliquant d’emblée que nous ne pouvons oublier ce qui s’est passé. Il ne peut y avoir en l’occurrence de solde de tout compte. Même si les politiques font dans le « politiquement correct », ils n’engagent qu’eux-mêmes et non l’Algérie profonde.

Le peuple algérien semble indifférent : « Une simple visite de courtoisie » qui vise à garder les relations bilatérales actuelles, « en attendant de savoir ce que nous réserve l’avenir ». En tenant ces propos, lundi 26 novembre, dans le quotidien El Khabar, le plus gros tirage d’Algérie, Mohamed Abbas, le ministre des Moudjahidine (anciens combattants), a créé la stupéfaction. La visite d’Etat de Nicolas Sarkozy en Algérie, les 3, 4 et 5 décembre, ne déclenche pas un enthousiasme excessif au sein de la population algérienne ici, le nom du nouveau président français est synonyme de restriction des visas, de tests ADN, de soutien à Israël. Alger fait mine d’adopter le même langage pragmatique que l’Elysée, mais, de toute évidence, les blessures et les non-dits sont loin d’avoir disparu [1]. Un communiqué de la Présidence algérienne a permis de ramener le calme....On dit qu’Enrico Macias avait souhaité accompagner le président Sarkozy. Pourquoi pas ? Rappelons simplement qu’Enrico Macias a reçu curieusement de la part de l’ONU, le titre du chanteur de la paix et dans le même temps, il a été décoré par les mains du Premier ministre israélien pour ses nombreux concerts et à son soutien qu’il a accordé aux soldats de l’armée israélienne. Il serait bon qu’il s’explique pour cet alignement inconditionnel qui n’honore ni la paix, ni les droits de l’homme. Sous quels signes se fait cette visite ? Ce n’est pas parce qu’il faut être correct qu’il faut taire sa douleur. Pour nous Algériens qui avons souffert dans notre chair pendant 132 ans, nous sommes, naturellement, plus que tous les autres, sensibles à la paix. A bien des égards les perturbations existentielles qui nous occupent, sont des répliques d’un tremblement de terre qui a eu lieu le 5 juillet 1830...Notre société qui a été profondément déstructurée n’a pas pu participer en son temps au mouvement de l’histoire et de la première révolution industrielle. Qui sait si nous n’aurions pas évolué d’une façon plus positive, s’il n’y avait pas eu l’invasion ! A bien des égards aussi, notre gap technologique vient de notre état de colonisé pendant un siècle et trente ans. Nos interrogations sur le choix de société, pendant que les autres vont à la conquête de la science, nous vient du retard accumulé. Qui sait si nous n’aurions pas évolué comme les nations actuelles dites développées, si nous n’avions pas subi la colonisation inhumaine ! C’est cela aussi la vraie dette de la France. La refondation des relations avec une France sereine permettra aux deux pays de regarder l’avenir avec sérénité. Il faut bien en convenir, la loi du 23 février 2005 est vécue par les Algériens comme une nouvelle violence. Les Algériens ne comprennent que pour un sujet aussi important, aussi chargé de faits et de méfaits, il n’ait pas été fait preuve de plus de discernement. Nous ne tomberons pas dans le travers du négationnisme de la douleur et de l’atrocité de la colonisation vu du côté des indigènes. Nous disons que la colonisation, malgré ses aspects sanguinaires et de déni de la dignité, a laissé, par le dévouement de certains de ses instituteurs et enseignants, l’amour d’une langue et d’une culture. A titre d’exemple, l’humanisme sans complaisance d’André Mandouze qui a aidé le peuple algérien dans sa lutte pour l’indépendance restera, pour nous tous, une leçon de vie et ne disparaîtra jamais. André Mandouze, non seulement a gardé son enseignement, mais, de plus, a accompagné l’enseignement supérieur algérien balbutiant. A tous ces titres, il mérite notre respect profond et notre recueillement à sa mémoire. Si on devait, objectivement trouver quelque attrait à la présence française en Algérie, en l’occurrence, les Algériennes et les Algériens ne sont pas ingrats. Ils sont reconnaissants à la France de compter, en son sein, des hommes de la trempe et de la dimension du professeur Mandouze. A titre individuel, les Mandouze, Jeanson, et tant d’autres ont transcendé les interdits pour venir prêcher inlassablement la paix, la tolérance, le respect de la dignité humaine. Assurément, ils ont largement leur place parmi les « Justes » [2].

L’Algérien, « ce voleur de feux » pour reprendre l’élégante formule de Jean Amrouche, n’est pas ingrat. Il a lutté avec les armes de l’adversaire, avec ce fameux « butin de guerre » dont parle si bien Kateb Yacine, un autre géant de la littérature française. Le peuple de France doit savoir qu’au-delà du formalisme de la francophonie qui a des relents de « franceafrique » et de paternalisme, l’Algérie fait, au même titre que la France, beaucoup pour cette langue universelle parlée aussi par les Français. Il est indéniable que l’Algérie enrichit le patrimoine scientifique culturel et archéologique de la France. C’est son devoir, c’est sa contribution au patrimoine universel [3].

Dans ces conditions, et au risque de remuer le couteau dans la plaie, la promulgation de la loi du 23 février 2005 nous paraît incompréhensible quarante-trois ans après l’Indépendance. Qu’elle ait été promulguée dans les premières années post-indépendance, on puisse comprendre que la rancoeur, l’amertume, la « nostalgérie », puissent être le moteur du ressentiment. Quatre décennies après – sauf si la haine est savamment entretenue – elle n’a pas de signification d’autant qu’elle nous paraît dénuée d’équilibre ; elle fait l’impasse, en effet, sur tout le côté obscur de la colonisation, celui d’abord des génocides impunis de l’« Armée d’Afrique » et celui de l’avilissement au quotidien de l’indigène qui n’avait pratiquement aucun droit. Cette loi est aussi partielle en ce sens que l’oeuvre de la France et son rayonnement, se sont faits aussi grâce à la sueur des indigènes notamment pour ce qui nous concerne, nous les Algériens.(3)

L’Algérie, il faut s’en convaincre, c’est une culture, c’est une profondeur stratégique, c’est une histoire. Le passage de la France en Algérie n’est qu’un épisode dans l’histoire plus que trois fois millénaire. Massinissa battait monnaie, il y a 21 siècles de cela, pendant que l’Europe émergeait des ténèbres vers les temps historiques.

Parlons affaires

Malgré tout cela, cette mise au point nécessaire étant faite, tournons -nous alors, puisque la France du président Sarkozy nous y invite, vers un avenir structuré par une approche marchande. Faisons des affaires, tel est le credo.
L’ambivalence du discours de la France amène à croire que bien qu’indépendante, l’Algérie est encore une colonie française. Il vient que la France voit d’un très mauvais oeil toute velléité de l’Algérie de s’émanciper en tentant, sans succès, de s’adresser aux autres par dépit... amoureux. Il n’est que de voir la part du commerce avec la France dans nos achats. Il est bien connu et les sociologues le disent : on consomme en priorité dans la langue que l’on parle. La langue française, que l’on veuille ou non, berce encore notre imaginaire et l’arrosage médiatique fait qu’instinctivement on continue -peut-être à tort- à croire à une quelconque singularité des relations entre ce vieux couple infernal qui n’en finit pas de se déchirer. Dans cette affaire, l’Algérie avec ses errements qu’elle doit en grande partie à la tentative de destruction de son identité pendant la période noire de la colonisation à qui certains nostalgériques trouvent des vertus positives... D’une certaine façon, le discours de Sarkozy nous plaît, il a le mérite de la clarté. Il n’y aura pas de repentance, répétant en cela le credo d’idéologues comme Pascal Bruckner qui dénonçait la « tyrannie de la repentance ». Si la France de M.Sarkozy veut faire des affaires, tout doit se payer. A combien la France évalue-t-elle le fait que l’Algérie continue à alimenter la francophonie qui fait face à une macdonalisation de la culture ? Combien la France serait-elle prête à payer pour lui garantir un approvisionnement régulier en énergie ? Combien la France serait-elle prête à payer pour avoir à ses côtés la voix de l’Algérie dans le concert des nations sur les grands dossiers ? Combien enfin, et qu’elle le veuille ou non et sans que cela ne soit une ingérence, la France serait- elle prête à mettre sur la table pour que ces Algéro-Français, ces beurs, ces Français d’ascendance algérienne de la dixième génération..... puissent se sentir véritablement des ambassadeurs des deux cultures, des ponts pour la perpétuation de cette utopie de la concorde entre les peuples de France et d’Algérie ? Pour nous, l’Union méditerranéenne, déjà torpillée par les autres pays européens qui ne veulent pas d’un Barcelone bis, est vouée à l’échec parce que la dimension politique est évacuée au profit de la dimension marchande. De plus, nous croyons à tort qu’au nom de l’histoire, le tumulte des relations entre l’Algérie et la France ne saurait passer par profits et pertes. Encore une fois, nous ne retrouvons pas cette singularité objective faite de sang, de larmes, de douleurs, mais aussi de métissage et d’acculturation dans cette Union méditerranéenne, véritable « Cour des miracles ». La France, en déstructurant l’Algérie, y a substitué ses structures jacobines. Tel ne fut pas le cas dans les autres colonies où le résident général dans le cadre du protectorat n’avait en rien cassé les structures beylicales, en ne « s’occupant » que de l’extérieur. Cette Union méditerranéenne de projets à géométrie variable, s’apparente à une auberge espagnole où on consomme ce qu’on a apporté Laissons le temps à l’avènement de la sagesse, pour qu’enfin la France assume son passé, à l’instar des Etats-Unis, qui ont regardé leur Vietnam dans les yeux et ont assumé. Parlons alors, affaire. Deux grands chantiers peuvent être abordés. Celui de l’éducation de l’enseignement supérieur et de la recherche et celui de l’énergie et de l’environnement. Nous appelons la conscience humaniste de la France, à cette « France mère des arts, des armes et des lois » pour réparer l’injure faite au savoir par l’incendie de la bibliothèque d’Alger qui a vu partir en fumée plus de 600.000 ouvrages. Cela pourrait se faire par la construction d’une grande bibliothèque sur le modèle de la Bibliothèque d’Alexandrie à laquelle avait contribué en son temps la France sous l’ère du président Mitterrand. On trouverait alors en bonne place la mémoire de l’Algérie et les archives de l’Algérie en tant que colonie.

Toujours dans le cadre de l’éducation, la création d’une véritable université et non un ersatz, comme c’est le cas actuellement, permettra de vectorialiser les savoirs d’intérêt commun. Elle aurait non seulement pour vocation l’enseignement et la recherche mais le souci permanent de former des compétences non seulement pour l’Algérie mais aussi pour la France dans un cadre organisé pour éviter les frustrations et les rancoeurs induites par l’émigration choisie qui s’apparente dans les faits à une nouvelle spoliation continuatrice d’un certain servage qu’ont connu les colonisés en donnant leur sang pour la défense et le développement de la France. L’Algérie perd chaque année des milliers de diplômés qui, d’une façon ou d’une autre, s’installent, pour une grande part -acculturation oblige- en France. Ils n’ont rien coûté à la France en termes de formation ; à l’Algérie, ils reviennent en moyenne à 100.000 dollars ! De ce fait, l’Algérie pourrait aider la France par une véritable coopération en mettant à sa disposition, pour un temps, une partie de ses diplômés d’autant que l’introduction du LMD facilitera leur insertion dans le système universitaire et de recherche français.

Un deuxième axe qui nous paraît déterminant et d’actualité est celui de l’énergie. L’Algérie comprend les difficultés de la France dans le domaine de l’énergie. Si elle jouit d’une relative indépendance énergétique (à peine 50%), ce chiffre diminuera inexorablement dans les prochaines années.

Avenir énergique et d’énergie

L’Algérie possède les moyens d’accompagner la France dans sa sécurité énergétique dans le domaine des énergies fossiles, mais aussi et surtout dans le domaine des énergies renouvelables, principalement le solaire. L’Algérie sait que ses ressources fossiles sont limitées, aussi veut-elle développer les autres énergies (renouvelables et nucléaires). Cette dernière énergie doit devenir, le pensons-nous, le trait d’union d’un partenariat énergétique de qualité. L’expertise de la France connue et reconnue dans le domaine nucléaire permettra aux deux pays de s’assurer un avenir énergétique sans convulsion. Ces réflexions peuvent paraître utopiques. Certains y verront avec condescendance, une certaine naïveté, ce n’est pas le cas. La connaissance de l’Autre, l’expérience acquise durant de longues années dans l’enseignement supérieur et une petite connaissance du monde de l’énergie, m’amènent à croire que cette utopie d’une refondation graduelle de nos relations basée sur la « realpolitik » permettra, à n’en point douter, le temps aidant, la confiance revenant, d’écrire, enfin, une histoire commune de cette période commune entre l’Algérie et la France. Comme l’écrit si bien Marcel Proust : « Certains souvenirs sont comme des amis communs, ils savent faire des réconciliations. » L’Algérie et la France peuvent-elles inaugurer une nouvelle vision basée sur le savoir et la connaissance de l’Autre ? La sécurité mutuelle ne peut venir que de la compréhension mutuelle, c’est là tout le défi pour les hommes de bonne volonté. Nous pourrons, alors, nous regarder, en citoyens du monde, qui partageons, dans ce monde agité, le même souci de coexistence pacifique, dans une région qui a grand besoin de stabilité. Quel plus grand défi que celui de faire émerger des passeurs de mots, des forgerons de la fraternité entre les cultures, pour enfin, nous convaincre que nous sommes issus de la même lueur d’humanité qui a émergé d’une Eve qui a vu le jour il y a quelques millions d’années dans la Corne de l’Afrique !

Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger
Ecole d’Ingénieurs Toulouse

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Notes

[1Florence Beaugé, Amir Akef. « L’Algérie prépare sans enthousiasme la prochaine visite de Nicolas Sarkozy ». Le Monde du 27/11/2007.

[2Chems Eddine Chitour : « André Madouze : Le sacerdoce d’un Juste ». Le Quotidien d’Oran du 14 juin 2006.

[3Chems Eddine Chitour : De la traite au traité : Histoire d’une utopie. Ed. Casbah.oct. 2007.

[4Florence Beaugé, Amir Akef. « L’Algérie prépare sans enthousiasme la prochaine visite de Nicolas Sarkozy ». Le Monde du 27/11/2007.

[5Chems Eddine Chitour : « André Madouze : Le sacerdoce d’un Juste ». Le Quotidien d’Oran du 14 juin 2006.

[6Chems Eddine Chitour : De la traite au traité : Histoire d’une utopie. Ed. Casbah.oct. 2007.

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