Une tribune pour les luttes

Conférence de Lisbonne, conférence de Berlin : Mêmes objectifs

L’errance de l’Afrique continue

Article mis en ligne le dimanche 23 décembre 2007

« Votre rôle essentiel est de faciliter leur tâche aux administratifs et aux industriels. C’est dire donc que vous interpréterez l’Evangile d’une façon qui serve à mieux protéger nos intérêts dans cette partie du monde. » (Léopold II, roi des Belges s’adressant aux missionnaires allant au Congo)

Européens et Africains étaient réunis, samedi 8 décembre 2007, à Lisbonne, lors d’un sommet pour consacrer une nouvelle relation, "d’égal à égal",dit-on hypocritement, une motivation commune qui n’a cependant pas éclipsé plusieurs sujets de contentieux comme les négociations commerciales et le passif colonial. Pour M.Sòcrates : « Les relations entre les continents ont souffert, il n’y a plus de temps à perdre ». Ce « sommet entre égaux », selon ses mots, doit s’achever dimanche sur la signature d’un accord de partenariat stratégique entre les deux continents, un accord crucial pour l’Europe, dont la place de partenaire économique privilégié de l’Afrique est contestée depuis peu par la Chine et ses gros investissements. « L’Europe a besoin de l’Afrique autant que l’Afrique a besoin de l’Europe », a déclaré à l’ouverture du sommet le président ghanéen John Kufuor, qui assure la présidence tournante de l’Union africaine (UA). « C’est un sommet entre égaux, nous sommes tous égaux ici », a assuré le Premier ministre portugais José Socrates, hôte de ce 2e Sommet UE-Afrique qui rassemble près de 70 chefs d’Etat et de gouvernement. « Il y a sept ans que s’est tenu le sommet du Caire. Ces sept années durant lesquelles rien ne s’est produit de significatif, ont porté préjudice à l’essor de notre coopération », a-t-il ajouté.(1)

Les 3 « C »

A Lisbonne, Européens et Africains tentent de faire oublier le retard accumulé par le Sommet qui ne se réunit que sept ans après la rencontre du Caire. L’Europe veut accorder un intérêt particulier à l’Afrique à l’heure où la Chine et la Corée du Sud mettent le paquet sur le continent noir. M.Barroso souligne que « l’aide au développement c’est bien, la coopération et le dialogue politique c’est encore mieux ». « Nous devons parler de tout. Les sujets sur lesquels nous avons facilement un accord » mais aussi « la situation au Darfour, les accords de partenariat économique, les droits de l’Homme et la gouvernance », a estimé le commissaire européen au Développement, Louis Michel.

A cet égard, les sujets sensibles ont été d’emblée évoqués lors de la cérémonie d’ouverture par M.Kufuor et le président de la Commission de l’UA, Alpha Oumar Konaré. Si un demi-siècle après la décolonisation, l’Europe se tourne résolument vers l’avenir de sa relation avec l’Afrique, où son influence historique est de plus en plus concurrencée par la Chine, les Africains ne veulent passer par pertes et profits ce pan de leur histoire. « Exigence de devoir de mémoire vis-à-vis de la traite négrière, de la colonisation, de l’apartheid, du génocide rwandais : non pas pour polémiquer, non pas pour un quelconque chantage ou repentance dans un sens d’humiliation mais pour ouvrir, en toute responsabilité et en toute conscience, les voies de l’avenir », a déclaré M.Konaré. « Durant 500 ans, les relations entre nos continents n’ont pas été une relation heureuse », a lancé M.Kufuor, ajoutant : « Ce sommet est important pour corriger cette injustice de l’Histoire ». Le dirigeant libyen Mouamar El Gueddafi avait ouvert les hostilités en exigeant des « compensations pour la période coloniale » lors de laquelle les richesses de l’Afrique avaient été « spoliées ». « Les colonisateurs ont déjà payé des sommes considérables pendant des décennies (...) On n’a pas de leçon à recevoir de ce point de vue », lui a répondu, samedi, Louis Michel.

Pour répondre à monsieur Louis Michel, nous allons lui rafraichir la mémoire avec un texte concernant ce solde de tout compte qu’il oppose à toute velléité de justice. On sait que les trois C « Christianisation, Commerce, Colonisation » ont permis pendant plus de 500 ans à l’Europe d’asservir le continent africain. Le roi des Belges ira jusqu’à conseiller les missionnaires sur la façon de traiter les fidèles noirs. Avec un rare cynisme, le roi des Belges utilise le spirituel à des fins bassement commerciales. Ecoutons son discours, véritable morceau d’anthologie, plus explicite que tous les écrits sur cette période noire de l’Europe : « Révérends, pères et chers compatriotes, la tâche qui vous est confiée est très délicate à remplir et demande beaucoup de tact. Prêtres, vous allez certes pour l’évangélisation, mais cette évangélisation doit s’inspirer avant tout des intérêts de la Belgique. Le but principal de votre mission au Congo n’est donc point d’apprendre aux nègres à connaître Dieu, car ils le connaissent déjà. Votre rôle essentiel est de faciliter leur tâche aux administratifs et aux industriels. C’est dire donc que vous interpréterez l’Evangile d’une façon qui serve à mieux protéger nos intérêts dans cette partie du monde. Pour ce faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages des richesses dont regorgent leurs sol et sous-sol, pour éviter qu’ils s’y intéressent, qu’ils ne nous fassent pas la concurrence meurtrière et rêvent un jour de nous déloger. Votre connaissance de l’Evangile vous permettra de trouver facilement des textes recommandant aux fidèles d’aimer la pauvreté, tel par exemple "Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux et il est difficile au riche d’entrer au ciel". Vous ferez tout pour que les nègres aient peur de s’enrichir pour mériter le ciel. Evitez de développer l’esprit critique dans vos écoles. Apprenez aux élèves à croire et non à raisonner...Evangélisez les nègres à la mode des Africains, qu’ils restent toujours soumis aux colonialistes blancs. Qu’ils ne se révoltent jamais contre les injustices que ceux-ci leur feront subir. Faites-leur méditer chaque jour "Heureux ceux qui pleurent, le royaume des cieux est à eux." Chantez chaque jour qu’il est impossible au riche d’entrer au ciel. Faites-leur payer une taxe chaque semaine à la messe du dimanche. Utilisez cet argent prétendument destiné aux pauvres et transférez ainsi vos missions à des centres commerciaux florissants. Instituez pour eux un système de confession qui fera de vous de bons détectives pour déterminer, auprès des autorités investies du pouvoir de décision, tout Noir qui a une prise de conscience. »(2).

Si ce discours s’avère être véridique, il résume, à lui seul, toute la philosophie de la colonisation, le mythe de la race blanche européenne supérieure et naturellement la suprématie instrumentalisée du christianisme sur les autres croyances. Le roi des Belges ne fait que suivre, en définitive, ce que recommandait Bossuet aux esclaves, « l’obéissance aux maîtres blancs car telle est la volonté divine... » La Conférence de Lisbonne ressemble étrangement à la Conférence de Berlin. Cette dernière a eu lieu du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, à l’initiative de Bismarck, entre les principaux États européens afin de désamorcer les conflits entre plusieurs pays colonisateurs concernant la conquête de l’Afrique. Souvent présentée comme un « partage de l’Afrique » entre les puissances colonisatrices, elle a établi une réglementation en matière de prise de possession du continent africain. Dans l’acte général, conclu « au nom du Dieu Tout-Puissant », les signataires, puissances européennes, Empire ottoman, États-Unis d’Amérique, se disent « préoccupés [...] des moyens d’accroître le bien-être moral et matériel des populations indigènes ».
L’acte proclamé le 23 février 1885, établit les points suivants : toute puissance européenne installée sur la côte peut étendre sa domination vers l’intérieur jusqu’à rencontrer une sphère d’influence voisine. il ne peut y avoir annexion que par l’occupation effective du terrain et les traités conclus avec les populations indigènes doivent être notifiés aux autres nations colonisatrices : liberté de navigation sur les fleuves Niger et Congo, et liberté de commerce dans le bassin du Congo. reconnaissance de l’Etat indépendant du Congo, territoire appartenant en propre au roi Léopold II de Belgique (et qui deviendra une colonie belge en 1908). La France obtient la reconnaissance de son autorité sur la rive droite du Congo et de l’Oubangui.

Analysons en pratique le pourquoi de cette sollicitude, voire de cette agitation de l’Europe en direction de l’Afrique 7 ans après Charm El Cheikh dont les espoirs suscités à l’époque n’ont pas dépassé les dunes de sable. D’où peut venir la sollicitude pour un continent considéré comme ayant définitivement échoué ? Est-ce une soudaine philanthropie ? On en doute quand sait que l’APD est marginale. Personne à Lisbonne ne fait la moindre allusion à la dette des pays africains qui, pour certains, ont réduit leur budget de l’éducation et de la santé pour rembourser un service de la dette d’une dette, qui est toujours là. A quoi sert alors le 0,7% du PIB des pays riches tant promis et qui dans les faits n’atteint pas les 0,2%. Le son de cloche est le même pour João Marques dos Santos, chroniqueur du Correio de Manhâ qui dénonce la lâcheté des Européens : « Pourquoi tout ce folklore ? Discuter de l’Afrique et de ses relations avec l’Europe devrait nécessairement passer par la discussion des grands problèmes des Africains. La faim. Le sida. La tuberculose. La malaria et toutes les autres maladies non mortelles, mais qui, en Afrique, continuent à tuer. L’analphabétisme. L’esclavage d’hommes, de femmes et d’enfants. L’espérance de vie scandaleusement faible. La cleptocratie florissante, en particulier dans les pays producteurs de pétrole. La corruption. Mais non. Ce dont on va discuter, c’est l’accès aux matières premières. L’investissement étranger. Et comment chacune des parties peut s’enrichir sur le dos de l’autre. [...] Les Européens veulent uniquement sauver ce qu’il reste de leurs intérêts économiques en Afrique. [...] Ceux qui voudront parler des drames de l’Afrique pourront en parler. Mais à voix basse et dans les couloirs. Comme des conspirateurs honteux. »(3).

Pourquoi l’Afrique est-elle à ce degré de mal- développement ? La réponse sans appel nous est donnée par le présidant Sarkozy. Le 26 juillet 2007, à Dakar (Sénégal),il clamait à la face de la jeunesse africaine :« le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire (...). Jamais il ne s’élance vers l’avenir (...). Dans cet univers où la nature commande tout (...), il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. »
Avec habileté, le président Sarkozy justifie son refus de repentance. Pour lui : « Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail. Il a pris mais je veux dire avec respect, qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs ».
« Il est vrai, comme l’écrit, Prao Yao, que la colonisation a permis à l’Europe de satisfaire ses besoins en matières premières et de trouver des marchés et des espaces d’investissement. L’Afrique devenait ainsi un réservoir de matières premières et un déversoir de produits manufacturés. L’heure est venue de repenser l’Afrique autrement qu’avec des rapports condescendants....C’est la colonisation qui a désarticulé et retardé notre développement. Nul ne peut contester que l’Afrique a sa part de responsabilité dans son retard toutefois, les Occidentaux n’ont pas de leçon à donner aux Africains. Pour Sarkozy, l’Afrique est en retard parce que le paysan africain [.] dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ».

Guerres et putchs

« Il est vrai aussi, que les conflits constituent une entrave importante au développement socio-économique des pays africains." Selon les spécialistes, l’Afrique a connu depuis 1945 environ 80 conflits et 53 coups d’Etat depuis 1952 ; au nombre des causes, il convient de noter que la décolonisation et la balkanisation de l’Afrique n’ont engendré que des micro-Etats, des États artificiels, sans cohésion, sans viabilité. En imposant des présidents corrompus au pouvoir, ces derniers qui n’ont de cesse de piller les ressources financières de l’Afrique au profit de comptes occultes et biens immobiliers somptueux, la France ne peut se placer en donneuse de leçon. Ne sait-il pas qu’Elf et le nouveau groupe TotalFinaElf tirent respectivement environ 70% et 40% de sa production sur le continent africain ?...Ses accointances avec M.Sassou Nguesso, le dictateur congolais inquiètent. Ainsi la justice américaine donnait raison aux fonds d’investissement qui démontraient l’ampleur des détournements opérés par le régime Sassou sur les revenus pétroliers : environ 20% du budget partis se cacher, avec la complicité de banques et d’entreprises françaises, dans les circuits opaques de la finance mondiale. L’Afrique doit aujourd’hui prouver son existence en marchant et non en regardant marcher, en se réappropriant de façon péremptoire son système de production, aux mains des nébuleuses occidentales. »

En définitive, qu’y a-t-il de changé près de 122 ans plus tard entre la Conférence de Berlin et la Conférence de Lisbonne dans laquelle on retrouve pratiquement les mêmes ténors ? Rien, Tragiquement rien ! La France n’a pas besoin économiquement de l’Afrique, martelait à tort le président Sarkozy. Tout le monde a besoin de l’Afrique ! L’Europe se réveille car, la Chine a fait main basse intelligemment sur les ressources. Les Etats-Unis s’intéressent à l’Afrique car en plus du pétrole, ils veulent installer à demeure un commandement pour mieux contrôler les richesses. L’Afrique ne peut se développer que si la démocratie s’installe. Pour cela, le meilleur service qui puisse être rendu aux Africains, c’est que l’Occident ne conforte pas les despotes installés ad vitam aeternam, au grand désespoir de leur jeunesse en panne d’espérance..

Le développement de l’Afrique passe inéluctablement par la démocratie. Les élites africaines profondément divisées entre celles qui sont devenues intellectuellement organiques au sens d’Antonio Gramsci et les ""autres", celles qui croient en l’utopie d’une démocratie immanente, ne sont pas confortées par cet Occident plus hypocrite que jamais et qui ne pense qu’à reconquérir son pré-carré africain comme au bon temps des colonies.

Quand l’Afrique s’éveillera, le monde occidental qui a bâti sa richesse, sa puissance et son arrogance sur le sang la sueur et les larmes de ces peuples harassés, comprendra qu’il est temps, enfin, de se départir de sa suffisance. Il traitera alors l’Afrique avec une égale dignité et attendra d’elle qu’elle prenne toute sa place dans le concert des nations.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Ecole d’Ingénieurs Toulouse

1.Amélie Bottolier-Depois : A Lisbonne, Europe et Afrique veulent parler d’égal à égal, même des sujets qui fâchent - AFP-8 décembre 2007.

2.2.Discours accablant du roi des Belges, Leopold II en 1883, Afric-Nature, n°005. Journal camerounais, in Le réformateur chrétien n°004, page 11, oct. 1994

3.João Marques dos Santos. Europe-Afrique Un sommet inutile ?
Courrier international-7 déc. 2007.

4.Prao Yao Quand Sarkozy déclare la guerre à l’Afrique : www.mlan.fr vendredi 14 septembre 2007.

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1 Message

  • Le 11 mars 2008 à 19:30, par Jean-Yves

    Je suis professeur de Sociologie à l’Université Cheickh Anta Diop de Dakar, Faculté des lettres, Dpt de Sociologie. Je prépare une publication à sortir le 23 mars prochain au sujet des réactions à Dakar même au discours de M. Sarkozy. Je voudrais avoir l’autorisation de publier l’article du Pr. Chems CHitour.Merci.

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