Une tribune pour les luttes

Irak An VI : La seconde mort des Irakiens dans les médias occidentaux

Pr. C.E. Chitour

Article mis en ligne le dimanche 30 mars 2008

« Quand on tue une personne, on est un criminel, quand on massacre des milliers, c´est de la statistique. »
Staline

Le nombre de militaires américains tués depuis le début de la guerre en Irak a atteint, dimanche 23 mars, le seuil symbolique des 4000 morts. Le total des pertes de la coalition menée par les Etats-Unis s´élève désormais à 4308 morts, dont 4000 Américains, 175 soldats britanniques et 133 membres d´autres contingents, indique www.icasualties.org Plus de 29.314 Américains ont été blessés depuis le début de la guerre, dont un tiers resteront mutilés et infirmes. 40% des morts sont dues à des attentats, le plus souvent l´explosion d´engins piégés au passage des patrouilles à pied et des véhicules, d´après le décompte de ce site.

Naturellement, personne n´a parlé des victimes irakiennes. Nous allons tenter d´y voir clair en rapportant les faits. Tout d´abord, il ne faut pas croire qu´il n´y a que les troupes de la coalition en Irak. La guerre a été aussi privatisée. Stéphanie Leroy qui a enquêté sur place écrit : "L´activité des Private military firms, comme on les appelle aux États-Unis, ou "sociétés militaires privées" (SMP) en français, a le vent en poupe. Ces firmes sous contrat du ministère de la Défense américain emploient aujourd´hui 180.000 hommes et femmes en Irak, soit plus que l´armée américaine régulière et ses 160.000 soldats déployés en territoire irakien, selon des chiffres obtenus auprès du département d´Etat américain et du Pentagone..Que sait-on de cette nouvelle industrie militaire, qui génère des milliards de dollars de revenus aux frais du contribuable américain, mais qui échappe presque totalement au contrôle démocratique ? Aux États-Unis, un débat est en cours parmi les experts militaires et au Congrès autour de ce que certains appellent une " armée de l´ombre ", voire " la garde prétorienne " de l´administration Bush. Il existe environ 180 SMP en Irak, de la petite société, qui fournit des équipes de commandos spécialisés dans la contre-insurrection, aux grandes entreprises qui gèrent les chaînes d´approvisionnement militaire. Selon des chiffres du gouvernement, ces sociétés emploient actuellement 21.000 Américains, 118.000 Irakiens et 43.000 employés d´autres nationalités, dont notamment des Chiliens, des Colombiens, des Philippins, des Népalais et des Bosniaques. Selon sa formation, un agent privé des SMP gagne deux à dix fois plus qu´un soldat régulier. L´échelle des salaires varie aussi selon leur origine : en Irak, un ancien béret vert américain peut gagner jusqu´à 1000 dollars (800 euros) par jour là où un ancien gurkha népalais fera 1000 dollars par mois. 770 sous-traitants civils ont perdu la vie en Irak, et 7761 ont été blessés, 3631 soldats américains sont morts depuis le début de la guerre en 2003. Selon le ministère irakien de la Santé, 128.000 civils sont morts depuis le début du conflit. Une étude récente évalue à 655.000 le nombre de victimes civiles [1].

S´agissant maintenant des victimes sans visage, sans nombre et, ignorées délibérément par les médias occidentaux au point de parler d´une deuxième mort symbolique, les "statistiques" diffèrent selon la source. On l´aura compris, le nombre de victimes innocentes de femmes, d´enfants, de vieillards sera minimisé pour l´administration américaine. Il sera différent et de loin pour les autres enquêtes. Dans un article intitulé "Quel est le vrai taux de mortalité en Irak ?", publié mercredi 19 mars, Le Guardian explique pourquoi Washington entretient le plus grand flou autour de cette question. Le quotidien rappelle que pendant la guerre du Vietnam, le décompte quotidien des victimes vietcongs était censé convaincre le peuple américain que la victoire était proche. Mais le Body Count a surtout eu pour effet d´écoeurer l´opinion publique et de donner des arguments supplémentaires aux pacifistes. Pour Michael Schwartz, professeur de sociologie à l´université d´État de New York, les chiffres sont autres. Ecoutons le : "Cinq ans après le début de l´opération "Iraqi Freedom" ("Liberté de l´Irak"), nul ne connaît le nombre de civils irakiens ayant trouvé la mort de façon violente. Les Etats-Unis recensent le nombre de disparus dans leurs propres rangs, qui approche désormais les 4000, mais celui des victimes irakiennes continue de faire l´objet d´estimations contradictoires. Selon les études, entre 100.000 et 1,2 million d´Irakiens auraient trouvé la mort depuis mars 2003."
L´intervention en Irak a été gérée tout autrement. "Le ministère irakien de la Santé a tout d´abord essayé de tenir un bilan fondé sur les chiffres de la morgue, mais il a vite arrêté de publier ses statistiques sous la pression du gouvernement soutenu par les Américains", rapporte ainsi le journal.
Depuis, la bataille des chiffres fait rage. Un groupe de recherche britannique indépendant, l´Iraq Body Count (IBC), recense tous les décès rapportés par les médias, ainsi que les statistiques des hôpitaux. Ses extrapolations à l´échelle du pays sont comprises entre 100.000 et plus d´un million de morts. Les enquêtes de l´IBC suggèrent, d´une part, que les Américains ont tué quatre fois plus de civils durant les deux premières années de la guerre que les insurgés et ce, alors que les médias se sont exclusivement intéressés aux attentats suicides. D´autre part, une étude scientifique réalisée avec les derniers outils statistiques de pointe a été publiée le 12 octobre 2006 dans Le Lancet, (la publication médicale britannique la plus réputée). L´étude concluait que – à la date de l´an passé – 600.000 irakiens étaient morts de mort violente, directement attribuable aux opérations militaires en Irak. Répartis sur les 39 premiers mois de la guerre en Irak, cela équivaut à une moyenne d´environ 15.000 morts par mois... Mais le pire n´était pas encore atteint ; le taux de mortalité violente était alors en pleine augmentation, et pendant la première moitié de 2006 la moyenne mensuelle est passée à 30.000 morts, une moyenne qui a, fort probablement, encore augmenté, étant donné les violents combats qui accompagnent l´actuel renforcement militaire états-unien en Irak .

Le professeur Michael Schwartz pointe du doigt la mauvaise foi des médias partisans d´un seul son de cloche : "Malgré ce consensus des experts, les démentis officiels ont eu un impact certain sur l´opinion publique, et les rares articles de presse qui mentionnent l´étude du Lancet, l´accompagnent systématiquement des propos officiels désobligeants. Ainsi, sur le site Web de la BBC, l´étude du Lancet était mentionnée sous le titre "Forte augmentation du nombre de tués en Irak" mais le reste de l´article citait longuement la déclaration du président Bush rejetant l´étude, sous prétexte que "la méthodologie employée est discréditée par la plupart des scientifiques". Des chercheurs réputés ont validé l´étude du Lancet sans, quasiment, aucune critique. Juan Cole, un des principaux experts états-uniens sur le Moyen-Orient, résuma la conclusion de l´étude de manière abrupte mais correcte : "La mésaventure US en Irak a tué [en un peu plus que trois ans] deux fois plus de civils que le nombre de personnes assassinées par Saddam en 25 ans". Voilà ce que la démocratie "aéroportée" a apporté aux Irakiens.

"Même si nous nous arrêtons, poursuit le professeur Michael Schwartz, au chiffre officiel et confirmé de 180.000 Irakiens tués par les opérations militaires des troupes d´occupation U.S. et alliées depuis le début de l´occupation, nous arrivons à une moyenne de plus de 5000 morts par mois. Et nous devons garder à l´esprit que le taux de mortalité violente en 2006 était deux fois plus élevé que le taux moyen, ceci signifiant que la moyenne des tués par les forces US en 2006 était d´environ 10.000 morts par mois - soit à peu près 300 Irakiens par jour, dimanche compris. Ces chiffres paraissent totalement improbables à la majorité des États-uniens. Si l´armée US tuait 300 Irakiens chaque jour, cela ferait la "une" des journaux, n´est-ce pas ? Et pourtant, la presse tant imprimée qu´électronique ne nous dit jamais que les soldats U.S. tuent tous ces gens. L´occupation US de l´Irak tue-t-elle 10.000 civils par mois ou beaucoup plus encore ?" [2]

Faisant le bilan de la situation actuelle en Irak, Thierry Meyssan, analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire écrit : "... Malheureusement, il ne s´agit aucunement d’un bilan politique, uniquement d´un prolongement de la campagne électorale états-unienne visant à répondre à la question du jour : faut-il ou non retirer les GI´s ? Deux arguments cyniques s´opposent. D´un côté les Républicains ressassent que "l´escalade (kurde), ça marche !", c´est-à-dire qu´ils finiront bien par écraser cette rébellion et par dominer ce pays. De l´autre, les démocrates brandissent le dernier livre de Joseph Stiglitz, La Guerre de trois mille milliards de dollars, pour réclamer du beurre plutôt que des canons. Aucun des deux camps n´offre la moindre perspective, ni pour la région que les États-Unis ont dévasté, ni pour leur Empire au bord du vide. On ne peut comprendre la guerre en Irak si l´on ignore -ou feint d´ignorer- d´une part les intérêts économiques en jeu, les plans sionistes d´autre part, et la coalition de ces deux forces. Le bilan de la guerre pour les Arabes, ce sont des souffrances et des destructions : 1 million de morts et 4,5 millions de déplacés et réfugiés ; des dizaines de milliers d´hommes, de femmes et d´enfants détenus sans jugement dans des prisons US ou irakiennes ; des régions entières irradiées et polluées jusqu´à en devenir inhabitables ; les vestiges des plus anciennes civilisations urbaines pillés, rasés, voire ensevelis sous l´asphalte. Pour les Occidentaux, le bilan c´est le renversement des démocraties par le mensonge et l´obscurantisme, le retour des crimes coloniaux et de la barbarie, la transformation complète de l´économie des États-Unis en économie de guerre. Que va-t-il se passer maintenant ? La démission de l´amiral William Fallon a exacerbé le conflit entre les officiers supérieurs états-uniens. D´un côté, le général David Petraeus se félicite des résultats de sa stratégie. L´augmentation du nombre d´hommes sur le terrain a correspondu à la diminution des violences. Il exige donc le maintien d´au moins 140.000 GI´s en Irak. De l´autre, le général Mike Mullen, inquiet du surdéploiement et de l´épuisement de ses troupes, cherche par tous les moyens à les retirer pour éviter une rupture logistique imminente, suivie d´une défaite prévisible. L´objectif actuel principal de la Maison-Blanche, c´est, en premier lieu, l´adoption par le Parlement irakien et la ratification par son gouvernement d´une loi donnant licence aux compagnies pétrolières US d´exploiter les ressources du pays à des conditions léonines, puis la signature et la ratification d´un accord de sécurité irako-US autorisant des bases militaires états-uniennes extra-territorialisées pour les siècles à venir" [3].

Il nous faut enfin, signaler le coût de cette guerre : le prix Nobel d´économie, Joseph Stiglitz, parle de trois mille milliards de dollars. Initialement dimensionnée à 50 milliards de dollars, elle est déclarée à 600 milliards de dollars. Le Service de Recherche du Congrès, une agence bipartisane, estime le coût moyen de la guerre d´Irak à 10 milliards par mois. C´est-à-dire 333 millions par jour, 14 millions par heure, soit 3850 dollars par seconde. Les quatre millions de réfugiés irakiens, pour moitié émigrés, pour moitié déplacés en Irak, bénéficient d´une assistance on ne peut plus modeste de la part des USA. "46 millions de dollars en 2006 et 200 millions en 2007" [4].

Quelle est en définitive la position des futurs locataires potentiels de la Maison-Blanche ? L´approche du cinquième anniversaire de l´invasion de l´Irak, le 20 mars, a donné lieu à de vifs échanges entre les trois candidats à la présidentielle, révélant ainsi leurs profonds désaccords sur le sujet. Des trois, la sénatrice de New York, Hillary Clinton, s´est montrée la plus agressive. Dans son discours, Hillary Clinton a réaffirmé son engagement de commencer à rappeler les troupes américaines d´Irak dans les soixante jours suivant son arrivée à la Maison-Blanche. De son côté, John McCain, fervent partisan de la guerre et favorable à l´envoi de renforts supplémentaires, pour lui la solution préconisée par Hillary Clinton serait une victoire assurée pour Al Qaïda. Barack Obama, sénateur de l´Illinois, a rappelé qu´il s´était prononcé contre dès le début, une différence qui l´a bien servi pour remporter certaines primaires. Si l´Irak cède légèrement le pas dans la conscience collective américaine grâce à la baisse du nombre de victimes et aux inquiétudes croissantes autour de l´économie, la guerre n´en reste pas moins un sujet politiquement déterminant pour les deux parties. L´Irak leur servira à tester leurs argumentaires sur la sécurité nationale, et les commentaires de lundi dernier ne sont qu´un aperçu du débat de l´automne prochain" [5].

La guerre en Irak est une tragédie, le peuple irakien, fier d´une civilisation qui a connu l´enfance de l´humanité, ne se résigne pas à mourir. Il ne peut compter sur les dirigeants arabes. Aucun dirigeant arabe n´a témoigné à ce triste anniversaire de la compassion, tétanisés qu´ils sont par la terreur de déplaire à l´Occident. Ils tentent péniblement de préparer le Sommet de Damas dont on connaît le rayon d´action. Ce qui compte pour eux, c´est de donner l´illusion factice d´une unité de façade qui ne trompe personne et surtout pas les Occidentaux qui les considèrent comme quantité négligeable. Le jour où, par miracle, on verra une université arabe classée dans les 1000 premières, on appréciera à juste titre l´immense effort fait pour passer de la dernière place (6000) aux universités les mieux classées. Ce jour-là, les Arabes seront pris au sérieux, ils relèveront la tête et prouveront au monde, à l´instar de la réussite scientifique et technique de la Chine, qu´ils doivent compter avec eux. Ils renoueront à non point douter avec "l’esprit de l’Andalousie" qui a vu les "religions du Livre" s’épanouir et s’acculturer mutuellement. Il n’y a que les utopies qui ont des chances de voir le jour .

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique Alger

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Notes

[1Stéphanie Fontenoy En Irak, la guerre de l´ombre des "sous-traitants", La Croix 27/07/2007.

[2Michael Schwartz http://www.voltairenet.org/article149839.html Mardi 10 Juillet 2007.

[3Thierry Meyssan Bilan et perspectives en Irak. Réseau Voltaire. 21 mars 2008.

[4Irak : 3850 dollars par seconde http://contreinfo.info/ Samedi 22 Septembre 2007.

[5Adam Nagourney : Sur l´Irak, Hillary, McCain et Obama se renvoient la balle. The New York Times 18 mars 2008.

[6Stéphanie Fontenoy En Irak, la guerre de l´ombre des "sous-traitants", La Croix 27/07/2007.

[7Michael Schwartz http://www.voltairenet.org/article149839.html Mardi 10 Juillet 2007.

[8Thierry Meyssan Bilan et perspectives en Irak. Réseau Voltaire. 21 mars 2008.

[9Irak : 3850 dollars par seconde http://contreinfo.info/ Samedi 22 Septembre 2007.

[10Adam Nagourney : Sur l´Irak, Hillary, McCain et Obama se renvoient la balle. The New York Times 18 mars 2008.

2 Messages

  • Le 11 avril 2008 à 18:19, par

    La dernière étude en date, menée pendant l’été 2007 par l’institut de sondage britannique Opinion Research Business (ORB), confirme l’ampleur du taux de mortalité en Irak . Selon l’institut, 16 % des Irakiens interrogés affirment avoir perdu un membre de leur famille de façon violente depuis 2003, 5 % déplorant deux décès. Plus d’un million de civils, sur une population légèrement supérieure à 26 millions d’habitants, auraient ainsi trouvé la mort en quatre ans.C’est quand même pas mal pour des gens qui n’ont rien fait (armes de destructions massives introuvables) et qu’on voulait aider !!! A partir de quel moment parle-t-on de génocide quand le responsable c’est les Etats-Unis ?

  • Le 11 avril 2008 à 19:51, par Professeur Chems Eddine Chitour

    Pour répondre au lecteur qui s’interroge sur la "norme" à partir de laquelle on parle de génocide s’agissant des Etat Unis. Je suis tenté de dire que cette norme est à "géométrie variable". les puissants de ce monde ,seuls détenteurs auto-proclamés du monopole du sens, décident en fonction des circonstances des protagonistes , de la puissance visible ou invisible de chacun de la capacité de nuisance d’imposer une échelle , qui on l’aura compris , n’aura plus cours quand d’autres paramètres surévalués ou sous évalués entrent en jeu.
    Prof.C.E. Chitour

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