Une tribune pour les luttes

Souvenirs de mai 68 à Aix en Provence .

Richard Ruffel

Article mis en ligne le samedi 31 mai 2008

J’ai incorporé dans un livre de témoignage "Le bonheur des amers, 35 ans au coeur des luttes ouvrières et populaires" achevé en 2002 la court récit suivant intitulé "Mai 68 : le début de la ligne claire".

A la relecture, il me parait bien trop égocentré, mais hormis ce défaut, il rappelle les faits marquants du mouvement étudiant à Aix en Provence entre 1967 et 1969, et traduit maladroitement un tout petit peu l’ambiance de cette époque dans une petite ville non industrialisée de province.

Cette période a constitué un formidable tremplin pour moi comme pour tous ceux et celles que j’ai connu(e)s de près, vers une trajectoire révoltée rectiligne qui m’amène à m’investir par exemple aujourd’hui dans les combats du Réseau Education Sans Frontières.

On peut trouver Le bonheur des amers, 35 ans au coeur des luttes ouvrières et populaires (moins les photos et documents annexes pour le moment) sur

http://68arden.free.fr/

Mai 68 : le début de la ligne claire

Inscrit en novembre 1964 à la Fac de Droit et à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix en Provence, j’ai eu la chance de participer au plus grand mouvement de masse étudiant de notre histoire, immédiatement avant, pendant et juste après Mai 68.

° La bataille pour la mixité en milieu étudiant (hiver 67-68).

La remise en cause de l’idéologie puritano-patriarcale, consensuellement imposée par les instruments de pouvoir(des gaullistes aux communistes en passant par les structures parentales), par l’Internationale Situationniste (auteur notamment du pamphlet intitulé De la misère sexuelle en milieu étudiant) s’est concrétisé par l’initiative des arnacho-situationnistes de Nantes qui ont enclenché une rébellion contre les interdits sociaux dans les Cités Universitaires.
Les résidences universitaires de filles étaient régies par des règlements quasiment conventuels (contrôle des entrées et sorties, couvre-feu avant minuit, interdiction d’accès aux garçons, même dans les salles communes de détente.
Après Nantes, beaucoup d’autres villes universitaires, à l’initiative d’Associations de Résidents en cités Universitaires (ARCU), ont vécu des prises d’assaut/ occupations des Cités de filles, sur une longue durée et sous la menace d’interventions policières.

C’était la première action de masse (illégale en outre) à laquelle je me trouvais mêlé en position de co-responsable de surcroît, puisque faisant partie de l’organisation très majoritairement élue par les étudiants habitant la Cité Universitaire de garçons d’Aix qui avait décidé de s’associer à cette bagarre.
(Au bout de trois ans je connaissais plusieurs milliers d’étudiants(es) et tout particulièrement ceux, très éloignés de leur famille et généralement pas très aisés, qui avaient droit comme moi à une chambre en Cité Universitaire, ce qui avait amené les deux associations de "résidents" en Cité Universitaire, l’une de "droite", l’autre de "gauche" à me demander successivement de participer aux listes qu’elles présentaient aux élections à la rentrée de 1967. Naïvement, car élevé dans un environnement social et familial pour le moins non progressiste, après hésitations, je me suis retrouvé sur la liste "de gauche" sans savoir ce que cette expression voulait vraiment dire, au feeling et parce que s’y trouvaient mes meilleurs copains, moins "innocents " politiquement que moi...)
C’est là que j’ai pu acquérir pour la première fois, une grande confiance dans l’esprit de responsabilité et d’initiative des foules en mouvement vers les objectifs de libération sociale.
Contrairement à mes angoisses de l’époque, aucun geste malencontreux ne s’est produit, aucune "bavure" n’a pu nous être opposée, et cette action s’est soldée par une victoire acquise sans une égratignure.

Début encourageant s’il en est !

° Mai 68.

L’agitation de l’hiver 67-68 était retombée (malgré les efforts notamment de la JCR à Aix pour propulser le soutien à la lutte du peuple vietnamien contre l’agression Nord-américaine, pour célébrer la figure de Che Guevara et s’associer au mouvement étudiant allemand SDS mené par Rudi Dutschke.
Le seul moment de tension palpable , vive, aux conséquences durables, avait été provoqué par la "Guerre des six jours" entre Israël et le Pays arabes. De bout en bout des longs couloirs des Cités Universitaires les portes de nos chambres restaient ouvertes, les transistors se répondaient et des discussions vives entre étudiants de toutes nationalités se poursuivaient interminablement. C’était l’irruption fracassante parmi nous de la lutte entre Occident et Tiers-Monde.

Début mai, la seule fébrilité observable était celle provoquée par l’imminence des examens. Nanterre était bien loin d’Aix en Provence…
Il faisait magnifiquement beau. Les Beattles nous berçaient…
La violence des affrontements du 3 mai au Quartier Latin rapportée par les radios périphériques, la brutalité policière s’exerçant sur la fraction parisienne de notre classe d’âge et de situation, a fait l’effet d’un coup de couteau lacérant la photo de famille, d’un coup de crosse sur la tête d’un enfant.

Le lendemain matin nous étions une trentaine d’étudiants en Droit réunis au local de l’UNEF (syndicat étudiant "de gauche") à décider d’intervenir dans tous les amphis pour mettre la Fac en grève. Le temps d’une journée nous y sommes parvenus, avec en prime une dure altercation entre le Recteur et moi (ce qui ne s’était encore jamais produit dans ce milieu très conservateur, réactionnaire, profs et étudiants confondus).

Durant la journée nous avons contacté l’UNEF de la Fac de Lettres, dirigée par l’UEC (Union des Etudiants Communistes) totalement soumise à Aix au P.C.F. A notre grande stupéfaction nous avons découvert que cette UNEF-UEC, ultra-majoritaire en Lettres alors que nous étions infiniment minoritaires en Droit, refusait tout soutien au mouvement étudiant parisien. Nous avons décidé, malgré leur opposition, d’organiser un meeting dans leur Fac en fin d’après-midi. Un grand nombre d’étudiants(es) y ont participé et décidé d’une grève illimitée des cours et l’occupation des locaux.

C’est ainsi qu’on débuté deux mois d’un bouillonnement intellectuel inimaginable aujourd’hui, indicible. Des Assemblées Générales quotidiennes où chacun(e) prenait la parole, à égalité avec les représentants des organisations syndicales ou révolutionnaires, où venaient s’exprimer des lycéens, des ouvriers et autres salariés, où l’imagination côtoyait l’exposé et la résolution de problèmes pratiques, où les utopies s’affrontaient aux discours théoriques, où certains s’ingéniaient à préparer une réforme de l’université pendant que d’autres voulaient "changer la vie" tout de suite et ici. On ne dormait pas, soit pour assurer la défense de l’Université contre l’éventualité d’une prise d’assaut par les anciens de l’O.A.S., membres du S.A.C. et autres, que la rumeur assurait certaine, soit pour dévorer la littérature révolutionnaire (Marx, Mao, Trotsky…), soit pour mettre publiquement en pratique l’union libre.

Cette effervescence débordait régulièrement dans la rue, sans rencontrer la moindre opposition policière, au grand désespoir d’étudiants parisiens qui nous adressaient des appels au secours impliquant que nous attirions, en province au moins une partie des forces de répression déchaînées sur le pavé de la capitale.

L’exaltation étudiante s’était communiquée au reste de la ville, pourtant très bourgeoise. Des discussions insensées s’engageaient entre garçons de café, directeurs de banque, commerçants, éboueurs…, et conduisaient même à des affrontements verbaux entre paroissiens sur le parvis des églises.

La solidarité et la débrouille permettaient que les nécessités de la vie quotidienne soient couvertes (collecte de nourriture dans la campagne avoisinante et redistribution, collectes financières également, organisation des transports malgré le rationnement en essence…). L’auto-organisation de masse résolvait tous les problèmes matériels (dans le cadre de la Fac des équipes de ravitaillement, de préparation des repas, de nettoyage des locaux se sont constituées très rapidement sans attendre qu’une quelconque autorité en prenne la décision.)

Les quelques dizaines d’étudiants en Droit qui participaient au mouvement ont tenté de saboter les examens qui commençaient dans leur fac en diffusant par d’énormes haut-parleurs disposés sur le toit de la Fac de Lettres voisine les corrigés des épreuves en disposant quasiment immédiatement des sujets de composition (communiqués par quelques profs ou quelques étudiants entrés dans les salles d’examen uniquement pour se procurer le sujet des épreuves). Nous avons été 300 (sur les 5000 inscrits) à ne pénétrer dans la Fac de droit, passant entre deux rangées de membres du SAC, costauds à lunettes noires, mêlés aux jeunes du groupe d’extrême-droite "Occident" (dont ont fait partie Alain Madelin et Gérard Longuet devenus ministres plus tard) que pour boycotter ces examens. (Comme nous n’étions pas les plus mauvais, nous avons tous été reçus à la session de rattrapage de septembre ouverte aux recalés de juin.)

Durant toute cette période une joie éclatante l’a disputé à une fraternité fusionnelle quasi amoureuse, à un sentiment de libération inouïe et à l’espoir fou de l’invention d’un nouveau monde.
Les nouvelles qui nous parvenaient de toute la France, puis du monde entier nous assuraient que nous ne constituions pas une minorité, mais bien au contraire que tous les secteurs de la société étaient gagnés par cette fièvre d’espérance. Pendant ce trop court moment nous avons réellement "joui sans entraves".

L’université d’Eté qui a suivi, organisée par les organisations révolutionnaires, mêlant discours théoriques, débats de ciné-club, … a prolongé cette période pour tous ceux qui comme moi, loin de leur famille, étaient restés sur place.

° Mai 68 avait été en outre un cours accéléré de formation politique et un tremplin fantastique pour les espérances de transformation radicale, généreuse du monde.

A la Fac de Droit, la poignée que nous étions restait ultra minoritaire, l’extrême droite ("Occident") très présente et agressive, mais nous étions devenus conquérants. Nous pouvions prendre la parole sans que personne ne bronche dans les amphis, et j’ai été le premier(peut-être le seul d’ailleurs ) à passer les oraux de Maîtrise sans costume et en ayant un badge de Mao agrafé à mon sweat-shirt.
Le mouvement de masse étudiant avait incroyablement accéléré les prises de conscience politique des étudiants, accéléré leur acquisition des éléments théoriques politiques, favorisé l’épanouissement des organisations révolutionnaires.

Après avoir choisi intuitivement, à la rentrée universitaire de 1967, comme sujet de mémoire de fin d’études à Sciences Po la description et l’analyse d’un phénomène "exotique", incompréhensible à l’époque, faisant l’objet de simples "brèves" dans les quotidiens nationaux, le début et l’épanouissement de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine communiste, j’y avais trouvé une solution à mon désespoir existentiel et dès le début de l’année 68 je parcourais les couloirs de la Fac et des Cités universitaires en tentant d’expliquer à tout le monde qu’il fallait suivre cet exemple et construire un parti politique semblable an Parti Communiste chinois.
Je ne savais pas qu’existaient déjà nationalement deux organisations qui prétendaient poursuivre ce but : le PCMLF et l’UJCML. Les étudiants aixois membre du PCMLF avaient une conception bien trop clandestine, bien trop étriquée de l’action de masse pour me révéler leur existence.
J’avais donc adhéré au PSU fin Mai 68.
Ce qui ne m’avait pas empêché d’assister à une réunion organisée à cette époque par un étudiant en Histoire, aixois, adhérent solitaire de l’UJCML qui avait fait appel au groupe marseillais de cette organisation.
J’avais été intéressé et, à la rentrée de septembre 68, je quittai le PSU (en même temps que d’autres faisaient de même pour adhérer à la JCR ou au PCMLF) pour, entraînant une partie de mes copains les plus proches, rejoindre l’UJCML au moment où celle-ci traversait une crise politique profonde et se trouvait de surcroît "interdite" par le Gouvernement.

Nous sommes dès lors intervenus constamment dans les Assemblées Générales étudiantes ; nous avons commencé à établir des contacts avec les ouvriers du bâtiment travaillant dans la banlieue aixoise, effectué du porte à porte dans les cités ouvrières, soutenu une grève sur un chantier, commencé à nous lier avec les lycéens les plus révoltés.

Mais notre principale intervention s’est produite lors du boycott des concours enseignants (CAPES et Agrégation) qui devaient se dérouler à l’intérieur de la Bibliothèque Universitaire, au milieu du campus universitaire. Nous avons été les seuls à envisager sérieusement d’empêcher la tenue de ces concours "bourgeois" et à réfléchir aux moyens de pénétrer dans le bâtiment et de résister à l’intervention policière qui nous paraissait inéluctable. Suivis par les autres organisations révolutionnaires, par une fraction des étudiants, et rejoints par une partie des candidats(tes) à ces concours, nous avons réussi à bloquer le déroulement de la première journée d’épreuves. Le deuxième jour le centre d’examens était transféré dans un lycée-forteresse du centre-ville. Nous avons organisé une manifestation en cette direction qui cette fois a été bloquée par les CRS qui ont occupé le centre-ville jusqu’à la fin des épreuves. Malgré cet échec final, de nouveaux militants se sont intégrés à notre groupe.

Ayant fini mes études pour "solder" mon compte avec ma famille qui m’avait entretenu jusque là, j’ai quitté Aix et la Fac pour entrer en usine à Nantes.

extrait d’un ouvrage autobiographique
Le bonheur des amers ,
une vie militante parmi tellement d’autres
( 2002)

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2 Messages

  • Le 26 mai 2009 à 13:22, par jmd

    J’ai passé moi aussi, comme Richard, ces années à Aix, dans la folle atmosphère de cette université. Je reconnais bien dans certains épisodes rapportés ici ce que j’y ai vécu. Mais, à mon grand regret, il ne semble pas que ces souvenirs soient accompagnés ou suivis de la moindre analyse, d’un simple début de réflexion critique, pourtant si nécessaires et si évidents, les années venant.
    2 explications possibles :
    a) la mythification de sa chère jeunesse
    b) l’absence de recul critique.
    l’histoire du gars qui va passer ses exams de droit avec le badge de Mao, c’était amusant. Avec le recul du temps, compte tenu de ce que nous avons appris depuis sur la dictature maoiste, c’est désolant de s’enorgueillir de son aveuglement. Et tout est du même tonneau !

    • Le 29 mai 2009 à 09:18, par Christiane

      1. Ce très court bilan de mes premières années de militantisme universitaire à Aix a été écrit immédiatement après mon départ pour entrer comme O.S. (ouvrier spécialisé) en usine.

      2. L’immense chance d’avoir été traversé par Mai-Juin 68 m’a fait découvrir toute une littérature politique qui n’avait pas cours en Droit comme à Sciences-Po (Marx, Lénine, Mao, Foucault...).

      3.Cettte structuration théorique m’a aidé à réfléchir et agir depuis plus de 40 ans.

      4. Mais, comme, contrairement à ce qui peut peut-être apparaître dans le récit de mes expériences à la fac, en usine, dans les quartiers populaires où j’ai vécu, dans la lutte contre le chômage avec AC !, dans l’opposition à la xénophobie d’Etat avec RESF, je ne suis pas spécialement dogmatique ou sectaire, j’ai fait un tri entre ce qui m’apparaît toujours essentiel dans les écrits communistes et ce qui me semble depuis longtemps avoir constitué des erreurs fondamentales (la construction du Parti, le non-dépérissement de l’Etat, la dictature du prolétariat par exemple...)

      5. Deux petits textes que j’ai écrits en 2002 je crois, « Éloge de l’horizontalité » et « Contre le principe hiérarchique » disponibles sur Internet confirment ce cheminement de pensée restant inscrit dans le cadre de la lutte contre le capitalisme.

      6. Je rejoins assez complètement l’évolution de Badiou qui exprime infiniment mieux que moi ce que je pense actuellement (Voir Mille Bâbords 11065)

      7. Enfin je préfère avoir adhéré aux Ecrits de Mao et à l’idée antihiérarchique, antibureaucratique, et de refondation complète d’une nouvelle société permettant un meilleur épanouissement de chaque individu que nous imaginions qu’était la Révolution culturelle, qu’à ceux de Milton Friedman, des « nouveaux philosophes », de la « pensée unique », et au social-libéralisme ; être en « résistance » avec RESF entre autres, plutôt que dans la compromission de la gauche institutionnelle ou être devenu indifférent aux injustices du monde, pire, m’être asservi au capitalisme.

      Et toi, J.M.D. d’où viens-tu et où en es-tu ?

      Richard

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