Une tribune pour les luttes

Soutien au groupe de rap La rumeur.

Hamé devant ses juges.

Procès en appel du ministère de l’intérieur - 3 juin 2008.

Article mis en ligne le mercredi 4 juin 2008

http://www.acontresens.com

« On a rendez-vous le 3 juin chez Louis XIV pour se faire couper la tête », raillait Ekoué en avril 2008 lors d’un concert de Casey et La Rumeur à Lorient. Ayant grandi dans un quartier populaire d’Elancourt, à quelques pas de Versailles, Ekoué exprime à quel point cette ville aristocratique l’a toujours dégoûté. Ce 3 juin, voir des basanés autrement qu’en bleu de travail constituait déjà un outrage dans les rues de la ville. Au tribunal, c’est moins inhabituel, notamment dans une cour d’appel située dans les anciennes écuries de la reine, et rouage parmi d’autres de la frénésie sécuritaire française.

A l’entrée et à la sortie de la cour d’appel, un tract anonyme, qui prouvait si besoin était que la prétendue véhémence du texte incriminé est une plaisanterie, prenait le soin de placer cette audience dans le contexte d’un « mai sanglant », et exprimait combien nous n’avons de toute façon rien à attendre de cette justice de classe.

Après la cassation de la décision de relaxe rendue en appel, Mohamed Bourokba dit Hamé se devait d’amener à la barre de nouveaux témoins démontrant la légitimité et la vérité des propos incriminés. La défense était résolument offensive, face à un avocat général hautement ridicule qui ne daignera poser aucune question, ni à l’accusé, ni aux témoins, et face à un président de tribunal apparemment informé et plutôt bienveillant dans sa manière de mener le questionnement.

Pour ouvrir le bal, Hamé a dû répondre sensiblement aux mêmes questions que celles déjà posées en première instance et en appel. Mais il est apparu nettement plus offensif, avec quelques réponses ironiques cinglantes et plusieurs montées en tension particulièrement percutantes. Encore et toujours, il s’agissait d’affirmer qu’il « considère encore aujourd’hui que cet article est de salubrité publique », que les violences policières passées et quotidiennes doivent être dénoncées et condamnées. Quant à l’éventuel impact d’un tel texte sur le déclenchement de violences, Hamé prendra bien soin d’expliquer que ce texte « ne pèse rien à côté de quinze contrôles de police musclés par semaine » ou de « ce qu’on appelle poliment les bavures », « honte majeure » de notre société.

« Ce que nous disons aux jeunes habitants des quartiers quand nous les rencontrons lors de concerts ou d’ateliers d’écritures, c’est qu’il faut s’approprier la langue, s’approprier les mots, parce que ce sont des armes ; qu’il faut analyser ce qui se passe autour de nous, dire la vérité, et ne jamais se laisser piétiner. La violence consisterait plutôt à nous interdire d’écrire ces textes, à nous prendre les mots, à nous bâillonner. »

Cette question de la violence des actes liée à la violence des mots a été traitée par plusieurs des témoins, et on peut regretter l’insistance – certes stratégique – sur la prétendue pacification et canalisation de la violence que représenterait le fait d’écrire un texte. On peut également regretter que dans la plaidoirie de D. Tricaud, l’avocat de Hamé, l’hésitation ne soit pas tranchée entre d’une part étayer les propos incriminés pour prouver leur vérité, d’autre part s’appuyer sur leur forme et la personnalité de Hamé et La Rumeur pour prouver leur bonne foi et leur légitimité. Cette stratégie est due à l’accusation même de diffamation, particulièrement complexe, mais il est regrettable que les choses n’aient pas été posées plus clairement. Les cinq témoignages, particulièrement excellents, permettaient cependant de rejoindre ces deux dimensions.

Côté légitimité et bonne foi, la linguiste Dominique Lagorgette et le journaliste Grégory Protche ont inscrit d’une part le texte de Hamé dans la tradition littéraire du pamphlet, d’autre part le travail de La Rumeur comme fondamental et à part dans l’histoire du rap français.

Dominique Lagorgette est l’auteur d’une « expertise », c’est-à-dire une analyse linguistique conséquente de l’article « Insécurité sous la plume d’un barbare », pour faire ressortir notamment deux éléments essentiels qu’elle développe devant les juges.

D’une part, ce texte est bien, d’un point de vue littéraire, un pamphlet, un « discours qui dénonce une situation intenable », basé sur un « sentiment d’injustice », maniant l’ironie et l’image outrancière – d’ailleurs moins dans les passages incriminés que dans le début de l’article. Inscrivant ce genre dans une riche tradition française, la linguiste ironise sur la prétendue virulence du texte : « je ne voudrais pas vexer le groupe, mais il peut mieux faire ».

D’autre part, D. Lagorgette livre une analyse très pertinente de l’expression « nos frères » (dans la phrase incriminée « les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ») – le terme frère, terme de solidarité, renvoyant à « tous les opprimés face à un « eux » qui renvoie dans le contexte de l’article à ce qu’on peut appeler les forces capitalistes ». Hamé raconte d’ailleurs à la barre que lors de son année d’étude à New-York, il a participé à une manifestation suite à l’acquittement de policiers ayant vidé leur chargeur sur un homme désarmé, lors de laquelle il a pu à nouveau palper « ce sentiment de solidarité et de fraternité avec tous ceux placés en position de victime des institutions » ; Jean-Luc Einaudi évoquera également l’emploi de ce terme «  frère » parmi les militants algériens du FLN ratonnés en 1961. Frères de répression, frères de lutte.

Grégory Protche, rédacteur en chef du Gri-Gri International et ancien journaliste du magazine rap Get Busy, livre à la barre un petit exposé pédagogique sur le rap français bien utile aux magistrats, évoquant La Rumeur qui émerge au milieu des années 1990 comme « le premier groupe après les premiers, les glorieux anciens », « le premier à poser un regard véritablement historique et politique sur sa propre situation de fils d’immigrés ». Il dénonce le «  traitement de défaveur » dont pâtit le rap, dans les médias et les institutions essentiellement en raison de l’origine étrangère et populaire des rappeurs, « sans cesse soupçonnés de mettre le feu au poudre », alors qu’ils « ne font que leur boulot, celui d’être des journalistes de rue, car chacun sait que les grands médias ne vont en banlieue que lorsque les policiers y sont déjà. En somme, voici des rappeurs qui font ce que les rappeurs sont supposés faire. »

Mais le volet de la défense qui nous importe le plus, politiquement, était bien celui de la preuve, de la vérité, de l’affirmation des propos de Hamé. Pour ce faire, trois témoins avaient été convoqués : les historiens Maurice Rajsfus et Jean-Luc Einaudi, et le sociologue Jean-Pierre Garnier.

Maurice Rajsfus est pour nous tous un homme essentiel, par son parcours, son travail, sa rigueur politique continue et sans faille. Fils d’immigré juif polonais, raflé par la police française le 16 juillet 1942, libéré par miracle du camp de Drancy, il n’a cessé depuis les années 1960 d’écrire et de militer contre les violences policières du passé proche – son propre passé – et du quotidien. Actif pendant la guerre d’Algérie, pendant mai 68 et depuis lors, l’homme aujourd’hui âgé de 80 ans a toujours mêlé recherche et militantisme, humour (« la seule chose qu’on n’apprenne pas dans une école de police, c’est à ne pas se servir de son arme… ») et opposition radicale aux violences policières, notamment au sein de l’Observatoire des libertés publiques (OLP) et de son bulletin « Que fait la police ? ».

Son intervention à la barre est magistrale : il ouvre son propos par le mai 2008 sanglant et par un rappel des 196 cas de morts sous les balles de la police recensés par lui dans la presse entre 1977 et 2001 dans un livre intitulé La police et la peine de mort – ces morts étant majoritairement de jeunes mineurs, d’origine maghrébine, tués d’une balle dans le dos ou dans la nuque. Les « centaines de jeunes de banlieue » si chers à l’interprétation restrictive de la cour de cassation sont là, dans ce livre, dans les cimetières.

Ce qui l’intéresse ici, c’est d’insister sur « l’invariance dans le comportement policier » en France, depuis Vichy jusqu’au harcèlement et aux violences policières dans les quartiers et aux rafles des sans-papiers en 2008 : « on a le sentiment que dans le regard des policiers, il y a toujours face à eux une population suspecte ou rebelle, ce qui est encore plus évident quand cette population n’a pas la couleur bien blanche. J’ai moi-même vécu d’autres événements qui me font connaître ce regard policier bien incisif quand il est face à une minorité persécutée ou suspecte. Je n’avais pas le teint coloré comme monsieur Bourokba, j’avais simplement cette étoile sur la poitrine », dit-il en brandissant dans sa main droite l’étoile jaune qui ne quitte jamais la poche intérieure de sa veste.

Maurice Rajsfus évoque les meurtres mais aussi toutes ces « bavures par destination », provoquées par la peur de la police, qui accule au suicide, à la noyade, au refuge dans un transformateur électrique ou qui traumatise des familles hantées par les coups de pied dans une porte accompagnés de l’injonction « ouvrez, police ! ». Il prend également soin de rappeler que son propre père était dans l’entre-deux-guerres un sans-papiers, un travailleur clandestin, visé prioritairement par les lois racistes de Vichy, et que « soixante ans après, même si les finalités ne sont plus les mêmes, puisqu’il ne s’agit pas d’envoyer des gens dans des camps d’extermination, dans le regard policier, il y a ce même détachement, cette même volonté de considérer l’arrêté comme un criminel ».

Jean-Luc Einaudi était convoqué pour livrer un exposé sur le massacre du 17 octobre 1961, ce qu’il fit brillamment face à une salle muette. Pédagogique et éloquent, Jean-Luc Einaudi, qui avait déjà témoigné contre Maurice Papon (préfet de police de Paris en 1961, ordonnateur du massacre des Algériens), resitue l’événement dans son contexte, évoque ses suites et son étouffement politique et judiciaire.

Il s’agissait pour la défense de contrer l’interprétation restrictive de la cour de cassation (« jeunes de banlieue » remplaçant « nos frères ») en affirmant que la phrase incriminée faisait pour l’historien écho à octobre 1961, tout comme pour Hamé – lire les paragraphes qui précèdent la phrase incriminée, ou écouter « On m’a demandé d’oublier », morceau écrit par Hamé en 1998, auraient dû suffire aux magistrats pour s’en convaincre.

L’articulation avec le témoignage de Maurice Rajsfus, avec lequel Jean-Luc Einaudi a co-écrit un ouvrage (Les silences de la police), est parfaite, et l’historien parsème son intervention de sous-entendus offensifs : « des manifestants sont jetés dans la Seine depuis des ponts, y compris depuis le point Saint-Michel, en plein cœur de Paris, devant le Palais de Justice, devant la Préfecture de Police ! » ; « dans les jours qui suivent le 17 octobre, des milliers d’Algériens sont parqués dans le Palais des Sports – car à cette époque , le Vel d’Hiv n’existait plus... »

Jean-Pierre Garnier est lui aussi un homme précieux, sans doute ce que le monde scientJifique/militant français nous offre de meilleur en sociologie aux côtés de Saïd Bouamama et Ahmed Boubeker. Spécialiste de sociologie urbaine et notamment des problématiques sécuritaires, membre du jury des Big Brother Awards et auteur d’ouvrages et d’articles mêlant l’analyse au combat, Jean-Pierre Garnier est résolument du côté de Hamé. Son intervention se base autour de l’idée qui avait été la sienne suite aux révoltes de novembre 2005 de publier dans la revue Espaces et sociétés l’article de Hamé tant sa « pertinence », son « excellence » lui apparaissaient frappantes : les propos d’« Insécurité sous la plume d’un barbare » sont « corroborés par une trentaine d’années d’études », par le « harcèlement souvent agressif et parfois raciste des policiers sur les habitants des quartiers populaires » et par « des décisions judiciaires témoignant de l’existence de deux poids deux mesures ».

Notons d’ailleurs que des témoignages écrits avaient été ajoutés au dossier de la défense – ceux des sociologues Saïd Bouamama et Laurent Mucchielli, et celui du philosophe Pierre Tévanian – pour appuyer le second passage incriminé qu’aucun sociologue sérieux n’oserait contester : « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite... c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres… ». Un point de vue également partagé par les dix mille personnes ayant leur nom inscrit sur la lourde pétition de soutien remise à l’avocat général par la défense.

Après ces excellents témoignages, les plaidoiries des avocats apparaissent nettement au-dessous, notamment celle de l’avocate d’EMI. D. Tricaud est lui aussi moins incisif qu’en appel, mais c’est un fait qu’il n’avait dans ce procès rien de plus à ajouter que ce qu’il avait auparavant exposé, tant le ministère public se désintéresse totalement de cette affaire lors des audiences, et tant il est difficile d’argumenter contre du vent.

Il faudra maintenant attendre le 23 septembre 2008 pour être définitivement fixé sur le sort de La Rumeur. Quand bien même nous n’attendons rien de la reconnaissance judiciaire d’une liberté d’expression insignifiante face au deuil de familles entières et face au harcèlement policier quotidien, ce procès aura permis, et avec force, que des noms, des mots, des dates soient prononcés dans les tribunaux et retranscrits ailleurs. Quel que soit le verdict, nos frères et nous poursuivrons.

Pierre-Jean

Voir sur le site de A contre sens l’article original enrichi decitations et illustrations :

http://www.acontresens.com


Le nouveau procès en appel intenté par le ministère de l’intérieur contre Hamé aura finalement lieu le mardi 3 juin à 14h devant la Cour d’appel de Versailles.

Vous pouvez apporter votre soutien à La Rumeur en signant le texte d’appel ci-dessous. La liste des signataires viendra s’ajouter au dossier de la défense.

Appel de soutien :

Nous artistes, intellectuels, et citoyens, nous déclarons solidaires du groupe de rap La Rumeur, poursuivi avec acharnement et malgré deux relaxes, depuis cinq ans par le ministère de l’intérieur pour avoir publié un texte mettant en cause les violences policières depuis plusieurs décennies en France.

Nous le faisons au nom du principe fondamental de la liberté d’expression. Mais aussi parce que nous estimons qu’il est urgent que s’ouvre enfin un débat sans tabou sur les pages sombres de l’histoire de la police française.

La justice doit reconnaître qu’il n’est pas diffamatoire de revenir sur les massacres d’octobre 1961, de Charonne, ou les bavures commises depuis les années 80.

à signer sur le site de la Rumeur

http://la-rumeur.com/index.php

Voir également 6545 et 6439

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