Une tribune pour les luttes

L’antisémitisme

par Pierre Stambul

Article mis en ligne le samedi 20 mars 2004

L’antisémitisme est-il un racisme comme un autre ?
Y a-t-il une seule forme d’antisémitisme ?
Considérer la politique de Sharon comme un crime conduit-il à l’antisémitisme ?
L’antisémitisme est-il instrumentalisé par ceux qui soutiennent inconditionnellement la politique israélienne ?
Existe-t-il des formes d’antisémitisme qui se dissimulent derrière l’antisionisme ?
Voilà quelques questions que je voudrais introduire.

L’antijudaïsme chrétien

Pour tous les peuples, les mythes fondateurs mélangent réalité historique et légendes. L’histoire des Hébreux puis des Juifs dans l’Antiquité est assez largement légendaire. La plupart des épisodes bibliques n’ont pas de réalité historique mais c’est la Bible qui fonde le peuple Juif. Dans l’Antiquité, quand un pays était conquis, le vainqueur imposait au vaincu la reconnaissance des nouvelles institutions. Les croyances du vainqueur et du vaincu se mélangeaient. La singularité du peuple Juif, c’est d’avoir refusé, pour des raisons religieuses, la loi du vainqueur. D’où deux défaites contre les Babyloniens au VIe siècle avant JC puis contre les Romains au Ier siècle après JC qui se transforment pour ceux qui refusent l’assimilation imposée en exode et en dispersion. L’identité juive depuis 2000 ans n’est pas seulement religieuse, elle vient essentiellement de l’existence de la « Diaspora » avec des communautés dispersées dans le monde entier. Un peu comme les Tsiganes.

Le christianisme est au départ une dissidence du judaïsme. Son succès dans le monde méditerranéen vient de sa rupture avec la religion d’origine. Parmi les points de rupture, il y a le fait que le christianisme devienne une religion universelle alors que le judaïsme reste une religion nationale. Dans le Bas Empire Romain, de nombreuses religions sont en concurrence. Défait par le christianisme, le judaïsme va cesser d’être prosélyte et la religion va devenir le ciment de la préservation de la communauté.

Il existe une version tragique de l’histoire des Juifs dans la Diaspora. C’est celle qui est reprise par des auteurs comme Léon Poliakov ou André Schwartz Bart. S’il y a eu des périodes fastes (sous Charlemagne par exemple), il est vrai que, dès que le christianisme triomphe, il enferme les Juifs (la juderia ou le ghetto) et instaure des pratiques régulières d’expulsions, de confiscations de biens et d’élimination sociale. Une idéologie antijuive se fabrique avec le « peuple déicide », les « crimes rituels » ... La ségrégation sociale devient définitive. Les Juifs n’ont pas le droit d’exercer de nombreux métiers et doivent a contrario exercer ceux qui sont interdits aux Chrétiens. Les massacres commencent avec la création des états à partir de l’an 1000. L’historien Robert Moore lie ces persécutions à celles qui frappent les hérétiques, les lépreux, les homosexuels, les prostitués, bref à ce besoin de sociétés en construction de désigner un ennemi qui favorise la cohésion sociale. Les plus grands massacres liés à l’antijudaïsme chrétien ont lieu en Allemagne au début des Croisades, en Espagne à partir de 1391 et en Ukraine au XVIIe siècle. La plupart des textes antijuifs sont promulgués par les autorités religieuses au Moyen Age. L’inquisition espagnole va ajouter à l’antijudaïsme traditionnel les premiers ingrédients du racisme. Les inquisiteurs vont poursuivre les « conversos » ou « marranes », c’est-à-dire les Juifs convertis puis leurs descendants, inventant le concept de « race » juive.

Les religions chrétiennes n’ont officiellement rompu avec l’antijudaïsme que très récemment (au moment du concile Vatican II pour les Catholiques), mais cet antijudaïsme n’a pas disparu.

Dans le monde musulman, les religions « du livre » ont un statut (ce sont les Dimmis) qui a protégé les Juifs avec même des périodes fastes : l’Andalousie musulmane ou l’Empire Ottoman à l’époque de son apogée.

L’antisémitisme racial

Il est une conséquence immédiate de la sortie du ghetto. En Allemagne ou en France, l’assimilation commence dès la fin du XVIIIe siècle. Ce qui est insupportable aux antisémites, c’est que les Juifs deviennent « invisibles ». Ces gens qui sont « comme tout le monde », « invisibles » sont présumés inassimilables. Ils troublent les conceptions identitaires et nationalistes qui vont mener à la construction des états modernes. Les antisémites reprennent à l’antijudaïsme chrétien certains stéréotypes : « les Juifs et l’argent », « les Juifs et la volonté de dominer du Monde ». Ils reprennent à l’inquisition espagnole le concept de race juive (qui n’a pas le moindre sens. Les Juifs européens se sont largement mélangés aux autochtones dès le début de l’ère chrétienne). Ils font de l’antisémitisme le moteur du nationalisme et d’une conception « ethniquement pure » de la nation par opposition aux Juifs qui représentent le mélange, l’étranger, l’impureté, le cosmopolitisme. Il faut lire d’authentiques antisémites français comme Drieu la Rochelle, Céline, Barrès ou Brasillach pour voir comment le mythe de la pureté et la glorification totale d’une nation ethniquement purifiée sont liés à l’antisémitisme.

La haine absolue, celle qui mène au génocide frappe le plus souvent des proches, à la fois très semblables mais dont la différence est insupportable quand la pureté est devenu le modèle de construction de l’identité (voir le Rwanda, la Bosnie ...).

C’est d’abord en Europe de l’Est que cet antisémitisme racial sera le plus meurtrier avant l’arrivée du Nazisme. Mais il frappera massivement tous les pays y compris la France (affaire Dreyfus, campagnes racistes contre Blum, préjugés antisémites de la plupart des dirigeants ou intellectuels ...).

Sur le génocide nazi, des tentatives assez nauséabondes ont eu lieu pour minimiser ou « euphémiser » le génocide. Il s’agit bien du crime absolu (dont Auschwitz est devenu le symbole), toute l’énergie d’un état moderne étant utilisée pour détruire physiquement un peuple. Environ la moitié des 11 millions de Juifs Européens a disparu. Aucun doute, aucune relativisation ne sont admissibles sur cette question.

Cet antisémitisme racial est différent des autres racismes. Il ne se contente pas de haïr, d’exploiter ou de mépriser « l’autre ». Il s’agit d’une entreprise d’extermination. C’est bien parce que ce qui s’est passé est indéfendable et « indicible » que les antisémites d’après 1945 ont entrepris de réviser l’histoire et d’essayer de nier le génocide ou au moins son ampleur.

Sionisme et antisémitisme

Ils ont un point commun. Sionistes et antisémites pensent que les Juifs ne peuvent pas vivre avec les autres. Pour les antisémites, cela signifie selon leur degré de radicalité que les Juifs doivent partir ou être exterminés. Pour les Sionistes, cela implique qu’il y a un état Juif et que tout Juif qui vit en diaspora est un « touriste » appelé tôt ou tard à exercer son « droit au retour ».

Jusqu’à Auschwitz, les Sionistes étaient largement minoritaires parmi les Juifs par rapport à d’autres idéologies (le Bund, favorable à l’autonomie culturelle sans territoire spécifique, les communistes ...) et l’intégration, voire l’assimilation avaient beaucoup avancé.

En 1939, il n’y a que 3% des Juifs qui vivent en Palestine. C’est le génocide qui a permis les conditions historiques de la création de l’Etat d’Israël. Pourtant, les Sionistes n’ont eu qu’une part relative dans la résistance juive au Nazisme, certains Sionistes continuant la lutte contre les Britanniques jusqu’en 1942.

Il y a quelque part « complémentarité » entre sionisme et antisémitisme. Prenons l’exemple de l’émigration vers Israël des Juifs des pays arabes dans les années 50 ou celle provenant des pays de l’Est à partir de 1980. Il y a eu des phénomènes objectifs de discrimination et de persécution contre les Juifs (attaques contre les civils, fermeture des institutions communautaires, numerus clausus ...), et aucune volonté politique de « retenir » les Juifs. Mais quand ils ne sont pas partis d’eux-mêmes, Israël les y a incités. Soit par des mesures économiques, soit par des campagnes de peur. On sait à présent que c’est le Mossad qui a commis l’attentat contre la synagogue de Bagdad au début des années 50. Les méthodes employées pour faire immigrer en quelques jours la quasi-totalité d’une communauté millénaire (les Juifs Yéménites) en exploitant leurs superstitions n’a rien à voir avec une quelconque persécution. En Europe de l’Est, la politique officielle « pro arabe » s’est accompagnée d’un antisémitisme d’état qui a poussé les Juifs à l’exil et a renforcé Israël.

Le Sionisme a puisé son bagage théorique dans les théories des mouvements nationaux de la fin du XIXe siècle avec l’idée simpliste et parfois meurtrière : un peuple = un état. Mais le Sionisme a besoin en permanence de l’antisémitisme pour justifier la politique israélienne, pour maintenir un flux d’immigration et pour poursuivre la colonisation. Au départ, le Sionisme avait pour objectif de faire disparaître l’antisémitisme. Aujourd’hui, il en vit.
Les « institutions » juives mélangent sciemment Juif, Sioniste, Israélien. Par exemple, l’étoile de David symbolise à la fois le signe distinctif des victimes du génocide et le drapeau israélien. Pour le CRIF, tout antisioniste est forcément antisémite. La récupération de la Shoah est devenu un enjeu. Jusqu’en 1960 en Israël, les survivants du génocide avaient mauvaise presse. On mettait en avant (ce qui n’est pas faux) le fait que de nombreux survivants avaient trouvé refuge en Israël. Mais on opposait la prétendue résignation des victimes à la bravoure de l’Israélien conquérant. Après le procès Eichmann (1961), changement de ton. Israël s’affirme l’état de tous les Juifs, le dépositaire unique du souvenir du génocide et une garantie de « sécurité » pour tous les Juifs.

L’antisémitisme a changé de nature. Il n’y a quasiment plus de Juifs dans les pays où ils étaient persécutés. Du coup, l’antisémitisme ne frappe plus des parias et il ne fait pas toujours la distinction entre les Juifs et Israël. Ce pays qui possède la quatrième armée du monde, qui occupe et opprime un autre peuple n’a plus grand chose à voir avec une minorité persécutée.

Par contre, l’antisémitisme est un « carburant » fondamental pour la politique de colonisation entamée dès les années 70. Jouant sur le traumatisme réel d’un grand nombre de Juifs, les gouvernements israéliens et dans la diaspora, les « institutions » censées représenter les Juifs assimilent toute critique d’Israël et tout soutien à la Palestine à de l’antisémitisme. La confusion est entretenue à l’extrême quand on voit par exemple le gala « pour le bien être du soldat israélien » se tenir dans une synagogue. Comment s’étonner après de retrouver la confusion en face avec des gens qui caillassent une synagogue en croyant défendre les Palestiniens. Des « intellectuels » se sont spécialisés dans l’intimidation, notamment par voie judiciaire. Un Non-juif qui soutient la Palestine est automatiquement taxé d’antisémitisme. Un Juif qui fait de même est un « Juif honteux » ou un « traître ». Et Arafat, ça va de soi, est un nouvel Hitler. Cette instrumentalisation de l’antisémitisme pour justifier l’occupation et le destruction de la société palestinienne est indécente.

Le nouvel antisémitisme

Comme les Sionistes, les antisémites mélangent Juif, Sioniste et Israélien. Le nouvel antisémitisme a certes repris la haine ou les stéréotypes des antisémitismes chrétien ou nazi. Mais il est maintenant largement lié à la guerre qui se déroule au Proche-Orient.

Il y a un « vieil » antisémitisme clairement lié à l’extrême droite. Les « dérapages calculés » de dirigeants politiques comme Le Pen ou Haider ne les ont jamais gênés électoralement, au contraire. Ces antisémites sont souvent pro israéliens avec l’idée que les Juifs ont une solution simple, partir dans « leur » pays. Il y a un antisémitisme virulent issu des courants révisionnistes et négationnistes pour qui la négation totale ou partielle du génocide est une priorité. Certains de ces courants sont (hélas) issus de la gauche ou de l’ultra-gauche.

Dans un contexte de désinformation et de confusion, il y a un nouvel antisémitisme pas vraiment théorisé qui consiste à attaquer « le Juif » (à l’école, à la synagogue) avec l’idée absurde qu’on aide la Palestine ou qu’on se venge ainsi de la ségrégation sociale subie.
Il y a clairement l’antijudaïsme meurtrier de certains courants islamistes. Les attentats sanglants de Casablanca ou d’Istanbul ont frappé des communautés juives qui ne veulent pas partir pour Israël. Et une fois de plus, l’antisémitisme renforce le sionisme et le mensonge qui affirme qu’Israël est garant de la sécurité des Juifs. Plus anciennement, l’élimination de la communauté juive de Beyrouth en pleine guerre civile au Liban relève du même processus.

Mais, c’est triste et c’est inquiétant, et là je ne vais pas être « politiquement correct », on observe une infiltration importante de l’antisémitisme à l’intérieur du mouvement pour la Palestine.

Dans les mouvements qui soutiennent la Palestine ou sur les listes de diffusion, on découvre avec surprise les noms de révisionnistes avérés, de compagnons de Garaudy, de gens qui ont été exclus de leur parti pour antisémitisme, de dirigeants islamistes d’extrême droite (je citerai des noms en privé) ... Sur certaines correspondances privées sur lesquelles je n’aurais pas dû tomber, on lit des phrases étonnantes : « je ne sais pas si les Juifs sont responsables de la deuxième guerre mondiale mais ... » ou encore : « si des néo-nazis approuvent mes thèses, tant mieux, c’est qu’elles progressent ... ».

Il y a le grave problème d’Israël Shamir. Voilà un Juif soviétique émigré en Israël, vivant à Jaffa qui dit les pires horreurs sur les Juifs. On retrouve sur certains de ses textes (à côté d’autres textes de qualité) les pires stéréotypes antisémites : les crimes rituels, la volonté de diriger le monde. Shamir est allé chercher ses références dans le vieil antijudaïsme chrétien contre le « peuple élu » et il s’est converti. Pour beaucoup, si Shamir dit cela sur les Juifs, c’est 1) que c’est vrai, 2) que c’est permis.

Eh bien non ! Les dirigeants palestiniens ont toujours refusé tout antisémitisme. Leïla Shahid multiple ses réunions avec Dominique Vidal ou Michel Warschawski. Les plus grands intellectuels palestiniens (Sanbar, Darwish, Saïd avant sa mort) s’étaient opposés à un colloque révisionniste de Garaudy à Beyrouth.

Que disent les Juifs pacifistes ou l’Ujfp à laquelle j’appartiens ? Qu’il existe une autre voie juive. Que les identités juives n’ont rien à voir avec les horreurs qui sont faites en Israël (« pas en notre nom »). Un de nos buts est de détacher les Juifs du soutien automatique et aveugle à la politique israélienne. Pour cela nous défendons tous les dissidents. J’ajouterais en mon nom que le sionisme usurpe l’identité juive et que pour construire l’Israélien nouveau, il a fallu détruire le Juif : le cosmopolite, l’universaliste, le minoritaire ...

Shamir dit exactement l’inverse. Tout le mal vient du judaïsme défini comme une idéologie avec laquelle il faut « rompre » (??). Il prête aux Juifs les pires travers (l’argent, le pouvoir, le complot mondial ...). C’est à la fois immoral et improductif. Immoral parce que le racisme commence quand on prête à quelqu’un une caractéristique (en général infamante) en fonction de ses origines supposées. Et improductif parce qu’un tel discours renforce les Juifs dans l’idée névrotique que tout le monde leur en veut. Shamir est inconnu des pacifistes en Israël, mais il a beaucoup de succès en France.

Pour finir, nous marchons sur la corde raide. Les partisans inconditionnels de la politique israélienne instrumentalisent l’antisémitisme. Mais celui-ci se développe sous une forme nouvelle, déguisée en soutien à la Palestine. Si on pense comme moi que la paix passe par la fin de l’occupation, l’égalité des droits et la justice et surtout pas par une guerre nationaliste ou des affrontements communautaires, ce nouvel antisémitisme doit être combattu sans concessions.

Pierre Stambul

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