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ACRIMED, Observatoire des médias

Droit à l’image bafoué, confiance trahie… et journalistes discrédités ! Mona-Lisa connaît-elle la déontologie ?

« Ultra-gauche » : Les jeunes de Tarnac (encore) trahis par les médias (SNJ-CGT) + Tripatouillage sur « l’ultra-gauche », en direct de France Inter.

Article mis en ligne le lundi 1er décembre 2008

http://www.acrimed.org/article3013.html

Publié le 26 novembre 2008

Sous le titre
« Ultra-gauche » : Les jeunes de Tarnac (encore) trahis par les médias (SNJ-CGT) de notre choix, nous publions ici un communiqué du SNJ-CGT de France 3 Limousin-Poitou-Charentes. (Acrimed)

Droit à l’image bafoué, confiance trahie… et journalistes discrédités !
Mona-Lisa connaît-elle la déontologie ?

Tout le monde a entendu parler des évènements de Tarnac : des jeunes gens soupçonnés d’avoir participé au sabotage de lignes SNCF et qui, le 11 novembre dernier, sont arrêtés à leur domicile (ou sur leur lieu de résidence) à Tarnac, en Corrèze, petite commune de 330 habitants.

Ce jour-là, 150 agents de la brigade anti-terroriste débarquent, à l’aube, dans le village, pour perquisitionner plusieurs maisons et interpeller une vingtaine de personnes.

Face à ce spectacle : de très nombreux journalistes (trop peut-être), consciencieux pour certains, peu scrupuleux pour d’autres...

Tarnac est sous le feu de l’actualité et médiatiquement, tous les coups semblent permis.

Moins d’une semaine plus tard, le calme reprend ses droits. Pourtant, sur place, dans tous les esprits, le traumatisme est réel : celui des perquisitions, évidemment inattendues et certainement brutales ; celui aussi de la déferlante médiatique, des raccourcis hâtifs et des amalgames dont les habitants de Tarnac, jeunes ou moins jeunes, ont été victimes… alors que sur eux, aujourd’hui, ne subsiste plus aucun soupçon.

Trop tard. Le mal est fait. Alors, au village, on n’aime plus beaucoup les journalistes, on s’en protège, on les fuit… et bien sûr, on se refuse désormais à faire le moindre commentaire.


« L’indécence des médias »

Dans ce contexte, tout journaliste de terrain un tant soit peu habitué au travail de « localier » pourra donc aisément imaginer quelle a pu être la difficulté pour une nouvelle équipe, pourtant bien implantée sur ce territoire et connue de tous parce que présente tout au long de l’année, à débarquer là, juste après « la bataille », au milieu de cette hostilité compréhensible, alors qu’il ne reste plus qu’une chose à faire : assumer pour TOUS la trop célèbre « indécence des médias ».

Les deux journalistes ont beaucoup parlé, encore plus écouté. Petit-à-petit la confiance est revenue. Certains « interpellés » du 11 novembre ont même accepté pour la première fois de témoigner... posant légitimement quelques conditions : « Nous acceptons de faire cet interview si vous assistez au montage et si vous nous assurez qu’elle ne sera pas reprise par d’autres médias. Le reportage doit rester tel quel pour que le propos ne soit pas déformé ».

Fragile confiance qu’il ne fallait surtout pas trahir. Et pourtant…

Diffusé comme prévu sur France 3-Limousin, le reportage remonte ensuite à IV3 puis se retrouve au 13h de France 2…retaillé, remonté, rallongé, recommenté, les interviews isolées, recoupées et réutilisées, le tout sorti de son contexte local. Sans parler d’Internet où l’on retrouve l’ensemble en libre accès. Bref, exactement ce que redoutaient les jeunes de Tarnac !

Les bonnes questions…

Que s’est-il passé ? En région, à tous les niveaux, l’alerte a pourtant été donnée, notamment à destination d’IV3, par téléphone, par mail… et par Mona Lisa.

Où donc alors se situe la faille ? A Info Vidéo 3 ? A France 2 ? Erreur humaine ? Tentation trop grande d’utiliser cette « exclu » malgré toutes les interdictions ?

Ou bien serait-ce ce logiciel qui favorise certes la « mise en réseau » mais qui, du coup, nous dépasse et nous fait trop souvent faire n’importe quoi ?

A l’heure du « Global Média », il est grand temps que chacun cherche à se poser les bonnes questions, à commencer par la Direction et les chefs de services :

- La déontologie existe-t-elle encore et ce, à tous les niveaux de responsabilité, dans notre chère et respectable maison ?

- Au sein même de France 3, les journalistes « parisiens » parlent-ils le même langage que leurs homologues localiers ? Nos objectifs sont-ils foncièrement les mêmes ?

- Que peut-on -ou doit-on- « sacrifier » pour exercer notre métier ?

- Quid du respect de la personne ?

- Et le droit à l’image dans tout ça ? Sans même parler du droit d’auteurs complètement bafoué lui aussi…

- Est-on encore bien conscients de nos responsabilités ?

Il y a urgence à s’interroger, car à trahir ainsi la confiance de nos interlocuteurs… nous finirons par ne plus avoir d’interlocuteur du tout !

Le SNJ-CGT demande à la direction de l’information que toute la lumière soit faite sur ce grave manquement à l’éthique professionnelle.

Limoges, le 19 novembre 2008.

http://www.acrimed.org/


http://www.acrimed.org/article3012.html

Tripatouillage sur « l’ultra-gauche », en direct de France Inter

Publié le 24 novembre 2008 par Olivier Poche

Après les sabotages des lignes TGV, le 8 novembre dernier, neuf personnes, présentées comme membres d’une « mouvance anarcho-autonome » et « d’ultra-gauche » par la ministre de l’Intérieur ont été mises en garde à vue. Les médias, par l’odeur alléchés, se sont jetés sur cette affaire, en relayant en général la version officielle. Dernier épisode de cette chasse aux coups médiatiques sur un sujet « croustillant », au moins aux yeux de ceux qui le couvrent : l’annonce tonitruante sur France Inter d’un « scoop » sur cette ultra-gauche qui prend les armes, scoop qui se dégonfle aussitôt promis, comme doit le reconnaître, à contrecœur et à mots couverts, le journaliste pris la main dans le pot de confiture.

Samedi 22 novembre, dans « Eclectik », l’émission de Rébecca Manzonni sur France Inter, Thomas Chauvineau consacre son « journal de bord » à ceux qu’on présente comme des « militants d’ultra-gauche », et qu’il a rencontrés chez eux. Il interroge en particulier « Bertrand », arrêté puis relâché dans le cadre de l’enquête. Dans le journal de la mi-journée, deux heures plus tard, Denis Astagneau revient sur ce reportage – et revient avec un « scoop » qui mérite d’être reproduit en intégralité :

Le « scoop » de 13 heures

- Denis Astagneau : Et puis je vous propose un scoop. L’ultra-gauche est-elle en train de s’organiser en France ? La question se pose après l’arrestation de plusieurs militants ou sympathisants dans le cadre de l’enquête sur le sabotage des lignes SNCF. Trente ans après Action Directe, ces militants sont-ils prêts à passer à la clandestinité et à la lutte armée  ? Dans ce journal, je vous propose donc d’écouter ou de réécouter le témoignage d’un ultra-gauchiste que Thomas Chauvineau a rencontré […]. Ce militant vit en communauté, et quand on le pousse dans ses retranchements, il n’exclut pas la lutte armée.

On entend alors un extrait du reportage :
- Voix de « l’ultra-gauchiste » : Evidemment, « révolutionnaire », ça fait sympa, ça fait 68, ça fait LCR, ça fait Besancenot, c’est sympa. « Terroriste », ça fait assassin, ça fait meurtrier, ça fait des milliers de morts, ça fait des bombes, ça fait des voitures piégées, etc. Donc si on veut criminaliser les gens, si on veut les faire passer pour des gens qu’il faut mettre en prison, on va pas les appeler « révolutionnaires ». On va les appeler « terroristes », et là, je dirais, l’opinion publique sera évidemment du côté du gouvernement, qui, normal, chasse les méchants terroristes.
- Thomas Chauvineau : Mais vous, vous vous estimez révolutionnaire ?
- Bertrand : Oui… Sûrement pas au sens de la LCR, sûrement pas au sens de mai 68 non plus.
- Thomas Chauvineau : Alors dans quel sens ?
- Bertrand : Une révolution… Une révolution dans le sens où tout doit changer.
- Thomas Chauvineau : Dans la bibliothèque, là y’a un livre d’Auguste Blanqui, qui s’appelle Maintenant il nous faut des armes, est-ce que ça passe aussi par ça ?
- Bertrand : C’est une hypothèse politique…

Et le journaliste conclut :
- Denis Astagneau : Une hypothèse politique, donc… euh… cet ultra-gauchiste. Propos recueillis pas Thomas Chauvineau.

On peut, à ce stade, se dire qu’un « scoop » sur « l’organisation » de l’ultra-gauche et son basculement dans « la lutte armée » qui se réduit finalement au commentaire d’un livre par un de ces supposés militants, c’est un peu maigre. Mais on peut aussi avoir envie d’en savoir plus. Et l’on n’est pas déçu quand on écoute l’émission à partir de laquelle on a fabriqué cette (dés)information.

Le reportage original diffusé deux heures plus tôt

Avant le reportage proprement dit, Thomas Chauvineau précise d’abord, à propos de ces jeunes gens dont « Bertrand » fait partie : «  Première surprise : alors qu’on parlait d’une ultra-gauche, eux ne se revendiquent même pas de gauche ». Voilà pour « l’ultra-gauchiste », qui l’est donc devenu par la grâce de Denis Astagneau. Mais surtout, on constate que ce dernier a effectué une coupe, et que la discussion a été tronquée – au bon moment...

Voici donc l’entretien sans la coupe opportune réalisée au treize heures :
http://www.acrimed.org/IMG/mp3/bertrandultagauche.mp3

… et la transcription du passage « oublié » :

- Bertrand : C’est une hypothèse politique…
- Un autre militant : Des armes, ça peut être une arme psychologique, enfin c’est avoir une pensée, une réflexion, avoir des références, faire des lectures… Les armes… je pense que le raccourci il est trop simple… Je veux dire… Les armes c’est un flingue qu’on va pointer sur n’importe qui dans la rue, qu’on va descendre à tout bout de champ… Rien à voir avec ça . Je sais pas, en premier lieu, la première chose qu’on a à partager, c’est nos idées, quoi, c’est nos réflexions, c’est nos discussions, c’est évoluer ensemble.
- Une autre : Clairement, on ne prône pas la lutte armée . Justement, quand on faisait… on regarde les erreurs du passé, on regarde les erreurs de la RAF [1], ou des brigades rouges qui se sont mis en groupuscule armé, ça non.
- Thomas Chauvineau : C’est pas ce que vous avez envie de faire.
- La même : Non .

Dans la version du « scoop » inventé par Denis Astagneau, le reportage a été coupé pour lui faire dire à peu près le contraire de ce qu’il disait : ce que l’auditeur n’entendra pas au journal de treize heures, ce sont ces deux autres prétendus « ultra-gauchistes » – a priori de la même « mouvance »… – affirmer sans ambiguïté leur rejet de la lutte armée.

Un bidouillage assez grossier pour que le journaliste se fende d’un correctif le soir même. Avec professionnalisme, et une parfaite mauvaise foi.


Le « correctif » du soir

- Denis Astagneau : Et puis la politique toujours, vous avez peut-être entendu dans le journal de treize heures l’interview d’un militant de l’ultra-gauche , c’était un extrait d’un reportage de Thomas Chauvineau pour l’émission Eclectik de Rebecca Manzoni. Dans cette interview ce militant parlait d’armes, mais il s’agissait vous l’aviez compris d’armes politiques ou psychologiques. Certains l’ayant mal compris, il convenait de le préciser.

« Vous l’aviez compris ? » Naturellement. On vous « propose un scoop », à propos d’une ultra-gauche qui « s’organiserait », et qui « trente ans après Action Directe », est prête à (re)prendre les armes. Le scoop est le suivant : certains militants de cette mouvance « n’excluent pas la lutte armée ». Pour preuve, un « ultra-gauchiste » déclare qu’une « révolution » passe aussi par « les armes » : c’est une « hypothèse politique ». Qui n’en tirerait pas cette conclusion évidente, qu’il s’agit « d’armes politiques ou psychologiques » ? Si évidente qu’on se demande comment, en effet, certains ont pu s’y tromper, ou « mal comprendre ».

Qui croyait et croit encore être en droit d’attendre des excuses, ou à tout le moins des explications, devra se satisfaire de ces pitoyables « précisions » qui mettent sur le compte de « certains » une prétendue incompréhension… de ce qu’on avait tout fait pour suggérer. Devant tant de rigueur journalistique, on se contentera de soumettre à Thomas Chauvineau un solide sujet de reportage pour les semaines à venir : une enquête sur les recettes de fabrication des « scoops », sauce France Inter.

Olivier Poche
Notes

[1] Fraction Armée Rouge (Rote Armee Fraktion en allemand), aussi connue sous le nom de bande à Baader.

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