Une tribune pour les luttes

TUNISIE : Despotisme et répression

Article mis en ligne le mardi 13 janvier 2009

Quelques mois après la révolte du bassin minier de Gafsa,le procès en appel des leaders du mouvement vient d’ouvrir.
Alors que le premier procès avait été entaché d’irregularités,l’espoir est
mince pour les 33 accusés.
Ci joint un article du journaliste Wicem Souissi qui nous dépeint la situation du pays ou despotisme et répression sont toujour d’actualité.

LE PROCÈS EN APPEL DE GAFSA

S.O.S. Gafsa, Tunisie

C’était un miracle économique, à en croire naguère Jacques Chirac. Mieux, à écouter Lionel Jospin premier ministre, son ancrage économique à l’Europe devait conduire la Tunisie à une ouverture toujours plus grande aux valeurs de la démocratie et du pluralisme. A présent aux yeux de Nicolas Sarkozy, l’espace des libertés progresserait même dans ce pays. Cette déférence renouvelée à l’endroit du président Zine El Abidine Ben Ali est aux antipodes de la réalité d’un territoire verrouillé, au strict maillage policier. Expression des premiers mouvements collectifs d’ampleur depuis près de deux décennies, les voix du bassin minier de Gafsa ont, comme jamais auparavant, brisé ces images d’Epinal dispensées par les porte-parole de la France au potentat tunisien. Mais, comme en témoigne l’absence jusqu’ici d’envoi ne serait-ce que d’observateurs de sa gouvernance, sa tyrannie demeure malgré tout aussi banalisée qu’un emploi systématisé, dans cette contrée, de la torture. Faut-il pour autant rester sourds au sort des victimes de la terrible répression qui s’est abattue depuis des mois sur les manifestants de ce sud-ouest paupérisé au regard du littoral touristique ?

En fait, si ce despotisme sans merci, réprimant férocement une région placée sous la menace de l’armée, jouit d’une complaisance réitérée à l’étranger, cela résulte de la conjugaison d’au moins deux facteurs. Le premier est que les opposants ne s’y opposent pas vraiment. Composée grosso modo des mêmes protagonistes depuis vingt ans, encore empreinte de sa compromission, aujourd’hui rentrée, dans l’installation autoritaire au pouvoir du tombeur de Habib Bourguiba, l’opposition, tétanisée, est impuissante à relayer le martyre de Gafsa. Tout à la préparation d’une énième échéance présidentielle à l’issue plébiscitaire cependant annoncée, prompte aussi à se défausser sur la cause palestinienne, elle se désintéresse des souffrances de populations pourtant compatriotes. Ainsi, sans sa dénonciation par de rares défenseurs des droits de l’homme sur place, l’infortune imposée aux contestataires de l’iniquité dans cette province excentrée serait presque passée inaperçue.

Le second et non le moindre facteur d’une bienveillance occidentale à laquelle son principal partenaire français donne le ton est internationalement partagé. Travestissement plus que jamais opérationnel à la faveur de la saloperie fanatique du 11 Septembre, une bipolarisation forcenée de la vie politique locale entre des islamistes, terrés, et des gouvernants, apeurés, permet aux autorités de s’abriter derrière un prétendu combat contre le terrorisme, qui s’y était il n’y a pas si longtemps manifesté comme à Djerba et à Soliman, pour écraser toute divergence.

Toutefois, passer les événements de Gafsa par pertes et profits d’une realpolitik dans ce cas de mauvais aloi est contreproductif. D’abord parce que ce tout-sécuritaire, aggravant l’état déjà moribond d’une gauche croupion, favorise mécaniquement un intégrisme rampant ; qui plus est nourri par une constante perfusion par le sommet depuis le pèlerinage d’Etat de Ben Ali à La Mecque au lancement d’une radio coranique, en passant par l’édification de la mosquée El Abidine à Carthage. Ensuite en raison de l’offrande qui est faite aux fondamentalistes d’un désormais symbole de l’injustice en possible catalyseur d’une cristallisation à leur avantage de mécontentements de surcroît exacerbés par une crise financière mondiale. Enfin, assené à la sauvette mais bel et bien réel, le coup de masse des condamnations judiciaires —jusqu’à dix années de réclusion pour leurs figures de proue— de protestataires, jeunes pour la plupart, en quête de justice et d’humanité, ne circonscrit donc qu’en apparence leur fronde de la misère au peuple des mines tunisiennes de phosphate. Et il a en réalité des conséquences également fâcheuses : désenchantées, jetées dans la fange sociale, des familles entières de criminels d’opinion risquent, faute de soutien, de se réfugier dans une lénifiante religiosité, surpeuplant ainsi des boîtes de Pandore intégristes. Tandis que, par la même occasion, sont encouragés les candidats à l’exil téméraire sur de frêles esquifs bravant imprudemment la Méditerranée.

Comment, dans ces conditions, ne pas critiquer la pudibonderie, en France et en Europe, des décideurs se voilant la face en dépit des errements d’une autocratie débridée ? Ces derniers peuvent-ils continuer à détourner leur regard devant un népotisme s’appuyant au bras d’une corruption, qui, pillant et pourrissant en Tunisie les fruits d’une généreuse croissance économique, sont par tout le pays responsables d’une répartition résolument injuste des richesses, et ont en particulier produit la cassure sociale de Gafsa ? Il appartient d’ores et déjà aux hommes et aux femmes politiques, aux intellectuels, aux citoyens solidaires des laissés-pour-compte d’un dangereux arbitraire, de sourdre du silence pour les sortir à leur tour de l’indifférence.

Wicem Souissi
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