Une tribune pour les luttes

Créatifs et autres intelligents, encore un effort...

par Laurent Jeanpierre

Article mis en ligne le samedi 29 janvier 2005

La bonne nouvelle est venue des Nations Unies. Les industries culturelles
doivent être soutenues dans les pays en voie de développement, elles
contribuent plus que d’autres à la croissance économique et au bien-être. “ La culture, précise l’UNESCO, est plus qu’un joyau sur la couronne du
développement. ” La nouvelle doctrine économique des Nations Unies entérine
un véritable renversement historique. Il ne s’agit pas simplement de prendre
acte que la culture est devenue une marchandise comme les autres, c’est une
nouvelle relation entre économie et culture qui est désormais tenue pour
acquise par toutes les institutions internationales. Les mouvements sociaux
actuels dans les secteurs culturels ou scientifiques, dont les luttes en
cours d’intermittents ou de chercheurs fournissent en France un exemple,
doivent être évalués dans ce contexte.

La culture, moteur de la croissance économique

Alors que dans les années 60 l’accès à la culture était conçu comme
l’aboutissement d’un processus de développement économique préalable, les
adeptes actuels de “ l’économie culturelle ” (voir, par exemple, James
Heilbrunn, Charles Gray, The Economics of Art and Culture, Cambridge, 2001)
qui inspirent les Nations Unies affirment au contraire que la production
culturelle conditionne l’accroissement de richesses. La culture n’est donc
plus considérée comme besoin secondaire dont la satisfaction viendrait
couronner la hausse du niveau de vie, c’est une ressource à préserver pour
être exploitée et valorisée. Le “ capitalisme culturel ”, comme dit Jeremy
Rifkin (L’âge de l’accès. La révolution de la nouvelle économie, La
Découverte, 2000), fait des concepts, des idées, des images, des
expériences, les sources principales de la valeur économique. Si bien qu’est
aujourd’hui capitaliste celui qui accumule les plus grandes quantités de
capital culturel pour en louer l’usage. L’accumulation du capital culturel
et l’accumulation du capital économique, loin d’être des processus
antagonistes - comme la vie de la bohême se définissait, au XIXème siècle,
par des valeurs opposées à celles de la bourgeoisie - sont en réalité
devenus des processus dépendants. La “ bonne nouvelle ” des Nations Unies ne
fait que légitimer ces tendances.
Comme c’est déjà le cas en Occident, elle entraînera partout une
dévalorisation des capitaux culturels détenus par les individus ou les
communautés, diplômes, brevets, manières de faire spécifiques, savoirs
indigènes, etc. Depuis près de dix ans, aux États-Unis, les détenteurs d’un
Master de beaux-arts sont plus nombreux que ceux qui ont ce diplôme en
biologie, en mathématiques, en littérature anglo-américaine, etc. Deux tiers
des docteurs produits chaque année en France ne trouvent ainsi jamais de
postes dans l’enseignement supérieur et la recherche. La contestation
actuelle dans la culture part ainsi souvent de l’exacerbation et de la
multiplication de ce que Pierre Bourdieu appelle des aspirations désajustées : celle des docteurs sans emplois, des artistes sans contrats, de tous ceux
dont le capital culturel ne trouve pas de reconnaissance sociale jusque tard
dans le cycle de vie.

Impasses intellectualistes

La plupart des représentations implicites qui informent les luttes actuelles
dans les mondes de production culturelle ne prennent pas acte de ces traits
du capitalisme culturel. La première, l’utopie des intelligents, largement
répandue en France, consiste à “ défendre la culture ” et ses normes
supposées d’ “ exception ” contre les valeurs marchandes, dans un système où
la culture d’avant-garde comme le secteur de la recherche-développement
fournissent au capitalisme culturel les gisements de richesses à venir. Mots
d’ordre insuffisants, voeux pieux de protection d’une aristocratie
artistique ou intellectuelle ou d’une authenticité culturelle qui craignent
leur déclassement. La défense de la “ diversité culturelle ” ou d’un secteur
“ pur ” de toute intervention marchande fonctionnent en effet comme une
accumulation primitive de capital culturel, une incitation à entrer dans le
cycle de conversion de ce dernier en capital économique. Le commerce
international des biens culturels a ainsi plus que quadruplé ces vingt
dernières années (à 400 milliards de dollars en 1998). Et en France,
l’emploi culturel a crû de 37 % dans les dix dernières années (contre 3,7 %
pour le reste de la population active) et il touche aujourd’hui 500 000
personnes.
La seconde représentation des luttes dans la culture prend acte de cette
croissance exponentielle des secteurs culturels et scientifiques. Au
contraire de l’utopie des intelligents, elle parie sur une prolétarisation
rapide des mondes de production culturelle et sur l’alignement progressif
des entreprises aux normes d’autonomie des mondes de l’art et de la
recherche. Par une inversion presque complète des hiérarchies
traditionnelles, l’artiste ou le chercheur sont en effet devenus des modèles
pour les managers ; les entreprises tendent lentement à s’organiser sur le
modèle des ateliers ou des laboratoires (Luc Boltanski, Ève Chiappello, Le
nouvel esprit du capitalisme
, Paris, Gallimard, 1999). Telle qu’elle
apparaît dans les prises de position répétées de Toni Negri et de ses
épigones français, cette autre utopie irréaliste, celle du “ general
intellect ”, projette sur les professions intellectuelles et des ouvriers et
employés de plus en plus qualifiés le fantasme marxien de la (nouvelle)
classe universelle. Elle conçoit la circulation de la culture ou de la
science comme annonce providentielle de l’achèvement de l’économie.
Outre la dénégation dont elle procède quant à la distribution fort
inégalitaire des capitaux culturels, cette théorie part d’une représentation
romantique des activités artistiques ou de recherche comme communisme
réalisé, emploi libre de son temps. Elle repose en outre sur une conception
irénique des champs de production culturelle comme lieux de partage. Or rien
n’est plus concurrentiel que les mondes de l’art et de l’intelligence. Comme
l’a rappelé Pierre-Michel Menger (Portrait de l’artiste en travailleur.
Métamorphoses du capitalisme
, Le Seuil, 2002), les milieux artistiques ou
scientifiques sont parmi les plus inégalitaires et hétérogènes des univers
professionnels. La concentration des profits symboliques et économiques y
est extrême, les espérances de succès comparables à ceux de la loterie
nationale. En outre, même en ajoutant les chercheurs, doctorants inclus, aux
professions culturelles, on atteint moins de 5 % de la population active
française. Le “ Grand Soir ” des intelligents à qui “ guerre ” serait faite
n’est donc pas pour demain...
D’élite ou de masse, l’intellectualisme est en tout cas le premier obstacle
à la repolitisation des mondes intellectuels et artistiques qui, sous
l’effet des conditions sociales nouvelles du capitalisme culturel, a
commencé à poindre. Ses analyses et ses tactiques (pétitions, avant-gardisme
forcené, politisation des mouvements intellectuels sur le modèle des
politisations syndicales, etc.) proviennent de l’état ancien du système de
relations entre culture, économie et société.

Extensions des domaines de la lutte

S’il est vrai que tout capital culturel tend à être annexé puis absorbé
dans l’économie, la contestation des professions artistiques ou
scientifiques ne peut avoir une portée générale qu’à condition de s’associer
d’autres groupes, ceux d’abord, peut-être, pour qui la culture est sans
valeur, source d’aucune identification. Mais cette nécessité d’élargissement
des luttes conduit à s’interroger sur la violence symbolique exercée par les
professions intellectuelles elles-mêmes, sur les techniques de ce que
Jacques Rancière appelle le “ partage du sensible ” dont les artistes et les
intellectuels prétendent toujours avoir le monopole. Il faudrait ainsi
mettre en cause l’efficace supposé des mots d’ordre, dont la performativité
est souvent contradictoire, écrasant ceux-là mêmes qu’ils voudraient
émanciper. Il faudra reprendre, pour les étendre, les expérimentations
historiques qui visent à rompre la séparation entre spectacteurs et
producteurs, séparation consolidée par les industries culturelles. Il faudra
enfin interroger les contradictions de l’activité en “ projet ” autour de
laquelle se structurent, sur le modèle des entreprises culturelles, aussi
bien les organisations économiques que les associations politiques. On
pourrait pour cela partir de la portée générale d’une tradition cachée comme
celle des artistes sans oeuvres, retrouvée par Jean-Yves Jouannais.
L’autre obstacle pratique à l’extension de la contestation dans la culture
vient des effets délétères de la compétition inter-individuelle. À
l’inverse, les fractions les plus mobilisées et les plus inventives des
luttes actuelles sont souvent celles pour qui l’activité créative et la
forme de vie sont déjà collectives : gens du théâtre, équipes scientifiques
et, plus loin de nous, mouvements indigènes d’Amérique centrale et latine,
etc. Ces cas pointent vers un horizon où la politique de l’artiste, du
chercheur, du détenteur d’un patrimoine ou d’un savoir autonomes ne consiste
plus seulement à défendre ici ou là la culture contre le marché, son
identité contre l’uniformisation, mais à affirmer partout et toujours une
forme de vie entière, avec son éthique, sa politique et peut-être son
économie propres. Sous le nouveau régime des rapports de l’économie et de la
culture, la contestation des mondes de production artistique ou scientifique
devra par conséquent nouer expérimentation sociale et expérimentation
culturelle, mais à grande échelle cette fois, pas comme dans ces
laboratoires d’élite que furent les avant-gardes historiques.

Faute de quoi, sous les effets de la doxa actuelle de l’économie culturelle,
il restera aux créatifs de tous secteurs à s’auto-former en “ styles de vie
financiers alternatifs ”, à connaître les lois de “ l’économie de la bohème ”, à se convaincre qu’un tel mode de vie alternatif “ ne signifie pas la
pauvreté ” ou encore à pratiquer, à côté du Taï-chi ou de la Capoeira, la “ comptabilité créative ” et l’ “ investissement qui fait du bien ” (Village
Voice
, 10 mars 1998).

Laurent Jeanpierre

(Beaux-arts magazine, hors série 11, novembre 2004)

[Texte mis en ligne avec l’amicale autorisation de son auteur]

Retour en haut de la page