Une tribune pour les luttes

« D’origine algérienne »

K. Selim (Le Quotidien d’Oran)

Article mis en ligne le mercredi 28 mars 2012

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Le Quotidien d’Oran

Éditorial

« D’ORIGINE ALGERIENNE »

par K. Selim, 22 mars 2012

L’insistance des médias français à mettre en évidence « l’origine algérienne » du tueur présumé de Toulouse n’est pas marquée seulement du pur souci d’informer dans le détail. Cela semble obéir davantage à une volonté de marquer une altérité fondamentale, « l’origine algérienne » de l’auteur présumé des tueries l’emportant sur sa nationalité française, l’abolissant même. C’est un « autre » qui a commis le crime, un « étranger », pas un Français.

Le fait que les premières victimes, des militaires français ayant la même origine maghrébine que lui, est quasiment insignifiant. Un jeune de 24 ans né en France, de nationalité française, reste ainsi marqué et identifié, cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, par ses lointaines origines et surtout par sa religion. Des tueurs fous qui invoquent des idéologies de toutes sortes ou le simple plaisir pour commettre des carnages, on en connaît de la Norvège aux Etats-Unis. Et ils sont de toutes les couleurs et de toutes les confessions.

Cette « origine algérienne », martelée comme une sorte d’empreinte génétique et ethnique du crime, est d’autant plus insupportable que dans tout l’échiquier politique français qui attend la levée de la fausse trêve électorale, on n’arrête pas de ressasser qu’il faut éviter l’amalgame. Il est pourtant déjà là. Dans cette manière puissamment suggestive de servir l’information sur un délinquant à la dérive, comme il en existe par centaines dans les banlieues de l’ennui de France ou d’ailleurs.

Sur Facebook, en réaction à cette insidieuse « externalisation » hors de la nation française du présumé tueur, quelqu’un a suggéré « d’écrire de manière systématique : Nicolas Sarkozy, le président français d’origine hongroise. Jusqu’à ce qu’on y réfléchisse à deux fois avant de présenter telle ou telle personne comme étant d’origine maghrébine ».

De fait, de nombreux Français « d’origine » maghrébine se retrouvent aujourd’hui avec le même sentiment qui les avait envahis après les attentats du 11 septembre 2001, où parfois des amis qui les connaissaient de longue date les appelaient pour leur hurler « pourquoi vous avez fait cela ! ». Même quand on appelle à ne pas mettre les musulmans « à l’index », on n’en pense pas moins… qu’ils sont tous « quelque part » comptables du crime que d’autres musulmans commettent. Et pourtant, personne n’a songé qu’il puisse exister un quelconque gène du crime ou une quelconque responsabilité de l’ensemble des Norvégiens après le carnage commis par l’un d’eux. Et cela aurait été absurde.

Cependant, les « musulmans » de France, notion très élastique, sont présumés responsables des actes commis par un jeune délinquant djihadiste délirant. Le climat électoral - où le halal a servi d’argument dans une concurrence odieuse entre la droite et l’extrême droite - mettait déjà les musulmans de France dans une posture défensive. Avec cette terrible affaire, et malgré le discours anti-amalgame, les musulmans de France risquent de se retrouver dans la posture de l’accusé.

Source : http://www.lequotidien-oran.com/?ne...

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4 Messages

  • Le 27 mars 2012 à 12:12, par

    Selon le quotidien italien Il Foglio, Mohamed Merah, se serait rendu en Afghanistan et en Israël en septembre 2010 avec la caution de la DGSE, en échange de la fourniture d’informations aux services secrets français.

    Pas de confirmation officielle, mais confirmation indirecte hier dans le journal Haaretz, citant des sources du Shin Bet, les services secrets israéliens."

  • Le 27 mars 2012 à 12:19, par
  • Le 28 mars 2012 à 13:20, par

    Aujourd’hui, un seul terme suffit. Avec ou sans tunique longue, ou tchador, on a l’apparence musulmane.

    http://www.slateafrique.com/84711/m...

    (...)

    « Tous les Arabes ne sont pas musulmans »

    Pour autant, dans le cas des deux militaires assassinés, l’apparence musulmane que cite le président semble plutôt relever de leur faciès. Et ce genre d’affirmation pose problème et oblige à rappeler quelques vérités que ton bon esprit dans l’Hexagone se devrait de connaître. D’abord, ce n’est pas parce que l’on a un morphotype du sud de la Méditerranée que l’on est forcément musulman. Tous les Arabes ne sont pas musulmans (l’inverse aussi) et tous les Berbères ne sont pas musulmans. De même, de façon générale, il y a quelque chose d’insultant à identifier quelqu’un de par son appartenance confessionnelle supposée. D’insultant mais aussi de dangereux car c’est là que résident les germes du confessionnalisme et du communautarisme.

    Plus important encore, cela nie le libre choix de chacun. On peut avoir une tête de Maghrébin, n’être ni Juif ni Chrétien et ne pas se sentir musulman. En France, ils sont des dizaines de milliers à le ressentir et les enfermer dans une case religieuse n’est pas sain. Nombreux sont ceux qui se définissent comme « athée ou agnostique », tout en se disant de culture musulmane, et qui ne supportent pas qu’on les présente comme étant des pratiquants. Une nuance qui échappe à nombre d’hommes politiques français tout autant qu’aux éditorialistes et journalistes dont un nombre inquiétant a usé et abusé ces derniers jours de l’expression « d’origine musulmane ».

    De la gueule de métèque à l’apparence musulmane

    « Musulman… Musulman… Est-ce que j’ai une gueule de musulman ». Impossible de ne pas en appeler à Cheikha Arletty quand on entend pareils propos présidentiels (sortants). Postée sur Facebook, cette sortie a généré quelques remarques acides, d’autres amusées. Il semble pourtant que cela soit l’air du temps. Hier, on avait une gueule de métèque, de nordaf, de maghrébin (la liste des expressions fleuries est longue). Aujourd’hui, un seul terme suffit. Avec ou sans kamiss, ou tchador, on a l’apparence musulmane.

    Akram Belkaïd

  • Le 31 mars 2012 à 17:24, par

    "l’islam c’est aussi des individus qui sont en train de réinventer totalement, ici dans la société française, leur rapport à la foi, et font preuve dans leur quotidien d’une conciliation active et pratique entre leur démarche spirituelle et la société environnante.(...) la France est un des pays d’Europe dans lequel il y a le plus de mariages mixtes, c’est une parade imparable au discours de la droite,(...) La gauche aurait aussi dû surfer, à mon sens, sur l’image du printemps arabe, où l’on a vu des gens essayer de s’émanciper de plusieurs siècles d’immobilisme. Il faut que la gauche encourage cela, qu’elle mette en avant cet islam qui bouge, qui mute. C’est le moment."

    Les Inrocks, 30/03/12

    "La gauche est inaudible sur l’islam"
    Abdennour Bidar, philosophe de l’islam, analyse le traitement médiatique et citoyen de l’affaire Mohamed Merah, tout en dessinant ses suites possibles. Ou comment penser l’après-Toulouse.

    Sur les plateaux de télévision, plusieurs commentateurs ont évoqué, au sujet de Mohamed Merah, la notion de "self-islam" que vous avez conceptualisée. Ces analyses étaient pourtant assez éloignées de la définition que vous en donnez...


    Abdennour Bidar
    - Il n’y a strictement aucun rapport. Mohamed Merah est un type qui a un attachement totalement pathologique à l’islam, alors que ce que je développe dans mes livres est aux antipodes : le "selfislam", c’est un islam du choix personnel, nourri par la réflexion, la raison. Avec Merah, on est à rebours de ça : c’est une appropriation sauvage de l’islam, par un esprit aux abois. C’est un islam irrationnel, qui sert d’exutoire à tout un ensemble de frustrations personnelles vécues par un individu qui fait face à de multiples échecs. J’ai depuis des années essayé d’imaginer un autre rapport à l’islam, en observant chez un certain nombre de musulmans des tentatives pour envisager leur foi différemment et en mettant des mots dessus - c’est le travail du philosophe. C’est ce que j’appelle l’"existentialisme musulman", qui s’oppose à l’autoritarisme religieux d’une part et au fanatisme d’autre part.

    Dans le traditionalisme, il y a un fanatisme : on considère qu’il y a une vérité révélée quine se discute pas. Le fanatisme de Mohamed Merah c’est ça : il se met à accorder à ce qui vient de la tradition islamique une vérité absolue qu’il ne s’approprie pas, mais à laquelle il rajoute une couche de déséquilibre personnel. Ce que la tradition a sacralisé se diffuse parfois dans une sorte de sous-culture religieuse qui fait des ravages : certains musulmans ne connaissent pas leur tradition, ils ne l’ont reçue que dans un cercle familial ou social où elle n’est présente que dans sa forme la plus stéréotypée. En découle un bricolage religieux sur la base d’idées toutes faites. Ici, il s’agit d’un mauvais bricolage, du bricolage de l’ignorance, qui donne un truc complètement incohérent. Or bricoler, ça peut vouloir dire fabriquer soi-même de façon cohérente son propre système de pensée, sa propre vision du monde. Mais là, ça n’est pas le cas, c’est même l’inverse.

    Que pensez-vous du traitement médiatique de l’affaire Merah ?

    Le geste est tellement radical que la voix de ceux qui ont dit qu’il ne fallait pas faire l’amalgame a été entendue, pour l’instant. Je pense que les médias ont bien véhiculé le fait qu’il s’agissait d’un cas pathologique. Mais pour tout ce qui vient de l’islam, il y a dans la société française un fond d’inculture, de préjugés, qui n’a rien à voir avec la bonne volonté ou la sincérité des gens. Les journalistes peuvent avoir une bonne déontologie professionnelle, mais quand on ne sait rien, on ne sait rien... Il y a encore énormément d’ignorance vis-à-vis de l’islam : si l’on demande quels sont les cinq piliers de l’islam, je doute que nombreux soient ceux qui puissent répondre. Nous sommes un peu des générations sacrifiées de ce point de vue, qui subiront encore beaucoup ce climat d’incompréhensions, ça se réglera, mais pas en une décennie. Néanmoins, dans le cas de l’affaire Merah, je crois que les médias ont été meilleurs que d’habitude.

    Après l’affaire Breivik, en Norvège (en juillet 2011, l’homme avait abattu 77 personnes, près d’Oslo), un débat national s’était engagé pour tenter de ressouder la communauté en dépassant le drame. Est-ce possible en France ?

    Tout d’abord, il ne faut pas faire d’amalgame vis-à-vis de la religion musulmane et des gens de culture musulmane ici : on peut faire ce qu’on veut, mais on ne peut pas contrôler un type qui bascule dans la folie comme Merah. Ensuite, le deuxième amalgame à ne surtout pas faire, c’est celui qui consisterait à accuser en bloc la société française de tous les maux, en disant que c’est, encore, un problème de l’intégration.

    Il faut saisir l’entre-deux : dire que nous sommes capables de prendre des distances sur les préjugés, et dire que nous sommes capables aussi de prendre une part de responsabilité collective dans ce qui s’est passé. Un événement ne survient jamais ex nihilo. Il a des racines sociales, culturelles, sur lesquelles il s’agit de s’interroger. Cet événement-ci donne notamment l’occasion de porter un regard critique sur une religion qui reste dogmatique, et qui doit faire son autocritique jusqu’à se repenser complètement, je le répète. Ce double amalgame doit céder la place à un double travail, qui est bien entendu souhaitable, et qui doit être réalisé par les dignitaires religieux, les politiques, les citoyens.

    (...)

    Pierre Siankowski

    derniers ouvrages parus L’Islam sans soumission (Albin Michel), Comment sortir de la religion ? (La Découverte)

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